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II. — ÉDUCATION DE LA VOLONTÉ

Principes. — 1. La volonté est la faculté par laquelle notre âme se décide, en connaissance de cause, pour un acte qu'elle croit lui être un bien. On la définit encore : la faculté par laquelle l'âme tend librement à un bien connu par l'intelligence.

L'acte de volonté n'est pas aussi simple que semblerait le faire supposer la rapidité ordinaire de nos déterminations. D'abord l'intelligence conçoit l'idée de l'acte à accomplir '', et elle en pèse les motifs ou les mobiles, c'est-à-dire les raisons d'agir ou de n'agir pas*= ; — la sensibilité s'y complaît ou y

^ Il est bien évident que l'amour pratique de Dieu, prouvé par la lutte contre la nature déréglée et par Tobéissance aux commandements, est avant tout un acte de volonté ; mais comme tendance à s'unir à l'objet aimé, l'amour est rattaché à la sensibilité.

^ Cet acte peut être spontané ou commandé ; il consiste en une pensée à admettre ou à rejeter, une parole à proférer ou à taire, une action proprement dite à réaliser ou non.

<^ Parmi ces motifs, il en est de fournis par la raison et d'autres, par la conscience morale. Le plus souvent, pour un chrétien, ces derniers motifs sont d'ordre surnaturel et révélé. — Les mobiles sont les désirs, les sentiments, les passions, les impulsions, qui proviennent de la sensibilité.

répiiî:no: elle est souvent émue par une inclination déréglée, une passion, qui demande à être satisfaite '' ; — enfin la volonté termine le débat et se prononce pour l'action ou pour l'abstention. Telle est l'analyse de l'acte volontaire, qui comprend, comme on le voit, quatre moments ou éléments : la conception de lacté, la délibération, la détermination, V exécution ou l'action.

2. Par la faute originelle, notre volonté a été grièvement blessée; elle incline fortement au mal. Dans l'ordre surnaturel, elle ne peut rien sans le secours de la grâce divine.

3. La règle suprême de notre volonté est la loi morale, émanée de Dieu, communiquée, expliquée aux hommes par les moyens qu'il lui a plu de choisir.

4. De même que la raison se perfectionne ou s'altère selon quelle se guide par les vrais principes ou qu'elle s'en écarte, ainsi en est-il de la volonté par rapport au bien moral. Notre volonté est d'autant plus libre qu'elle rencontre moins d'obstacles dans sa tendance vers ce bien, qui est sa loi ; en conséquence, combattre et affaiblir les passions déréglées, détruire les mauvaises habitudes, c'est perfectionner notre liberté, en l'affranchissant autant que possible de toute entrave.

But et nécessité de l'éducation de la volonté. — Le but à

atteindre, dans l'éducation de la volonté, est celui-ci : la déterminer à vouloir toujours selon l ordre, cest-à-dire selon le devoir connu, selon Dieu ; puis à vouloir fortement et avec constance. Tâche difficile ! D'une part, il faut combattre chez les élèves l'apathie, la passivité et l'horreur de la gêne ; de l'autre, il faut les accoutumer à la lutte courageuse contre lès passions désordonnées. Ces volontés juvéniles doivent être saisies et fixées, or rien n'est plus mobile; dirigées, or rien n'est plus capricieux; soumises à l'obéissance, or rien n'aspire davantage à l'indépendance. Mais les attacher au bien est l'un des devoirs les plus importants qui incombent à l'éducateur. Si la volonté est vigoureuse, elle communique aux autres

"" Lintervontion de la sensibilité dans l'acte volontaire n'est pas l'un des éléments constitutifs de cet acte, mais elle s'y ajoute très souvent par les mobiles qu'elle suggère.

facultés sa propre vigueur. Vouloir fortement est la grande ressource de l'homme, soit dans la vie chrétienne, puisque les velléités, les sentiments même bons ne suffisent pas; soit dans la vie sociale, puisque Tindividu s'y affirme ou s'y efface selon l'énergie ou la faiblesse de ses résolutions. La principale préoccupation d'un éducateur doit donc être de fortifier la volonté de ses élèves, et de la garantir contre ce qui peut l'entraver. Qu'il ne l'oublie pas : c'est la volonté qui fait l'homme. L'adolescent qui ne sait pas vouloir est livré à toutes les influences ; il est prêt à bien des lâchetés : c'est un être nul \

