II. — CARACTÈRES D'UN BON ENSEIGNEMENT
Un bon enseignement clierche d'abord h réaliser l'éducation intelleetuellp des élèves : pour cela, il doit être rationnel et adapté aux intelligences qui le reçoivent. Il provoque l'assimilation des connaissances, en excitant l'activité propre des écoliers : or il n'y réussit que s'il est vivant et actif ddnis les leçons, lentement ■progressif dans sa marche, appliqué à des exercices variés, contrôlé par des procédés de sérieuse vérilication, répété par des récapitulations et des révisions. 11 esl constant dans l'emploi des moyens reconnus efficaces, car cette persévérance seule lui a&sure le succès. Il se fait pratique^ pour préparer les élèves aux carrières qui les attendent dans la vie sociale ; moral et chrétien^ pour les guider vers leurs destinées éternelles. Tels sont les caractères généraux que nous étudierons brièvement.
L'enseignement doit être rationnel. — L'enseignement est rationnel : 1" si le maître se justilie à lui-même le choix des sujets qu'il traite et des procédés qu'il emploie ; 2° s'il se conforme à la nature et au mode d'action des facultés de ses élèves, et s'il les développe harmoniquement ; 3° s'il exerce surtout en eux la raison et le jugement.
L'horticulteur adapte à la nature des plantes les soins qu'il leur donne; à plus forte raison, un maître habile cherclie-t-i! à régler son enseignement sur les lois qui régissent l'esprit humain, en particulier sur relies qui président au mode d'acquisition des connaissances. Or une intelligence qui i-eçoit la vérité n'est satisfaite que si l'enseignement est clair, logique et convaincant ; c'est pourquoi, quels que soient le sujet qu'il traite et les aptitudes de ceux qu'il instruit, le proIVsseiir doit : i° appuyer ses affirmations sur des preuves rendues intelligibles par des explications suffisantes ; 2° procéder du connu à l'inconnu, du proche à l'éloigné, du simple au complexe, et, ^quand il se peut, du particulier au général, du concret à l'abstrait, du sensible à l'immatériel ; 3° ne i-ien omettre d'essentiel dans les quc'sUons «exposées ; 4° montrer
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LENSI^IGNEMENT 267
la liaison qu'ont entre elles les notions relatives à un même -ujel; 5° s'exercer lui-même à acque'rir non seulement le savoir, mais le savoir-dire, la propriété, la clarté des termes qui portent comme infailliblement la lumière dans les esprits. Parmi les conseils que nous donne saint Jean-Baptiste de la Salle dans la Conduite, un g]-and nombre ont pour but de rendre rationnel renseignement. Aux livres latins dont on faisait alors usage '\ et dans lesquels les enfants du peuple ne trouvaient que des sons et des signes dépourvus de sens pour l'ux, le saint Fondateur substitua des livres français, c'est-àdire écrits dans cette langue maternelle que les plus jeunes élèves parlent déjà : celait procéder logiquement du connu à linconnu. C'est encore une marche rationnelle qu'il prescrit, en multipliant, pour toutes les spécialités, les exercices de répétition par lesquels les notions se gravent dans la mémoire. Enfin, il recommande à ses disciples d'instruire les enfants <- par raison du sens des mots " ; de s'assurer « si les écoliers s'appliquent à ce qu'ils lisent et s'ils comprennent »; (le leur « faire connaître par raison tous les défauts de leurs règles (ou opérations; d'arithmétique ''. n
" UEcole paroissiale, directoire généralement adopté par les maîtres populaires au xviv siècle, avant saint Jean-Baptiste de la Salle, l'eco-iimande pour la leclute un procédé irrationnel : » Avant que d'être mis à la lecture du français, il faut que les enfants sachent bien lire en latin, en toutes sortes de livres. » (p. 2'iS). — Au contraire, la Conduite ordonne que Cl le premier livre dans lequel les écoliers apprendront à lire dans les Kcoles chréliennes sera rempli de toutes sortes de syllabes françaises... Le livre dans lequel on apprendra le latin sera le Psautier, et on ne mettra dans cette leçon que ceux qui sauront lire parfaitement dans le français. » Conduite (1706), p. 3'i et 44; Conduite (1720), p. eO.et^SS.
