I. DOSAGE DU TANNIN PAR FILTRATION SUR LA PEAU
Le dosage exact du tannin a une importance considérable, et l’on a souvent eu à regretter qu’il n’existât aucun procédé permettant de déterminer, avec une certitude absolue, l'une des matières premières d’une grande industrie.
Nous ne passerons pas en revue les nombreux procédés de dosage qui ont été proposés ; qu’il nous suffise de dire que presque tous ces procédés ne donneraient des résultats exacts que si l’on opérait sur du tannin pur. Mais cela n’est jamais le cas, et les matières tannantes que l’industrie des cuirs emploie, contiennent toujours des principes qui peuvent influer sur les diverses réactions proposées pour les dosages, ou, tout au moins, empêcher que ces réactions soient aussi nettes qu’il le faudrait pour arriver à un dosage rigoureux. U convient donc de rejeter la plupart de ces procédés.
On peut les remplacer par une méthode qui se rapproche de la pratique industrielle, l’absorption du tannin par un morceau de peau. On a proposé, il y a longtemps, de déterminer le tannin contenu dans une dissolution en y plongeant un morceau de peau pesé, qu’on repèse après la fixation du tannin. Quoique séduisante par son apparente simplicité, cette méthode n’est pas applicable. Les chances d’erreur sont beaucoup trop considérables, la peau sèche étant une matière extrêmement hygrométrique, qu’il est presque impossible de ramener à un état de dessiccation constant.
Le procédé de dosage basé sur l’emploi d’une dissolution de gélatine ne donne aussi que des résultats peu certains; il est presque généralement abandonné. Nous avons remarqué que la dissolution d’une matière tannante, filtrée par pression ou aspiration à travers un morceau de peau, lui abandonne tout son tannin, tandis que la totalité des autres matières dissoutes traverse le tissu animal.
Cette propriété nous a paru pouvoir être appliquée à la détermination exacte d» tannin. En effet, si l’on évapore à sec des quantités égales de la dissolution de la matière tannante et de cette même dissolution débarrassée de tannin par son passage à travers la peau, on obtient deux résidus, dont l’un contient toutes les matières
solubles de la substance à analyser, et l’autre les mêmes matières, moins le tannin. En retranchant le poids du second résidu du poids du premier, on a le poids du tannin contenu dans le liquide soumis à l’évaporation.
On peut remplacer cette évaporation par la prise des densités des liquides avant et après la filtration, l’augmentation de densité que donne à l’eau le tannin étant déterminée par des expériences préliminaires. Nous décrirons d’abord un appareil de construction assez simple, et ensuite celui auquel ou s'est définitivement arrêté et dont le maniement facile permet de faire rapidement et avec précision le dosage du tannin dans les matières qui en renferment.
L’appareil primitif se compose de deux parties distinctes : l’une, A(fig.74), consiste
Fig. 74.
en un cylindre en zinc ou en fer étamé, portant à sa base un rebord d’environ 15 millimètres de largeur et 4 millimètres d'épaisseur ; l’autre, B, consiste en un cylindre de même diamètre, plus court, se terminant par un cône, au sommet duquel est soudé un tube E ; ce cylindre porte un autre rebord pareil au précédent. La peau est prise entre les rebords, qui sont serrés par les pinces P. Le liquide est placé dans la partie À, au-dessus de la peau. Le tubeE s’engage dans un bouchon en caoutchouc, qui s’adapte sur le flacon G ; une seconde tubulure D est mise en communication avec une machine pneumatique ou avec une trompe. La filtration du liquide s’opère dès qu’on fait aspiration ; il tombe goutte à goutte dans le flacon G.
L’appareil définitif (fig. 75 et 76) se compose d’un socle, d’une couronne et d’un chapeau; ces trois parties sont reliées au moyen de trois petites pinces P, fixées au socle et destinées à serrer la peau p. Le chapeau a la forme d’un étrier; il porte une vis V, terminée par un petit disque de bronze. En abaissant la vis, ce disque vient comprimer le caoutchouc C qui, communiquant la pression qu’on lui donne au liquide placé en A, le force à traverser la peau. La couronne qui sépare le chapeau du socle porte un petit orifice en forme d’entonnoir, par lequel on introduit le liquide et que l’on bouche au moyen d'un petit bouchon à vis B. Le caoutchouc G est serré entre la base du chapeau et la couronne.
La peau employée de préférence est celle qui sort du travail de rivière, c’est-àdire qui, après avoir été dépoilée, a séjourné quelques jours dans l'eau courante. Il est indifférent d’employer telle ou telle espèce de peau, pourvu qu’elle soit assez épaisse pour retenir tout le tannin et pas assez ferme pour s’opposer à une filtration rapide.
Les parties dites creuses paraissent se prêter le mieux à ces expériences, parce qu’elles permettent au liquide de les traverser rapidement. Dans le bœuf, on choisit le flanc; dans la vache, le flanc et la tête; dans le veau, la tête seulement, De cette manière, la peau sur laquelle on a prélevé l’échantillon n’est pas endommagée.
Il nous semble préférable aussi d’employer les peaux dépoilées à l’échauffe; si cependant on se sert de celles qui ont été dépoilées à la chaux, il faut avoir soin de les malaxer dans l’eau pour en faire sortir la chaux. Le morceau étant découpé à la grandeur voidue, on l’exprime à la main pour en faire couler l’eau qui l’imbibe ; on le pose en place et on le serre avec les pinces.
Le liquide contenant le tannin est alors introduit dans l’appareil, la peau étant en place, par l’orifice B (fig. 76), qui est immédiatement rebouché. Ce liquide remplit en partie ou en totalité l’espace A compris entre le caoutchouc et la peau. En abaissant la vis V, on exerce sur le caoutchouc une pression qui force le liquide à filtrer à travers la peau ; il tombe goutte à goutte dans le vase R, avec une rapidité variant avec la pression donnée. Pour les expériences de précision, il est bon de rejeter les 10 ou 15 centimètres cubes qui passent en premier lieu et qui contiennent l’eau imbibant la peau. Dans la pratique il n’est pas nécessaire de faire disparaître cette cause d’erreur, qui est peu importante. De temps en temps on fait jouer la vis pour maintenir la pression, qu’on peut rendre assez forte. Quand on a obtenu assez de liquide, on prélève 20 centimètres cubes de la liqueur tannique et autant de la liqueur filtrée ; on évapore à sec dans des capsules à fond plat, que l’on maintient quelque temps à 110°. La différence entre les deux poids donne la auantité de tannin contenue dans les 20 centimètres cubes du liquide employé.