Procédé de Jolyet et Laffont
MM. Jolyet et Laffont (1) se servent du calorimètre de Laurent Duboscq (fig. 14) Cet appareil se compose de deux godets à fond plat en glace. Un miroir incliné, M, éclaire le fond de ces cuves.
Dans chacune d’elles descend un cylindre de verre plein, T, à bases parallèles et polies. En se plaçant au-dessus de ces cylindres et regardant suivant leur axe, on voit le liquide en couche d’autant plus mince et, par suite, d’autant moins colorée que le cylindre est plus enfoncé dans la cuve. Or, cet enfoncement se règle au moyen de vis micrométriques munies d’échelles et de verniers. Si les cuves contiennent des liquides de teintes différentes, ilserapossible,en abaissant plus ou moins l’un des tubes, de les rendre égales et de lire, sur l’échelle, l’épaisseur de chaque liquide.
Pour faciliter la comparaison des deux surfaces colorées, l’image de chaque ’cuve est recueillie par un prisme, de telle sorte qu’en regardant dans un oculaire situé au-dessus des prismes, on voit les deux images sous forme de deux demi-cercles lexactement contigus. La moindre différence de teinte peut donc être) appréciée et corrigée par un mouvement de la vis micrométrique.
Ce dispositif permet d’osciller autour de l’égalité de teinte et de recommencer, à plusieurs reprises, la comparaison des liquides colorés, sans qu'il soit nécessaire de prendre un nouvel échantillon du sang à analyser. De plus, MM. Jolyet et Laffont ont remplacé la solution type d’hémoglobine ou de picrocarminate, toujours altérable, par un verre coloré dont ils déterminent, une fois pour toutes, la valeur en hémoglobine. Cet étalon correspond environ à une épaisseur de 0'”,o0 d'un sang de bœuf au 1/23. Il est préférable de choisir un verre d’une coloration moins intense et correspondant à une épaisseur de 0'“,40 à O'",30 d’un sang de bœuf défibriné et dilué au 1/40.
Dans ces conditions, les surfaces colorées à observer sont d’un rouge pâle
(1) Jolyet et Laffont, C. R. de la Soc, de Biol., 1877. — Jolyet, Médecine expérimentale, Paris, 1882. — Lambling, toc. cil., p. 73.
légèrement groseille; la moindre variation d’épaisseur de la solution sanguine fait aussitôt apparaître soit une teinte rouge vif, soit la coloration jaune du sang examiné en couche mince. Il est assez difficile de trouver un verre coloré ayant la même qualité de ton qu’une solution sanguine. On arrive, après quelques tâtonnements, à un résultat assez satisfaisant en associant un verre jaune rougeâtre à un autre de couleur légèrement groseille. Ces verres taillés en petits disques sont introduits dans l’un des godets et recouverts d’eau distillée. Avant chaque détermination, on fait plonger dans cette eau le cylindre mobile correspondant, afin que les rayons lumineux traversent de chaque côté des épaisseurs égales de liquides.
Les résultats ne sont exacts qu’à la condition d’opérer toujours dans les mômes conditions d’éclairement. Les rayons de la source lumineuse qui est une lampe à gaz ou à pétrole, sont tamisés à travers une plaque de verre dépoli, disposé verticalement entre la lampe et le colorimètre. En déplaçant légèrement la lampe, on finit par trouver une position à laquelle correspond un égal éclairement des deux champs. L’appareil est alors au point, et les diverses pièces, c’est-à-dire la lampe, la plaque de verre dépoli, le colorimètre et son miroir sont soigneusement immobilisés durant toute la série des mesures.
La valeur en hémoglobine — on devrait dire oxyhémoglobine — de l’étalon coloré est déterminée par comparaison avec des solutions titrées d’oxyhémoglobine cristallisée, bien pure, préparée par exemple avec du sang de chien ou de cheval. A cet effet, on mesure l’épaisseur chromométrique de ces solutions normales, c’est-à-dire l’épaisseur sous laquelle il faut les observer pour que leur intensité de coloration soit la même que celle du verre étalon. Soit h et h' les poids d’hémoglobine pour 100 contenus dans deux solutions titrées, e et e' leurs épaisseurs chromo métriques respectives. Comme les richesses en matières colorantes sont en raison inverse des épaisseurs chromométriques, il vient :
eh = e'h’ et h'~
c’est-à-dire que le produit des épaisseurs chromométriques par les richesses en hémoglobine est constant, et que la richesse en matière colorante d'une solution sanguine donnée est égale au quotient de ce produit constant par l’épaisseur chromométrique de la solution observée. Voici un exemple d’une détermination de ce genre, faite avec l’oxyhémoglobine de sang de cheval (1). Les épaisseurs chromométriques e sont exprimées en dixièmes de millimètres.