'' Vie de sailli Jean-Baptiste de la Salle, par le F. Lucard ; Ibid., par l'abbé Guibert; Conduite (1700), p. SO et Conduite (1720), p. 72. — Dans son traité de Grammaire (178,")), le F. Fulgence se préoccupe avant tout de suivre, lui aussi, une marche logique : « Pour me conformer à la marche de Vesprit humain, qui va du simple au composé, je traite d'abord de la valeur des lettres, puis des syllabes, et des mots ((ui résultent de leur union mutuelle. »
Dans le même ouvrage, l'auteur dit encore : « Il faut faire rendre raison à un enfant de toutes sortes de propositiont, soit qu'il les ait lues, soit qu'il les ail écrites ; c'est le moyen le plus sûr, le plus court et le plus juste pour lui apprendre à faire l'application des règles de la grammaire. »
L'enseignement doit être adapté à l'intelligence des élèves. — Un a Souvent comparé les vei-ilés communiquées par l'enseignement à une nourriture que seule rassimilation rend protitable. Ce rapprochement esl justitii' par une similitude générale entre le travail intime qui transforme les aliments en notre substance et celui qui change les notions acquises en connaissances personnelles; il lest encore par la nature des précautions qui doivent accompagner le choix et la préparation de cette nourriture, soit intellectuelle, soit matérielle. Les aliments destinés à im jeune enfant sont autres et autrement préparés que ceux destinés à un adulte ; les mets dont s'accommode un organisme vigoureux ne conviennent pas toujours à un tempérament débile ou maladif : de même faut-il que le maître adapte son enseignement aux dispositions des enfants en général et aux dispositions particulières de la moyenne des élèves qui composent sa classe. Or Fintelligence de l'enfant a des exigences spéciales, car elle est faible, peu exercée, toute aux impressions et aux idées qui lui viennent du dehors, inhabile aux déductions abstraites, facilement emportée par la distraction loin de l'objet qui lui est présenté, incapable de recevoir et surtout de classer des notions trop nombreuses sans les confondre. En conséquence :
1" Un maître sage ne cherche pas à enseigner aux enfants tout ce qu'il sait lui-même sur une question donnée, mais seulement ce qui est nécessaire et opportun. Il démêle le principal de l'accessoire, fortifie son enseignement en le simplifiant, et ainsi ménage aux élèves du tem|)s pour les l'épétitions et les revisions, pour de nombreux exercices pratiques, pour des devoirs travaillés à loisir et pour des lectures éducatives.
2" 11 introduit beaucoup de variété dans les exercices scolaires, afin d'exciter l'intérêt et de soutenir l'ardeur au travail ; mais quand il esl libre de son choix, il se garde bien des programmes encyclopédiques qui semblent donner une importance égale à toutes les spécialités de renseignement, et qui, en rfialilé, éparpillant les forces intellectuelles, ne laissent dans les esprits ([ue des connaissances superficielles et confuses.
CONSIDÉKATIONS GÉNÉRALES SUR l'ENSEIGNEMENT 269
Le bon sens, un peu d'expi-rience et la docilité envers ceux qui le guident, indiquent au prol'esseiir la voie moyenne à suivre pour se tenir à la portée de ceux qu'il instruit. Nous disons à leur « portée » et non pas à leur <• niveau », car alors ce serait descendre souvent jusqu'à la puérilité el à renlanlilla}i,e ; ce ne s-erait plus faire leur éducation, c'est-à-dire les élever. Une notion est à la portée de l'eniant lorsqu'il peut, par un effort modéré et avec Taide de son maître, la saisir, la comprendre et s'en servir dans les exercices qui en sontrap-. plicalion. Cet etfort est nécessaire ; mais l'impose-t-on excessif, l'enfant tombe vile dans le découragement par lassitude ou impuissance ".