L'obéissance, moyen de formation pour la volonté. — Notre volonté se perfectionne par sa docilité habituelle aux prescriptions d'une conscience droite ; mais comme ces prescriptions contrarient les exigences de la passion, nous avons besoin d'une grande énergie pour vouloir toujours selon l'ordre. Oîi l'enfant, dont la volonté est faible, trouvera-t-il cette énergie, sinon dans le secours d'une autorité extérieure qui l'aide à demeurer fidèle au devoir? c'est pourquoi l'obéissance est l'un des grands moyens d'éducation morale.

11 faut, de très bonne heure, habituer les enfants à l'obéissance, avant même qu'ils soient capables de comprendre le motif des ordres qu'on leur donne, car en eux, la volonté libre est une force qui commence par se déployer sans réflexion, et qui s'égare si on ne la guide. Sous prétexte qu'ils ne sont pas capables de comprendre la portée des actes vertueux qu'on leur commande, attendra-t-on, pour les former au bien, qu'ils aient pris de mauvaises habitudes ?

A toutes les phases de l'éducation, l'obéissance est indispensable ; elle est la forte discipline qui exerce les volon-

"■ «Pour obtenir, il faut vouloir; mais- vouloir d'une volonté décidée, résolue, inébranlable ; d'une volonté qui marche au but sans se laisser décourager par les obstacles ou les fatigues. Nous croyons avoir une volonté, lorsque nous n'avons que des velléités. Nous voudrions, mais nous ne voulons pas ; nous voudrions, s'il ne fallait pas rompre avec notre paresse, affronter certains périls, surmonter telles difficultés , mais notre volonté manque d'énergie. Nous déployons nos facultés avec mollesse, et nous tombons en défaillance à moitié chemin. » Balmès, VArt d'arriver au vrai, chap. XIII, § Lvn.

tés, leur fait acquérir la rectitude, la fermeté, et les prépare à se commander à elles-mêmes. Ne pas y soumettre un enfant équivaudrait à abandonner sa formation morale.

Secours offert à l'éducation de la volonté par le milieu scolaire. — C'est très fréquemment que relève doit faire acte d'obéissance : on peut déjà conclure que l'école bien dirigée est un bon milieu pour l'éducation de la volonté ; mais l'école offre encore, à cet égard, d'autres avantages. A la volonté, il faut des obstacles à vaincre : or le maître, qui sans doute aplanit la route, y laisse plus d'une aspérité ; — il faut la liberté de l'initiative et en même temps le joug d'une règle sage : or l'éducateur cherche à développer cette initiative, dans les limites d'un règlement qui n'abandonne au caprice individuel aucun détail de la vie scolaire; — il faut des stimulants à l'action : or les moyens d'émulation et l'emploi des méthodes actives d'enseignement sont, pour l'activité, une excitation continue ; — il faut des modèles et des adversaires : or les condisciples se défient réciproquement dans les luttes pacifiques dont la classe est l'arène ; — il faut même des oppositions insurmontables : or la volonté de chacun les trouve dans les volontés rivales, qu'elle apprend à respecter en se dominant elle-même.

Le milieu scolaire agit encore sur les volontés par l'exemple. La volonté se détermine d'après les motifs fournis par l'intelligence ; pour l'enfant, qui est imitateur par tendance, ces motifs proviennent souvent de l'exemple. Le bon exemple diminue ses hésitations pour le bien, en lui faisant estimer possible, honorable et salutaire l'acte vertueux dont il est témoin. Le mauvais exemple, au contraire, s'exerçant dans le sens de ses penchants vicieux, en avive les réclamations.

