L’ART DE TRAVAILLER
Il ne faudrait pas croire au bénéfice et à la réussite de tout travail ; la solidité et le confortable d’une habitation tiennent au plan de l’arcbitecte et non au temps et au mal que l’on s’est donné pour la construire ou à l’argent qu’elle a coûté.
Tels obtiennent un résultat satisfaisant avec un travail très modéré, ils savent s’y prendre ; d’autres peinent à la tâche, multiplient leurs efforts, se fatiguent pour n’aboutir qu’à un maigre résultat, ils ignorent la bonne manière de travailler.
Pour tirer tout le parti d’un outil, il faut comprendre son maniement; le savoir-faire s’applique à tout. Travailler avec méthode, c’est utiliser ses forces avec économie et employer les moyens qui donnent le meilleur profit avec le minimum de peine et de fatigue, c’est incontestablement un art et un art des plus importants.
En observant sérieusement les conditions habituelles du travail dans les professions manuelles ou artistiques, on est frappé de la disproportion entre les efforts, le temps employé et les résultats obtenus. Il y a généralement, surtout dans l’apprentissage des métiers, un gaspillage formidable de temps et de forces.
E’élève peu ou mal guidé par ses maîtres tâtonne et trouve difi&cilement sa voie. E’éducation ne pourrait-elle pas mieux ordonner nos efforts et les rendre plus féconds.
On accuse le hasard des insuccès dus à notre imprévoyance ; si nous obéissions aux lois du travail nous en
recueillerions des fruits plus abondants. H y a en effet des lois du travail, il y a des indications précises à suivre pour le rendre avantageux, pour augmenter notre production et obtenir plus vite un bon résultat. Avec le même temps et la même somme d’application tous n’obtiennent pas les mêmes avantages pratiques.
On essaiera d’attribuer ces différences aux aptitudes innées, on objectera qu’on ne peut appliquer à tous les mêmes principes, on constatera que l’imagination, l’esprit d’invention, la vivacité de l’esprit sont des dons très particuliers ; il est cependant juste de penser qu’au début d’un apprentissage quand on ne sait encore rien, on peut aussi bien fausser ses moyens naturels par de mauvaises habitudes que les développer utilement par une bonne éducation.
S’il subsiste chez tous dé petites différences dans les moyens d’accomplir un travail, la direction générale de l’effort doit être en rapport avec son but. Il existe un type d’ouvrier professionnel parce que les ouvriers d’éhte montrent une concordance absolue de leurs qualités dominantes.
I^a structure et le fonctionnement du corps humain nécessite une activité bien réglée si l’on veut utiliser complètement ses ressources sans le détériorer.
Nos fonctions vitales et notre organisation nous obligent à agir d’une façon déterminée et nous dictent les lois du travail. Tout perfectionnement revient en somme à nous adapter aux conditions les plus avantageuses choisies et déterminées par l’expérience.
H y a donc un art de travailler qui a ses procédés dans chaque genre d’activité spéciale mais cependant toujours dominé par des lois générales que la pratique et l’observation peuvent fixer.
Ces lois générales sont la base même de notre perfectionnement et de toute éducation physique, professionnelle, sportive, intellectuelle et artistique. KUes peuvent se traduire en principes que nous donnons sous une forme aussi précise et aussi concise que possible.
l’art de travailler
Penser a ce que nous allons faire.
Avant d’entreprendre un travail, de réaliser une pensée on un acte voulu quelconq^ue, s’en pénétrer, y songer et envisager de quelle manière nous pourrons attaquer le problème. Nous ne le résoudrons pas d’emblée, notre essai ne sera pas définitif mais nous servira de premier jalon ; nous apporterons successivement les modifications que nous reconnaîtrons nécessaires au fur et à mesure des défauts apparents.
Ne jamais perdre de vue pour cela le but final, notre seul contrôle est dans la comparaison de ce que nous faisons et ce que nous voudrions faire. Avant d’agir nous avons donc présente à l’esprit la manière de faire choisie par nous et que nous voulons réaliser.
S“ Esquisser l’acte ou l’essayer.
Supposons nette et juste l’idée que nous nous faisons d’un acte à accomplir, il est très probable que nous pourrions réaliser celui-ci immédiatement. Si elle est vague, au contraire, nous tâtonnerons, notre réalisation sera imparfaite parce que nous ne pouvons agir que d’après cette représentation mentale inexacte. Il faut alors nous observer et ne jamais agir machinalement. Dès que notre attention faiblit, notre travail est incertain et peu fructueux ; les essais maladroits ne doivent pas nous rebuter, ils ne sont pas inutiles, mais leur point de départ est mauvais, nous n’avons pas pensé avec assez d’intensité à ce que nous voulions faire et notre conception n’était pas assez complète pour réussir, Da représentation idéale de l’acte que nous voulons réaliser est la partie essentielle de l’essai. Se lancer au hasard dans des tâtonnements quelconques ne peut nous servir de rien ; l’essai prend la forme de l’idée première que nous en avons.