Toutefois, si bien qu'ait été faite la répartition des élèves d'une école, chaque classe groupe des enfants d'aptitudes différentes et inégales : à la portée desquels le maître se tiendi'at-il? Des derniers? mais alors il entrera en des explications et des répétitions fastidieuses, inutiles aux plus intelligents, qui, n'étant pas excités par l'intérêt de ce qu'ils entendent et par la difticulté à vaincre, perdront leui- temps et ne progresseront pas comme ils l'auraient pu. Des premiers ? mais alors que deviendront les moins bien doué's? C'est donc à la moyenne de la classe que s'adressera le professeur; il aura soin de si bien expli<[uer les leçons que les élèves même les plus faibles puissent les comprendre, el de ménager à tous des applicatiotis proportionnées à leurs aptitudes et capables d'exciter leur ardeur. On posera des questions faciles aux élèves moins développés, et l'on réservera aux plus avancés celles qui exigent une certaine perspicacité. Ainsi, l'enseignement ne
» OeUe préoccupation de se tenir à la portée des enfants a toujours inspiré la rédaction des ouvrages classi(iues édités par l'Institut. Que de fois ne l'a-t-on pas fait remarquer, à propos des livres élémentaires composés par notre saint Fondateur? Ses disciples ont suivi la même voie. On lit dans la Préface d'un TraiLé rf Arithmétique à Vusaqe des Pensionnaires et des Ecoliers des Frères des Ecoles chrétiennes (Rouen 17*7) : » On a tâché de donner aux définitions et aux explications toute la précision possible et de les mettre à la portée de làge le plus tendre. L'ordre y est bien suivi; on va du plus aisé au plus difficile, en sorte que ce qu'on a déjà appris aide à concevoir et à apprendre ce qui suit ; et l'on s'est étudié à éviter tout ce qui aurait été superflu. » (p. iv).
s'adressera pas, avec une préférence exclusive, aux enfants précoces et brillants, fleurs hâtives que l'on c force » par une sorte de culture arlificieile, et qui rKordinaire ménagent tant de déceptions à ceux qui les ont soignées; mais il engaj^era tous les élèves de la classe dans une même voie où, d'ailleurs, chacun d'eux progressera selon ses dispositions propres
L'enseig-nement doit être vivant et actif. — De la pari du maiire, renseignement est vivant lorsque ce maître professe avec entrain et arrieur cominunicative, lorsfju'il présente les connaissances sous leur aspect le plus saisissant, et se met si bien lui-même dans sa leçon qu'on peut la dire o vécue. »
Deux défauts, la sécheresse et la routine, peuvent enlever à l'enseignement l'activité et la vie. La sécheresse naît de lusage trop exclusif du livre, du (h'faut d'initiative ]tersonnelle, de la banalité des explications orales, de la monotonie des exercices proposés aux élèves, et parfois du manque de goût pour les études et de soin dans la préparation de la classe. Or le livre est sec et muet; si donc il n'est animé ])ar la jjarole du maître, il est presque ijnpuissant à éclairer, à échauffer les jeunes esprits. La routine détruit peu à peu le en ractère personnel de l'enseignement, pour y substituer l'habitude de moins en moins consciente, le mécanisme et presque une sorte dautomatisme. L'instituteur routinier répète chaque année les mêmes leçons, à peu près dans les mêmes termes, avec les mêmes formules monotones, et peut-être avec uneapi)lication et un succès décroissants; et lorsque la routine a persisté assez longtemps, elle produit la dé-saffection A regard du ])rofessorat, jtuis une sorte d'engourdissement qui se transforme en une désespérante apathie.
Pour combattre la sécheresse, le maître s'astreint à expliquer les leçons autant qu'il est utile, et il réserve une large place à l'interrogation •'. 11 lutte contre la routine par un travail assidu
n On sait comment, pour éloi{?ner la sécheresse de l'enseifjnement du cîilécliisme, saint .lean-Haplisle de la Salle nous a prescrit d'y procéder par des inierruEcalioiis quasi conlinueiles, par des comparaisons et des exemples.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR l'ENSEIGNEMENT 271
cl par la préparation consciencieuse des leçons et des devoirs ; pour un professeur qui demeure longtemps à la tète de la même classe, c'est le seul moyen de rajeunir son enseignement par des idées nouvelles, de perfectionner ses procédés, de maintenir en lui-même le goût de l'étude, et d'être, selon qu'il le doit, un homme de progrès. La formation intellectuelle des enfants est d'ailleurs à ce pris, car un enseignement sec, froid et routinier les fatigue et les dégoûte.
