I. — PROCÉDÉ INTUITIF
Au sens général, l'intuition est la perception immédiate et claire d'une vérité abstraite ou d'une réalité concrète par une simple vue de l'esprit, sans que, pour cela, nous ayons eu besoin de suivre la voie du raisonnement '^.
Nous procédons par intuition toutes les fois que, par les
^ Vintuition (du latin in, dans ; tueri, voir) est une vue de la nature intime des choses. En pédagogie, le mot intuition est pris dans un sens restreint, puisqu'il signifie diriger les regards vers un objet, le fixer des yeux pour le bien considérer.
sens, rilîlelligence ou la conscience, noiis cdhnaissôns les choses avec t'vidence et facilité, comme l'œil perçoit sans travail et distinctement les objets placés dans le champ de la vision.
Il y a trois formes de l'intuition : l'intuition sensible, l'intuition rationnelle et l'intuition morale . L'intuition semrhle est une application des sens, soit à la connaissance des objets concrets, soit à limage de. ces objets, fournie par leur représentation matérielle ou évoquée par la mémoire Imaginative ; l'intuition rationnelle est un acte de la raison percevant les notions et les vérités premières ainsi que leurs conséquences prochaines, par le seul fait de leur évidence même ; l'intuition morale est l'application instantanée et comme instinctive que nous faisons de la règle morale à notre conduite et à celle d'autrui. Dans l'étude du procédé intuitif, c'est l'intuition sensible qui, seule, nous occupera.
Nature du procédé intuitif. — Le procédé intuitif, ou intuition sensible, consiste à donner un caractère concret aux notions enseignées, afin d'amener l'enfant à l'intelligence des idées abstraites. On peut le définir: renseignement par lohservalion sensible.
Ainsi, pour faire comprendre» aux jeunes élèves ce qu'on appelle unités métriques, je leur montre des mesures réelles, un mètre, un litre, un poids de un kilo, dont ils ont souvent vu faire usage. S'il s'agit de la densité des corps, je leur fais soulever des corps de volume égal, mais de densités différentes : un décimètre cube de pierre ponce et un décimètre cube de plomb, par exemple, et j'en viens à leur dire que l'on entend par densité d'un corps le poids de l'unité de volume. Pour leur donner l'idée de ce qu'on appelle son grave et son aigu, timbre, hauteur et intensité, je tire successivement des sons d'une corde diversement tendue et d'instruments variés.
\J enseignement par l'aspect, ou enseignement par les yeux, est la forme la plus ordinaire de l'intuition sensible. 1/ consiste à enseigner au moyen des choses (dles-mcmes iiu de leur représentation (modèles^ réduits, gravures ou photo-
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graphies)''. Ainsi, pour donner renseignement maritime, le maître s'aide de miniatures ou de gravures représentant divers objets ayant trait au gréemeut d'un bateau ou à la pèche; pour renseignement de la géogi-aphie, il se sert de cartes, de globes, de reliefs et d'albums renfermant des sites naturels; pour l'enseignement de l'histoire, il montre des portraits, des vues et des croquis de batailles ; pour l'enseignement de la religion, il a recours au catéchisme el A l'histoire sainte en images.
Les leçons de chose>^, dont il sera parlé dans la lll* Partie, ne sont que l'intuition sensible appliquée à l'enseignement T'Iémentaire des premières noiions scienliliques.
Avantag-es et limites de l'emploi du procédé intuitif. — L'indiscutable utilité de l'intuilioii ressort de ce principe : si, dans l'acte de la connaissance, le rôle principal appartient à la raison, l'expérience sensible en fournit les matériaux. La sensation est, en effet, selon saint Thomas, le point de départ de toute idée, l'élément primitif d'où, par abstraction, naît la p(n'ception intellecluelle ; et c'est en ce sens qu il dit : >• Uieu n'est dans l'esprit (jui n'ait passé par les sens. » Ainsi le procédé intuitif, qui multiplie nos sensations et les fait se succéder dans un ordre logique, devient une source d'idées justes ; il est donc sage d'y recourir avec tous les élèves, bien que dans une mesure variable selon leur développement intellectuel.
L'intuition est considérée aujourd'hui comme la base et le point de départ de l'enseignement ('lémentaire. A moins d'avoir fréquenté une école enfantine où l'enseignement par l'aspect est pratiqué d'une manière intelligente, l'enfant n'est guère habitué à regarder les objets avec attention; il ne connaît pas même le nom des choses qu'il a le plus souvent devant les yeux : sous ce rapport, il a donc besoin d'être soumis à des exercices spéciaux.
•' Ueiiseif/nement pur l'aspcrl est une application de la vue à l'élude (les choses concrètes, tandis ([uc ]'ens('if/7ievu'nt intuitif' applique tous les <i'nsà cette étude Malgré cette distinction, nous emploierons indidéremment 1 un ou l'autre terme, selon l'usage des meilleurs auteurs en ces matières.