à e ex.li
Moyenne. .. 12,331
Un sang (2), qui dilué au 1/40 présente une épaisseur chromométrique égale
(1) Lambling, toc. cit., p. 85.
(2) Le produit eonstant exh fixé à Faide de l’hémoglobine d’une espèce sanguine peut servir au dosage de la matière colorante du sang d’espèces dilTérentes. Les écarts observés par MM. Jolyet
ANALYSE DU SANG. — DOSAGE DE L’HÉMOGLOBINE. 163
à e, contiendra dans tOO centimètres cubes un poids h d'hémoglobine égal à :
t2.3ot X 40
En diluant le sang au 1/40 (mais non davantage), rerreur moyenne de chaque résultat est d’environ 2 grammes pour 100 grammes de matière colorante. Un à deux grammes de sang suffisent amplement pour faire plusieurs essais. Si 1 on rétrécit le godet dans lequel est introduit le liquide coloré, de telle façon que le diamètre soit à peine supérieur à celui du plongeur, la quantité de sang peut être réduite, comme l'a montré Lambling, à environ 0",0o. La pipette capillaire qui sert à la mensuration du volume du sang doit être jaugée à l’aide du mercure. A ce volume de sang, on ajoute, de façon à arriver au degré voulu de dilution, un volume mesuré d’eau qui doit être légèrement alcalinisée avec de l’ammoniaque ou du carbonate de soude afin de rendre la solution aussi limpide que possible (1). Dans ces conditions, ce procédé devient applicable en clinique, puisqu’une piqûre un peu large, faite à la pulpe d’un doigt, fournit la quantité de sang néce.ssaire.
Afin d’éviter la préparation des liqueurs titrées d’hémoglobine, on peut fixer la valeur de l’étalon coloré en volumes d'oxygène. L’épaisseur colorimétrique d'une dilution sanguine indique alors la capacité respiratoire du sang étudié. En effet, l’imité de poids d’hémoglobine fixe à la température et à la pression ordinaire un volume d’oxygène constant; d’autre part, l’expérience démontre que les richesses en hémoglobine sont en raison inverse des épaisseurs colorimétriques. Si donc on détermine par un dosage à l’hydrosulfite ou à l’aide de la pompe à mercure (2) les capacités respiratoires c, c', etc., de divers éehan '. tillons de sang, dont les épaisseurs chromométriques sont respectivement e, e', etc., il vient :
c’est-à-dire que le produit de la capacité respiratoire par l'épaisseur chromométrique est constant. L’expérience vérifie .sensiblement cette proposition, ainsi que l’ont démontré MM. Jolyet et Laffont, et Lambling. Par suite, si l’on détermine une fois pour toutes la valeur du produit ec (de la même manière que l'on a fixé précédemment celle du produit eh), la capacité respiratoire d’un liquide sanguin quelconque pourra être obtenue en divisant ce produit constant par l’épaisseur observée au colorimètre, puisque l’on a i
et Laffont [Gaz. mèd., 1877, p. 349) rentrent dans la limite des erreurs que comporte le procédé. L’identité du noyau coloré des diverses espèces d’hémoglobines est, du reste, infiniment probable (voy. p. 28 et 169).
(1) Cette précaution est surtout nécessaire avec du sang de leucocythémiques.
(2) Il est indispensable de toujours indiquer par quel procédé la capacité respiratoire a été déterminée, le dosage à l’hydrosulfite donnant des résultats notablement plus forts que l’extraction par ta pompe à mercure (voy. p. 137).
16i ENCYCLOPÉDTE CHIMIQUE. — G.4RN1ER ET SCHLAGDENHAUFFEN.
On peut ainsi déterminer la capacité respiratoire d'un sang avec une approximation qui est d’environ 2 centimètres cubes pour 100 centimètres cubes de gaz. Ces volumes gazeux peuvent être transformés par le calcul en poids d’hémoglobine (voy. p. 137).