D'autre part, le meilleur talent du maître est, non de professer avec solennité, mais d'interroger, de provoquer des réflexions et des remarques, de tendre, tout en sauvegardant la discipline et les exigences des diverses spécialités, à transformer la leçon en une conversation bien dirigée. « Élèves muets, élèves passifs; classe muette, classe morte, » dit un proverbe pédagogique, et l'expérience le confirme; au contraire, un enseignement vivant et actif devient attrayant, parce qu'il excite l'émulation et l'initiative. Ainsi le maître trouve un élément de succès dans l'intérêt même que ses élèves prennent à l'écouter, tandis qu'il aurait tout à perdre délaisser l'idée d'étude et l'idée dennui s'associer dans les jeunes têtes : les enfants ne pardonnent à leur professeur, ni de les ennuyer par des leçons monotones, ni de les rebuter par de trop grandes difficultés.
De la part des élèves, l'enseignement est actif et animé s'il exerce leurs facultés, captive leur attention, provoque leurs recherches ; si les questions sont à leur portée et propres à leur faire trouver les conséquences des principes énoncés; en un mot, si la méthode employée les fait en quelque manière collaborera la leçon. C'est le moyen le plus puissant pour former le jugement, redresser les erreurs et apprendre à raisonner juste ; c'est l'âme même de l'enseignemimt.
L'enseig-nement doit être lentement progressif, répété, appliqué et contrôlé. — Pour lintelligence de l'enfant, la plupart des notions ([ue lui apporte renseignement sont des vérités nouvelles ; il (aut donc procéder avec une lenteur suffisante pour lui donner le temps de h's comprendre, de les classer, de les retenir, et de se les assimiler. C'est pourquoi le
mailre se lient en garde conlre la précipitation, qui effleure et parcourt rapidement les programmes, malgré les dilTicultés (inéprnuvent les élèves; eontre la fausse simplification, qui mutile les t[ueslions sous prétexte de n'en retenir (|ue ressentie! ; contre une ardeur indiscrète à stiniulei- les enfants pai- une i)rcssion, un surmenage, un « chauffage » (pii prépare eu eux lépuisement cérébral. 11 s'assure souvent, par des interrogations patientes et bien conduites, que les écoliers comprennent ce qui leur est enseigné, et (juMls retiennent autre chose que des mots. A cette condition, l'enseignement sera sagement progressif comme le veut noire saint Instituteur dans la Conduile ".
Mais parce que les règles les mieux comprises, les démonstrations ou les questions les mieux exposées, risqueraient fort d'être oubliées par les élèves si l'on s'en tenait à un enseignement oral, on les leur fait appliquer à des devoirs écrits, soumis ensuite à une correction intelligente, puisa un contrôle efficace.
L'enseig-nement doit suivre avec constance des méthodes déterminées. — Changer sans raison de procédé géni'ral d enseigiK'uioul, même sous prétexte d'échapper à la routine, serait jeter le trouble dans les esprits et abattre les volontés, rien nc'tant plus contraire à Tacquisition d(; bonru'is habi-
■"^ « Les maîtres prendront garde très particulièrement de ne présenter aucun écolier pour être changé de le(;on, qu'il ne soit très capable de l'être. >. Conduite (17'i6), p. 27), et Conduite (1120), p. 21. — Et pour qu'un maître ne puisse, à sa fantaisie, faire rapidement passer certains enfants sur ce qu'ils ne savent qu'?i peu près, la Conduite ajoute : « Afin qu'aucun maître ne se trompe sur la capacité fie ses élèves pour être changés de leçon, ils examineront sur la (in de chaque mois les écoliers qui seront en état d'être changés à la fin de ce mois. »
La Conduite en quatre parties (Manuscrit n" 44) dit : « L'une des choses qui sont le plus de conséquence est que les écoliers réunissent les conditions ou qualités nécessaires pour être chansfès de leçon... Ce serait faire tort aux écoliers que de les changer quand ils ne sont pas en état de l'ôtre; c'est ce qu'il faut faire entendre aux parents ou autres qui voudraient des changements que les écoliers ne méritent pas. » (De l'Inspecteur des Ecoles, p. 80.)