Veillez avec un soin extrême à ce que vos élèves n'aient devant les yeux que de bons exemples. Soyez vous-même pour eux un sujet constant d'édification, et combattez énergiquement toute cause de scandale, en particulier l'action que pourraient exercer des enfants pervers. « Les mauvaises compagnies étant si dangereuses, nous dit saint Jean-Baptiste de la Salle, il n'y a rien sur quoi l'on doive veiller avec plus d'attention qu'à empêcher ceux qu'on instruit d'en fréquenter quelqu'une ;

de même il n'y a rien qu'on doive plus leur recommander que de se lier avec leurs compagnons les plus sages, les plus pieux et les plus retenus » *. La protection dont vous entourerez ces jeunes âmes contre la propagation du mal, est l'un des moyens les plus efficaces de les former au bien.

Rôle des habitudes dans l'éducation de la volonté. — La volonté est mère des habitudes, puisqu'elle les crée ou les laisse se former, qu'elle peut les modifier ou même les détruire. A leur tour, les habitudes réagissent sur la volonté : elles la fortifient, pour l'accomplissement des actes auxquels elles tendent ; elles l'affaiblissent, pour ceux qui leur répugnent. La bonne habitude est un auxiliaire pour la volonté ; sans doute, elle ne supprime pas la difficulté que nous éprouvons dans l'accomplissement du bien, et ce serait grand dommage, mais elle l'atténue ; lentement, elle tend à créer en nous comme une seconde nature inclinée au devoir. Au contraire, Thabitude mauvaise réclame ce qui lui plait ; en se fortifiant, elle l'exige; enfin elle l'impose et semble y contraindre la volonté. Combien d'hommes ne sont plus guère que des êtres mus par les habitudes coupables qu'ils ont prises 1 II est donc de la plus haute importance de faire contracter aux enfants de bonnes habitudes et de ne pas leur en laisser contracter d'autres ; c'est le principal objet de l'éducation morale.

Toutes les habitudes mauvaises sont funestes à la volonté ; signalons, comme particulièrement néfaste, la recherche excessive de la jouissance dans l'éducation scolaire. La mollesse, l'absence de toute contrainte, l'excès dans les amusements, produisent l'énervement de la volonté. Puisque le travail assidu, la réforme du caractère, la lutte contre les penchants de la nature déréglée, supposent de constants efforts, de pénibles violences contre soi-même, que peut-on attendre d'enfants ou de jeunes gens en qui l'amour désordonné du plaisir a comme dissous la force morale ? Ne cherchez pas à épargner à vos élèves les moindres difficultés, à multiplier

' Méditation pour la fête de saint Grégoire de \azianze (10 mai).

no ÉDUCATION

pour eux les occasions de plaisir : la volonté se trempe par l'austérité de la vie, tandis que la sensualité prépare la ruine intellectuelle et morale des jeunes gens qu'elle domine.

Principaux types d'enfants, quant à la volonté. — Dans une classe, les enfants diffèrent beaucoup entre eux relativement à la volonté; on peut cependant les grouper dans lune des catégories suivantes :

Les volontés /h?Vy/es, qui, n'ayant le courage de rien vouloir de difficile, s'abandonnent à leur routine ou ù leurs passions ;

Les volontés instables, auxquelles manque la constance, et qui s'affirment par accès, par des décisions contradictoires ou capricieuses ;

Les volontés fortes, maîtresses d'elles-mêmes dans la décision et dans l'action.

La joie suprême d'un éducateur est d'avoir fortifié les volontés, d'avoir formé des jeunes gens de caractère. Par eux, son action s'étend dans la société, car ces âmes libres et fières, qui demeurent, au milieu du monde, invulnérables aux maximes perverses, rallient les indécis, soutiennent les faibles, repoussent ou attaquent l'impiété agressive, font des conquêtes sur le mal , et gagnent ainsi ce que l'Écriture nomme « les batailles du Seigneur ».

Conseils relatifs à l'éducation de la volonté. — 1. Rappelez souvent auxeni'anis que, dans Tordre surnaturel, leur volonté est impuissante à tout bien, mais que la force peut lui venir de Dieu par la grâce.

2. Toutes les volontés humaines sont sollicitées tôt ou tard par les séductions du mal : n'abandonnez donc jamais un enfant à lui-même, sous prétexte que sa nature est bonne.