Les procédés chromométriques dont on vient de donner un exemple, comportent tous théoriquement la môme cause d’erreur et se heurtent tous au point de vue pratique à la même difficulté. L'objection préjudicielle est la suivante : le sang peut perdre en partie sa capacité respiratoire, tout en conservant sensiblement la môme intensité et la môme qualité de coloration. Saturé d’oxyde de carbone, par exemple, il devient incapable de fixer de l’oxygène, sans que rien n’indique au colorimètre cette modification si profonde (1;. La septicémie, les suppurations prolongées (2), l’intoxication par le nitrite d’amyle (3), le chlorate de potasse (4) abaissent la capacité respiratoire du sang, c’est-à-dire décomposent ou altèrent une partie de fhémoglobine, et cette modification ne devient sensible au colorimètre que lorsqu’elle est assez prononcée pour changer notablement la teinte de la couleur sanguine.
Les procédés chromo métriques ne donnent donc pas la vraie valeur physiologique du sang ; ils dosent, non pas l’hémoglobine, mais toute substance contenue dans le sang dont la couleur .se rapproche suffisammenl de celle de l’étalon choisi. Nous touchons ici à la difficulté pratique que présentent tous les procédés. Rien n’est plus difficile que de trouver un étalon coloré dont la qualité de ton ressemble suffisamment à celle du sang vu par transparence. Après un certain nombre d’observations, l’œil, rendu plus exigeant par Fexercice, cesse bientôt d’ôtre satisfait d’un étalon qui dans les premiers essais semblait reproduire parfaitement la couleur du sang. Les résultats sont encore moins bons lorsqu’on essaie d’employer un étalon variable. Des tentatives nombreuses ont été faites dans cette direction, notamment à l’aide du picrocarminate d’ammoniaque, dont la couleur se rapproche beaucoup de celle du sang. C’est sur ce principe qu’est fondé, par exemple, le premier Iiémochromomctre construit par M. Malassez (5). Dans ce procédé, on compare la couleur de la solution sanguine aux diverses parties d’un prisme contenant une gelée colorée à l’aide du picrocarminate. Mais déjà Rajewski (6) a constaté que deux solutions, l’une de picrocarminate, l’autre d’hémoglobine, présentant absolument la même couleur, subissent des variations de teinte différentes sous l’influence des mômes variations d’épaisseur. Le môme inconvénient subsiste, à un plus haut degré encore, si l’on fait usage d’un prisme à verre coloré (Malassez). E. v. Fleischel (7), qui a construit récemment un nouvel hémomàtre, fait observer que les différences que présentent dans leur qualité de ton les verres rouges et le sang sont dues
(1) On a déjà vu (p. 29) que la méthode spectrophotomélrique, infiniment plus délicate, révèle mmédiatement une semblable altération.
(2) Légerot, Études d'hématologie pathologique, etc. Thèse. Paris, 1874.
(3) Regnard, Sur les variations pathologiques des combustions respiratoires. Thèse, Paris,
(4) Lambling, Thèse, Naney, 1882, p. 83.
(5) Malassez, Arch. de phgsiol., 1877.
(6) Rajewski, loc. cit.
(7) E. V. Fleischel, Med. Jahrb., 1883, p. 42.3, et ilaly’s Jahresbericht, t. XV, p. 149.
ANALYSE DU SANG. — DOSAGE DE L’HÉMOGLOBINE
à des différences dans l'absorption des parties violettes du spectre. Il faut priver en conséquence de ses rayons violets la source lumineuse employée. Peut-être pourrait-on tirer de cette observation intéressante un meilleur profit que ne l’a fait V. Fleiscliel, qui se contente d’employer une lumière pauvre en rayons violets (bougie, lampe à huile ou à gaz).
Quoi qu’il en soit, il est préférable de faire usage d’un étalon fixe, et de rendre variable l’épaisseur de la couche sanguine. C’est aussi le principe qu’a adopté M. Malassez (1) dans la construction de deux nouveaux bémochromomètres. Dans l’un de ces appareils, l'épaisseur de la solution sanguine observée est rendue variable par le mouvement d’un prisme contenant cette solution. L’autre appareil est une modification du colorimètre de Laurent. Le godet renfermant la dilution sanguine est rétréci de telle façon que l centimètre cube de liquide, contenant 20 millimètres cubes de sang, suffit pour chaque détermination (2). L’étalon coloré est, dans les deux instruments, une couche de picrocarmin, épaisse de 3 millimètres et correspondant à une dilution au 1/100 d’un sang de chien à b p. 100 d’hémoglobine. Ces deux appareils sont d’un usage très commode et d’une exactitude suffisante pour dos recherches cliniques.