Déjà la Conduite de 170G faisait h l'Inspecteur des écoles les mômes recommandations.
rONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR l'eNSEIGNEMENT 273
tildes desprit que le perpétuel changement. L'expérience confirme ce que dit la raison : les meilleius résultats obtenus auprès des élèves sont dus à la constance avec laquelle le maître enseigne selon des méthodes et des procédés déterminés; celte tixité fait naître la confiance et imprime aux intelligences une impulsion durable.
L'uniformité et la constance à employer les mêmes bonnes méthodes créent et aller missent, dans une Congrégation religieuse vouée à ri'nseignemeni, les traditions pédagogiques qui sont l'un des secrets de sa force. Cette tidélité aux méthodes sanctionnées par l'expérience nous est instamment recommandée par toutes les éditions de la Condiofe, depuis le manuscrit de J706''; elle préserva notre Institut de plus d'une erreui-, mais elle ne le conduisit januiis au rejet systématique des améliorations reconnues nécessaires : les moditications et les perfectionnements introduits dans les éditions successives de notre directoire i)édagogique en sont une preuve irréfutable.
L'enseignement doit être pratique par ses tendances. — L'une des préoccupations actuelles de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire moderne est de se rendre pratiques, c'est-à-dire d'adapter aux besoins de la vie les connaissances données par l'école. Et c'est justice, pourvu qu on ne sacrifie pas à ce point de vue utilitaire la formation intellectuelle et morale des enfants ''.
' " Il ;i clé ni'ccf;;tire d: dresser celte Conduite des Écoles, afin que les pralicfues fussent toujours les mêmes. L'homme est si sujet au relâchement et même au changement, qu'il lui faut des règles par écrit pour l'empêcher lie détruire ce qui a été sagement élabli. » Conduite (1706), Préface, p. 1.
— « Avec les méthodes uniformes, fixes, déterminées et bien ciioisies, les progrès des écoliers sont plus faciles et plus prompts; les changements de mnitres n'eu apportent aucun dans les principes et la manici'e d'enseigner; les nouveaux maiires ne le paraissent pas dans leur emploi, puisqu'ils enseignent les mêmes ciioses et de la même manière, et ainsi ils n'apportent point de retard dans les progrès des élèves; les principes s'impriment mieux dans l'esprit des enfants, qui ont aussi moins de peine à les apprendre. » Conduite en quatre parties, Manuscrit n» 44, p. GO-61.
f' Cette tendance n'est pas nouvelle, et le bon sens y inclina les meilleurs maîtres qui se soient occupés des enfants. Fénelon avait écrit, dans le Traité de t Eduiution des Filles : « Le grand point est de mettre les
Un enseignement peut être rendu pratique de deux manières : 1° par une adaptation générale des études à la condi ■ tion sociale et aux occupations futures des élèves auxquels on les destine ; 2° par une adaptation spéciale de ces études aux besoins régionaux.
Aujourd'hui, les directions officielles données à l'enseignement primaire, pour l'interprétation des programmes, recommandent de s'inspirer moins de la lettre que de l'esprit, de distinguer le pratique du spéculatif, parce qu'aux enfants du peuple, il faut présenter surtout des notions pratiques. Tous les exercices, lecture expliquée, problèmes, leçons de cho.ses, instruction civique, hygiène, agriculture, premiers éléments des sciences et de géométrie, sont plus que jamais orientés vers la vie réelle, pour faire acquérir à l'élève des connaissances immédiatement applicables. En eflet, quelles connaissances, en dehors des vérités religieuses, importent le plus à l'enfant (\u\ doit demander au travail le pain de chaque jour? lire avec intelligence, avoir une belle écriture, rédiger avec correction orthographique et avec aisance de style, calculer avec sArelé, dessiner avec exactitude un croquis ou un plan. Aussi la lecture, l'écriture, l'orthographe, la composition française, l'arithmétique et le dessin garderont-ils, dans l'horaire de la classe, l'importance qui leur convient.