Avec les jeuni'S élèves siirloiit, le recours à l'intuilion est rationnel, car il est conlorme k leur manière de connaître. Non seulement rahslraction |irol()n}i;èe est au-dessus de leurs forces, mais ils ne peuvent ^uèrc saisir une idée abstraite si elle ne se présente dalxu-d sous forme concrète, image, parabole, exemple ou comj)araison. Pour eux, les mots et les principes sont à peu près vides de sens, si, par d'ingénieux procédés, le maître ne les conduit au mot par la chose et au principe par lacté sensible qui en est l'application. Combien de fois ne nous sommes-nous pas aperçus que les enfants, les plus studieux même, ne comprennent guère ce qu'ils récitent? ils débitent des mots, rien <|ue ^\^'s mots. A ce « verbalisme », l'intuition sensible substitue des idées précises, présentées d'abord sous forme d'images concrètes, peu à peu dégagées des éléments matériels, puis abstraites et enfin généralisées".
L'intuition sensible rend aux élèves ce grand service de les
" Lintuilion sensible, procédé le plus rationnel lorsqu'il s'agit d'instruire des intelligences jeunes ou incultes, fut employée bien avant les éducateurs modernes.
Les fables et les apologues, dont l'anliquité orientale nous a légué lant d'exemples, sont une manifre de procédés intuitifs.
Prendre contact avec le visible pour, de là, s'élever à l'immatériel, en fut la méthode du divin Maître à l'égard des populations i^rossières auxquelles il apportait les enseignements si relevés de l'Kvangile.Les paral)oles sont des intuitions sensibles : le lis, le passereau, la vigne, la moisson, ne sont que des moyens d'atteindre aux plus hautes vérités de l'ordre surnaturel.
L'Eglise, celle incomparable ('-ducalrice des âmes, se sert de symboles dans sa liturgie, pour élever les esprits à l'intelligence des choses invisibles: et lorsqu'elle l'a cru utile, elle a même eu recours à la dramatisation de ses mystères, pour en mieux faire comprendre le sens.
Au seizième siècle, Rabelais et .Montaigne préconisent la méthode intuitive. Au dix-septième. Coménius (I.")'.i2-1G71) la recommande avec insistance dans son ouvrage Représentation du Monde sensible, où il répartit les connaissances élémentaires relatives au monde matériel entre cent cinquante chapitres, accompagnés chacun d'une gravure expliquée par h; texte. Au dix-huitième, Pestalozzi (1746-1S27) fonde sur l'intuition toute sa méthode d'enseignement; et plus récemment, Fra-bel (ns2-lsr)2) applique les doctrines pestalozzicnnes à l'instruction des tout petits enfants (de trois à six ans), ])Our lesquels il crée les exercices d'invention et d'observation des Kindergarten ou jardi?i.s d'enfants.
En ces dernières années, les .-\llemands ont beaucoup développé les applications de ï'Anschauunf/ ou intuition sensible, et les Américains ont écrit de nombreuses études sur les obje<l lessons ou leçons de choses.
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habituer à observer ce ([ii'ils voient. L'enfant, pourtant si curieux des choses (jui l'entourent, se trouve embarrassé quand nous lui demandons de décrire les objets qu'il a vus cent fois ; on dirait qu'ils lui sont étrangers. L'enseignement par l'aspect lui apprend à examiner attentivement un objet, à l'analyser, à considérer chacune de ses parties, et. s'il y a lieu, à se demander quelle est leur fonction dans l'ensemble.
Toutefois, l'emploi du procédé intuitif a ses i)ornes. 11 est justifié en tant que moyen de rendre intelligibles aux élèves des notions qui les dépassent ; mais il doit conduire à la connaissance des notions abstraites, et non s'y substituer. En arithmétique, il n'est qu'un procédé d'initiation ; en grammaire, il passe p;ir l'exemple particulier pour aboutir à la régie, ou formuk' aiistraite et générale; en morale, il montre l'application ou la violation de la loi divine dans les actes qu'il fait admirer ou réprouver, mais c'est pour rappeler cette loi ; en géographie, il ne se dispense pas de joindre l'explication des phénomènes à leur représentation ; dans les sciences physiques, il va des phénomènes à la loi qui en donne raison. Que vaudraient des leçons de grammaire, où jamais les remarques auxquelles ont donné lieu les exemples ne se généraliseraient en des règles précises ? Que vaudraient des leçons de géométrie descriptive, où le maître s'obstinerait à représenter tous les théorèmes et les problèmes par des constructions tangibles ? L'enseignement par l'aspect ne doit être qu'une voie, un auxiliaire : s'il apprend à bien voir, c'est pour conduire à bien penser; sans cela, il risquerait de n'être qu'un emmagasinement de connaissances sans liaison, oii le jugement n'aurait guère de part.