3. On a beaucoup vanté les exercices physiques, les sports, pour l'éducation de la volonté : certes, ils n'y sont pas inutiles ; mais quelle erreur et quelle illusion, si l'on ne compte que là-dessus 1 C'est confondre l'endurance à la fatigue avec la force chrétienne ; c'est oublier que, dans l'ordre moral, la volonté de l'homme se fortifie surtout par des actes répétés de domination sur soi-même. Exercez donc les élèves à l'obéissance ; exigez d'eux l'accomplissement des petits devoirs de

chaque jour; résistez-leur quand ils ont tort, pour leur rappeler ainsi l'obligation de se vaincre.

4. Le plus souvent, les élèves ne veulent que mollement ; ils éparpillent et afTaiblissent leur volonté par la multitude des velléités; et ils ne s'en aperçoivent pas. La pratique sérieuse de l'examen de conscience et le courage à s'imposer quelques sacrifices comme sanction de leurs défaillances seraient d'excellents moyens pour les habituer à se suivre eux-mêmes, et pour donner à leur volonté la force, la lixité qui lui manquent.

5. L'enfant est porté à traduire immédiatement en actes tous ses désirs, sans laisser à son esprit et à sa conscience le temps d'intervenir pour diriger sa volonté. Habituez-le à modérer ses impulsions instinctives, à combattre la précipitation et la routine qui empêchent la réflexion. Faites-lui comprendre, par des exemples, combien il est sage de donner à la délibération le temps de se produire avant l'action.

6. Loin de vous ingénier à rendre trop commode l'existence de vos élèves, préparez-les par l'effort à se tirer d'embarras dans les circonstances difficiles de la vie ; excitez-les à réagir contre eux-mêmes et contre les obstacles extérieurs ; proposez-vous d'en faire des hommes de cœur qui ne redoutent que la désapprobation de Dieu.

7. Puisque les habitudes exercent une si grande influence sur la volonté, déterminez vos élèves à combattre par le travail, la prière et les sacrements, la sensualité et la paresse, qui sont les pires dissolvants de l'énergie morale ; excitez-les au libre et fréquent accomplissement des actes qui créeront en leur âme des habitudes de vertu.

8. Ne vous étonnez et ne vous irritez pas si la volonté de vos élèves s'écarte du droit chemin : c'est parce qu'ils sont exposés à s'égarer, que Dieu vous les confie. « Comme les enfants sont aussi faibles par rapport à la volonté que par rapport au corps, et qu'ils manquent de lumières pour le bien, dit notre saint Fondateur, ils sont très exposés à pécher dans les occasions qu'ils en rencontrent. Il leur faut des guides vigilants qui aient assez d'intelligence dans les choses qui regardent la piété, et assez de connaissance des défauts ordi-

naires aux jeunes gens, pour les leur faire remarquer el les en préserver '. »

9. La volonté de vos élèves est une force que vous devez diriger, développer, mais non amoindrir ou supprimer. Votre ambition est de faire d'eux, des hommes d'initiative et d'action énergique. Pour les y préparer, ne substituez pas constamment votre initiative à la leur, soit en les dominant par une crainte qui paralyserait leur action, soit en les inclinant à une indolente passivité, à force de tout prévoir et de tout choisir pour eux.

Respectez l'individualité de pensée et d'action des jeunes gens, pourvu qu'elle ne soit ni une faute ni une excentricité. Ne cherchez pas à les façonner tous selon le même modèle, comme la vague réduit à une même forme tous les galets qu'elle roule.

10. Autant que possible, ne laissez aucun efl'ort réel sans récompense, surtout quand il est produit par une volonté ordinairement molle et sans énergie. Dans la répression des actes coupables, tenez compte de la force de l'habitude mauvaise et de la difficulté qu'elle oppose à celui qui veut en triompher.

H. Xe perdez pas l'occasion de faire ressortir aux yeux des élèves le rôle de la volonté dans la vie humaine : les saints, les grands hommes d'état, les savants ont tous donné d'admirables exemples d'énergie de volonté.

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