Afin de rendre encore plus pratiques les études, on cherche aujourd'hui à tenir largement compte des nécessités régionales. Dans un pays oîi les régions sont très variées quant uux ressources économiques, les programmes scolaires ne sauraient, sans méconnaître les intérêts des élèves, imposer des études uniformes à toute la jeunesse qui suit un même
entants dans lapplicaliun des choses; » c'est ce que fit saint Jean-Baptiste de la Salle en adaptant le^ programmes de ses écoles populaires, de ses pensionnats et de ses cours spéciaux (écoles dominicales, écoles professionnelles) aux besoins de ceux qui les fréquentaient.
Au dix-huitième siècle, les tendances pratiques s'affirment de plus en plus : « Il me semble, écrivait Flcury, que nous devons accommoder nos études à l'étal de nos mœurs, et étudier \e< choses qui sont d'usage dans le monde, puisqu'on ne peut changer cet usage pour l'acicommoder à l'ordre de nos études ». Turgot tint plus tard à Louis XVI un langage analogue.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR l'eNSEIGNEMEM 275
ordre d'enseignement. C'est pourquoi, ù côté d'un fonds commun de connaissances générales et indispensables, on a institué des cours appliqués aux cultures, à l'industrie et au commerce de la région.
Avec raison, l'enseignement de l'agriculture a trouvé place dans les études primaires ; mais il est plus développé dans les écoles rurales, là oîi le travail des champs est à peu près l'unique occupation.
Le travail manuel a été introduit dans les classes primaires, et il se glisse même dans certaines organisations secondaires qui n'ont cependant aucun caractère professionnel '. Si l'on n'envisage que le but des promoteurs de cette innovation, rendre l'enfant adroit de ses mains et le préparer de loin au travail de l'atelier sans toutefois transformer la classe en école d'apprentissage, il convient de louer celte mesure. Aux maîtres de se tenir eu garde contre les exagérations qui amènent la lassitude et l'abandon des meilleures choses.
Dans les centres industriels, une initiation plus complète s'imposait : les écoles professionnelles se sont multipliées ; elles forment des ouvriers habiles, et en préparent plusieurs à devenir des chefs d'atelier capables de seconder les ingénieurs qui dirigent les grandes exploitations.
Dans les écoles du littoral, où la plupart des enfants sont destinés aux métiers de la mer, l'enseignement s'attache à leur faire acquérir des notions élémentaires sur la pèche et la navigation.
Ainsi l'école esl vraiment fidèle à sa mission, lorsqu'elle prépare les jeunes gens à utiliser au mieux leurs aptitudes dans leurs régions respectives; lorsqu'elle cherche à les prémunir contre la tentation, souvent funeste, de quitter le sol natal pour chercher dans le fonctionnarisme, par exemple, une position stable peut-être mais sans indépendance. Là encore,
'' tJii lie: s'entend pas actuellement sur le sens à donner aux expressions enseignement technique et enseignement professionnel .: pour les uns, l'enseignement technique s'occupe des sciences appliquées à l'industrie et H l'agriculture, mais ne comporte pas de travail manuel ; pour les autres, technique et industriel sont synonymes, et l'enseignement des écoles d'arts et métiers est technique.
nous avons la joie de saluer en saint Jean-Baptiste de la Salle le créateur des écoles pratiques modernes. Il inaugura dans les écoles sulpiciennes les cours professionnels, que ses fils multiplièrent partout après sa mort, et qui aujourd'hui sont répandus dans les deux mondes*. Près d'un siècle avant les réformes des pédagogues allemands et suisses, le génie d'un saint français donnait aux ciifanlsdii peuple un enseigneineul en rnpport avec leur siluation probable dans la vie civile.
■" H Jcaii-Iiapliblc lui lelleineiil rempli de la plénilude de Dieu que, prévoyant, par un instinct divin, les besoins des siècles à vrnir, il fonda tous les genres d'établissements utiles à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse. C'est jtoarquoi il ne lui suffit pas d'augmenter le nombre des écoles pour les pauvres et d'en perfectionner les iiiétliodes, mais, le premier de tous, il fonda les écoles qu'on appelle aujourd'hui professionnelles pour renseignement du commerce et de rindustrio... 11 leur donna des lois et traça des règles excellentes, qui servirent et servent encore à de nombreuses institutions suscitées par son exemple. » Bulle de Canonisation de saint Jean- Boptiste de la Salle.