Emploi du procédé intuitif. — Le procédé intuitif peut s'appliquer ;i i)res(fue toutes les spécialit(''S du programme scolaire.
Dans Y enseignement religieux, l'intelligence des faits est facilitée par l'emploi de grandes images murales représentant les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, que le maître explique avec intérêt, et dune belle carte de la Pales-
tine, à laquelk' on recourt pendant Tétucle de lÉvangile. Les nouvelles niétliodes de lecture t'ont appel à l'intuition sensible, puisqu'elles facilitent par des illustrations la compréhension du texte. L'étude de la langue maierneUe a des exercices dV-locution et de rédaction d'après des tableaux muraux, des gravures et des images. Les modèles iVécr'Uure contenus dans les cahiers des élèves, ou pr('sentés sur des feuilles, ou tracés par le maître au tableau noir, font partie de l'intuition sensible. En arithmétique^ on se sert de bâtonnets, de bûchettes, de bouliers - compteurs et d'aritbmOmètres, pour donner aux enfants des notions sur la numération et les premières opérations du calcul ". En géométrie élémentaire, avant de définir la fij^ure rectangle, cylindre, tronc de cône), on la montre en nature, ou bien on la trace au tableau ; ainsi les élèves auront plus facilement l'idée de ce qu'est, par exemple, la surface latérale d'un cylindre, si If maître enveloppe le cylindre d'une feuille de papier (|u"il déroule ensuite. En comptabilité, on montre aux élèves des spécimens de traites, de lettres de voilure, de bordereaux divers ; en instructiou civique, des cartes d'électeurs, des feuilles d'impositions, des ex])é(lilions d'actes de naissance, des copies de contrats. Par les cartes et les globes, la géographie descriptive joint sans cesse aux noms propres ou communs (jui désignent les divers accidents, leur repri-sentalion graphi(jue ; l'usage même s'est introduit de faire modeler ces accidents par les plus jeunes élèves, qui comprennent mieux ainsi ce qu'est un cap. un golfe, un pic, une chaîne de montagnes, un massif. I^our la cosmographie, on a crée'' d'ingi-nieux appareils qui reproduisent le mouvement des astres du système solaire et figurent leurs distances comparées. Les lerons de choses, ou leçons élémentaires de sciences, se servent des spécimens réunis dans le musée scolaire. La hotanicfue et V agriculture ont sans cesse recours aux plantes recueillies
•' Le calcul au jet, usité au dix-septième siècle, n'était que l'emploi d'un procédé intuitif, puisqu'il consistait à disposer des jetons dans un ordre déterminé, de manière à exprimer ù ra'il. les deniers, les sols et les sommes de vingt, cent et mille livres. Saint Jean-Haptiste de la Salle voulait qu'on exerçAt les enfants « au calcul tant au Jet qu'à la plume. »
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pendant les herborisations ou cultivées dans le jardin de l'école. Le dessin et le travail manuel sont au premier chef un enseignement par l'aspect. Enfin, les promenades scolaires sont instructives dans la mesure où elles <• font voir » aux élèves quelques-unes des choses dont on leur a parlé ou dont on leur parlera durant les cours : accidents géographiques, plantations, cultures, monuments, exploitations industrielles.
Matériel d'enseignement intuitif . — L'enseigneraenI intuitif nécessite un matériel assez coinplexe; mais beaucoup dobjets peuvent être confectionnés par le maître, ou recueillis par lui et par les élèves.
Dans son ensemble, ce matériel comprend : les tableaux noirs, dont il sera parlé plus loin ; des tableaux de lecture avec images ; des collections de gravures représentant des scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament, et de l'histoire nationale ; des gravures et photographies, qui peuvent contribuer à l'ornementation de la classe ; des cartes murales pour l'enseignement de la géographie, de l'histoire et des sciences naturelles ; un globe terrestre, des reliefs et un appareil cosmographique ; des collections d'images géographiques représentant les points les plus intéressants du globe ou de la patrie ; des images pour l'enseignement des langues vivantes, par ce qu'on a appelé la méthode naturelle ou maternelle ; des spécimens divers pour Tinslruction civique et la comptabilité ; un musée scolaire pour les leçons de choses ; un boulier-compteur et un compendium métrique ; des solides pour la géométrie ; des moulages et modèles pour le dessin; des appareils pour l'enseignement élémentaire des sciences ; des modèles de travaux manuels ; enlin des spécimens de roches, de plantes, d'oiseaux, d'insectes et de produits régionaux '.
Projections lumineuses. — Xous avons dit dans la T* Partie ' p. 227j, quelles précautions il faut prendre relativement à la surveillance durant les séances de projections lumineuses.
' Cl', i'" Pakïie, p. tJ7.
Cette forme du procédé intuilil" rend d'incontestables services pour l'enseignement des sciences physiques ou naturelles, de la géographie et de l'histoire ; c'est racconipagnement souvent obligé drs conférences dans les cours du soir '.