3° Le comparer à notre idéal.
Mais, pendant l’essai il faut se rendre compte de ce que
l’on fait ; l’attention doit être soutenue et intense elle doit contrôler nos mouvements par nos sensations intimes.
Ce que nous voulons faire, l’idéal choisi doit toujours être aussi présent à notre esprit. Nous pouvons alors comparer ce que nous faisons avec ce que nous voudrions faire et déterminer les corrections nécessaires pour se rapprocher de cet idéal, pour progresser en un mot.
Mai s ici prenons garde ; nous sommes disposés à nous contenter d’un demi-résultat, nous nous jugeons avec indulgence et pour cette raison nous limitons nos progrès.
4° Le corriger.
üa comparaison décide de la correction ; d’abord mentale, cette dernière se fait par étapes successives, le jugement exact et complet de nos actes n’étant pas possible d’emiDlée.
ha suite de nos corrections successives constitue nos progrès ; nous en connaissons ainsi les conditions nécessaires : définir exactement dans quel sens se fera la correction après avoir déterminé la différence entre nos actes réalisés et notre idéal. Nous ne pouvons exécuter cette correction que lorsque nous avons la vision bien nette de cette différence. ha difficulté tient à la nécessité de porter à la fois notre attention sur deux points : la correction à faire et l’acte correctif que nous essayons, he progrès est en proportion de la netteté de nos efforts conscients et progressifs.
5° Le répéter en cherchant à l’améliorer sans tâtonner.
ha correction première ne sera pas toujours parfaite, mais, en ayant constamment notre idéal présent à l’esprit, nous arriverons à l’améliorer par une série de retouches s’ajoutant les unes aux autres sans modifier leurs rapports ; elles peuvent par exemple porter sur divers éléments de notre travail sans pour cela en dénaturer l’ensemble.
Si les retouches de détail étaient toutes exactes, le progrès serait indéfini, mais il faudrait une clairvoyance et
l’art de travailler
une puissance d’attention inépuisables et la fatigue due à cette tension mentale en limite les effets. I^es résultats d’un travail peu prolongé mais intense sont cependant si supérieurs à une occupation prolongée sans recherche du mieux qu’il n’y a aucune hésitation à avoir sur sa valeur réelle.
Cette manière de travailler réagit sur nos aptitudes, les développe, rend nos sensations plus nettes et notre attention susceptible d’un effort mieux soutenu.
6° Le faire avec facilité.
lyes tâtonnements sont finis ; nous savons réaliser notre idée motrice mais cette réalisation peut être encore plus parfaite, il subsiste encore des efforts inutiles et nous devons les élaguer.
I^a chose est possible si nous savons les reconnaître ; nous ferons appel à notre pouvoir d’inhibition. Cette manifestation de la volonté se traduisant par un résultat négatif nous permet de supprimer l’action des muscles inutiles en les relâchant à notre gré. Nous aurons parcouru la dernière étape du progrès et il ne restera plus alors qu’à nous maintenir à cet état. L’effort d’attention indispensable au début sera diminué par l’habitude et notre manière de travailler sera définitivement fixée.
7° Le cesser quand nous l’avons réussi.
La réalisation de notre volonté devient alors moins pénible et plus sûre, nous agissons presque sans y songer.
Essayons cependant une dernière fois avec toute l’attention possible, confiant en nous et avec la foi du succès.
Nous avons réussi, mais n’allons pas plus loin aujourd’hui, cessons le travail, restons sur notre impression et conservons le souvenir de ce dernier effort, il nous donnera l’assurance de pouvoir le renouveler à volonté dans la suite.
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DEMENY
S° Le reprendre au bout d’un ceitain temps avec tout le Snipossible sans essai préalable.
Nous avons abandonné notre travail après l’avoir réussi, nous pouvons le reprendre dans de meilleures conditions. Nottô savons que nous pouvons le faire, nous le ferons donc à coup sûr ; mais gardons-nous de recommencer nos tâtonnements, si nous doutons de nous, si notre attention faiblit, le succès ne sera pas définitif ; si notre confiance est ébranlée, nous perdrons le fruit de notre travail et les chances de succès diminuent. Ainsi reprenons l’exécution d’un acte en y mettant la perfection mais sans le répéter.
Q° Bonnes habitudes de travail.
I^a répétition fréquente d’un même acte crée l’habitude de cet acte et le facilite. I^a mise en train de tout effort, le démarrage est toujours pénible. Il faut passer sur cette impression douloureuse et travailler quand même avec la conviction d’être payé plus tard de ses peines.
he démarrage lui-même devient aisé pour qui veut sincèrement agir. ly’habitude diminue la fatigue de l’attention, elle Hbère en quelque sorte cette dernière et lui permet de se porter ailleurs. Tout est dans le début de la formation des habitudes, il faut aussi assez de pratique pour que le travail ne faiblisse pas avec l’attention mais devienne tout à fait familier et habituel. Mal dirigées les habitudes mauvaises deviennent indéracinables et tous les efforts sont perdus ou vains.