Voici quelques noies sur l'enseignement praliiiue donné par nos l-'rcres avant la Révolution.
Enseignement professionnel et technique. — En 1088, notre saint Fondateur urguiiise les êro/es pi-of'fssionnelles de la paroisse Saint-Sulpice, tombées dans un complet désarroi ; en Iti'.l'.', il crée à Paris les écoles dominicales, où l'on enseigne les mathémati<|ues, la tenue des livres, Tarchilecture et le dessin ; en 1717. sont établis au pensionnat de Saint-Von de vastes ateliers pour les élèves libres et pour les membres de la « pension de force. »
En 17 il, le même enseignement est installé î> .\ngers, puis en I7'i'.i, au pensionnat de Marévi'.lc, où il est reconnu d'utilité publique. Dans celte dernière localité, on fait construire, vers 17()l), << une forge et des ateliers pour former d'habiles ouvriers, principalement pour les travaux en fer, la fabrication des meubles et la sculpture. » Arc/iives de rinstitul.
Dans le contrat d'installation des Frères à Cahors, en 17<")0, il est stipulé que, sur cinq Frères, « il y en aura un qui enseignera les principes de l'architecture et de la planimétrie. » Archives municipales de Cahors. — Un peu plus tard, on en adjoint un sixième pour le dessin. Ihid.
En 1753, la marquise de Lassay fonde à Paris le traitement d'un Frère « spécialement chargé d'enseigner graluitementle dessin aux enfants, et de les conduire à un degré de perre<'lion tel qu'ils soient en état d'embrasser avec succès les différentes professions qui, pour être bien exercées, réclament d'habiles dessinateurs. » Archives de l Institut.
Enseignement commercial. — .\ Saint-Yon, du vivant même du Fondateur, un Frère était chargé d'enseigner ■< les livres de comptes. »
En i7"i'.», on enseignait au pensionnat de. Montpellier «les changes ordinaires, les changes étrangers et la tenue des livres en parties doubles. » Almanach hlslorviue de Montpellier (1751)). — A Boulogne-sur-Mer, les Frères avaient
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SÛR l'eNSEIGNEMENT ^77
Afin ([lie soit plus sûrement atteint le résultat pratique I)uursuivi dans les cours spéciaux — écoles rurales agricoles, écoles du littoral, classes industrielles et commerciales, — on y oriente les divers enseignements vers une spécialité maîtresse. Ainsi, dans une école rurale, on choisit de préférence des dictées, des rédactions, des problèmes et des lectures, se l'apportant aux questions agricoles. Dans une section industrielle, les compositions françaises sont, de temps à auti-e, le compte rendu de visites faites à des usines ; l'enseignement des sciences physiques et naturelles, de la géographie et du dessin, familiarise les élèves avec les questions relatives à rindustjùe. Un cours commercial dirige habituellement vers le commerce l'esprit et l'initiative des jeunes gens, par l'étudi' de la comptabilité, de la géographie écono-
ouvert, en 1744, une école spéciale de commerce Archives municipales de Hoidof^ne. — Le Tableau de ïloiien (1774) dit qu'à Saint-Yon, on enseignait « tout ce qui concerne le commerce, la linaiicc, le militnirc, ran-liitcctuie el les mathématiques. »
L'auteur du Traité d'Arilkmctiqu?. à l'usage des Pensionnaires el des l'.i'oliers des Frères des Ecoles Chrétiennes cherche avant tout à être utile ,iux élèves qui se destinent aux carrières commerciales : " On s'est étudié, (lit-il, à éviter tout ce qui aurait été supertlu : il y a peu de questions purement curieuses, et heaucoup de celles qui sont usitées dans le commerce et les linauces. » Préface^ p. 4. — Les langues vivantes, et spécialement l'anglais, sont enseignées en plusieurs maisons, « car cela est très utile pour le commerce. » Archives de l'Institut.
Enseignement agricole. — Avant 1740, les Frères de Cherhourg créaient un Jardin-école, où les élèves et leurs parruls trouvaient le modèle d'une culture parfailcme^it dirigée. Pendant la guerre de Scpt-.\ns, les Anglais s'emparèrent de Cherbourg; mais le Frère Zacharie, directeur, obtint qu'une garde fût placée à la porte du jardin pour le préserver contre le pillage des soldats. Le prince Edouard vint le visiter el <i refusa de toucher à rien, parce que c était la consigne. » Bibliothèque municipale de Cherbourg.
Enseignement maritime. — L'enseignement marilimc était donne avec grand soin en plusieurs villes. Au pen-ionnat de Garcassonne, établi au Il domaine de dharlemagne ", on construisit un observatoire « où les premiers élèves étaient exercés à étudier la mai'ciie des astres et à régler la direction d'un navire d'après leur position comparée aux indications fournies par la boussole marine et les cartes. » Archives de l'Institut.
A Marseille, Nantes, iîrest et Fort-lîoyal de la Martinique, les Frères organisent des cours d'hydrographie. Archives de l'Instilut. — .Wannes. le Frère « est seul reconnu comme professeur d'hydrographie pour l'amirauté de Vannes. » Archives dcparlcmenlales.
278 ENSEJGNE.^jENT
miquc et coloniale, des langues vivantes et des éléments du droit. Il en résulte, pour les maîtres et les élèves, la coricentration des efTorIs. l'unité dans la direction des idées, et par conséqueni plus de chances de succès".
L'enseig-nement doit être moral et chrétien. — Par ses Icndances de plus eu pins iililitaires. reiisei}:;nement se propose aujourd'hui, selon une cxprcssicui reçue, « d'armer les jeunes gens pour la vie » ; or, pour ces luttes de l'existeuce, l'homme est « armé » non seulement par ce qu'il a dans la tète, mais encore et surtout par ce (ju'il a dans le cœur : c"(!st donc par l'éducation morale et religieuse que j'enseiguement devient une réelle '■ préparation à la vie •-. Mais pour fortilier les convictions et les pratiques chrétiennes de nos élèves, il ne suffirait pas de consacrer chaque jour au catéchisme et à la réflexion le temps marqué par le règlement; il faut que l'esprit chrétien pénètre les exercices scolaires. De même qu'en certains milieux, Fesprit sceptique ou anticatholique se montre trop souvent dans l'enseignement de l'histoire et des sciences naturelles, dans le choix des dictées, des textes à apprendre de nn'moire et des lectures à faire, ainsi l'esprit chrétien peut et doit vivifier toules nos leçons, et cela naturellement, sans exhortations intempestives.
D'ailleurs, les lectures expliquées, les leçons d'histoire ou de sciences, les compositions françaises, le>s textes des modèles d'écriture et les exercices même les plus élémentaires, présentent des occasions nonibreus(!s <'t loiites naturelles d'illuminer
a C'est encore l'utilité praticiue <iiic ri.'cii(;i'clio notre saint l'umlaleiii' , lorsqu'il recommande que, pour rcxercice de copie, on choisisse « surtout les choses dont les élèves pourront avoir besoin dans la suite, comme sont des promesses, des quittances, des marches d'ouvriers, des contrats de notaires, des obligations, des procurations, des baux à louajjes et ù fermes, des exploits et procès-verbaux, afin qu'ils puissent s'imprimer ces choses dans l'imagination et apprendre à en l'aire de scmijialjles. » Coiiduile (i~0(i), p. )<(J, et Conduite ^IT'^O , p. 7.3.
Ua Abrégé des principex de la Grammaire et de l'Arithmétique, à l'usarj/e des ï'.coles Chrétiennes (Nancy, 1780) renferme ces modèles d'actes, « pour rendre ce petit ouvrage plus utile aux enfants, et pour leur donner une idée des écrits les plus nécessaires dans le commerce de la vie. » (Préface.)
CATÉc.oHiES d'enspignement 2Î9
riiilelligence de nos disciples par un rayon de la vérilé divine. Ne l'oublions pas : l'unité supérieure de l'cnseignemenL est d'autant plus complète et la formation morale des élèves plus assurée, que lesprit chrétien est plus dominant dans nos classes".