‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 28 sur 88 · II. Hardy reprend la voie indiquée par Bradamante · texte numérisé non relu

II. Hardy reprend la voie indiquée par Bradamante

On a conservé de lui 22 tragi-comédies: trois pièces mythologiques qu'il dénomme aussi tragédies, une pièce romanesque (Aristoclée) qu'il appelle également tragédie, à cause de la fin sanglante, huit pièces sur Théagène et Chariclêe (roman grec), et dix pièces dont cinq sont tirées de romans et nouvelles espagnoles, aucune des comedias. C'est Hardy qui montre aux Français à s'approvisionner de sujets en Espagne.

Caractères de la tragi-comédie de Hardy. Le dénouement heureux — le sujet romanesque — l'intérêt non historique ni. public — les événements extraordinaires sans atrocité — les passions communes.

Hardy montre surtout des aventures d'amour, mais pas toujours.

[Deux pièces fondées sur l'amitié: Arsacome; Tite et Gésippe.]

Mais il s'agit surtout de montrer une succession d'aventures singulières et surprenantes.

Cependant Hardy maintient le caractère littéraire de la tragi-comédie, par le style (si mauvais écrivain qu'il soit). Tirades; monologues; comparaisons; métaphores. Déclama-

tions pathétiques; plaintes abondantes des personnages. Il n'oublie pas que la tragi-comédie est une espèce de la tragédie.

Pas ou peu d'éléments comiques.

Hardy n'intrigue pas. Il suit le fil de l'histoire, montrant ce qu'il peut, mettant le reste en récit (d'ordinaire brièvement).

Irrégularité de la structure:

pour le temps,

[Plus d'un an dans Phraark; huit ans dans la Force du

sang]

et pour le lieu.

[Athènes et Rome dans Tite et Gésippe; l'Espagne et l'Allemagne dans Félismène; l'Egypte et l'Allemagne dans Elmire.]

Cependant il règle et limite la dispersion du sujet.

Habileté à prendre son point de départ (Félismène; Frégonde).

La pièce finit nettement avec le dénouement. Plus de prolongement pathétique.

Comme dans la tragédie, annonce d'un nouveau type de poème dramatique.

Souci de préparer la péripétie:

(a) en indiquant à l'avance les données qui serviront (Belle Egyptienne, II, 3; Frégonde, III, 3);

(b) en enchaînant logiquement les aventures (Félismène, IV et V. Comparez à la source, la Diana enamorada de Montemayor) ;

(c) en employant le ressort psychologique (Félismène). Hardy note les états de sentiment et les traits de caractère

qui expliquent l'action extraordinaire. (Tite et Gésippe, acte I).

Une fois il a fait un drame dont tout l'intérêt est dans les sentiments: Frégonde.

C'était un sujet trop délicat pour lui; il en a pourtant accusé clairement le double intérêt: le scrupule d'honneur du marquis, la tendresse vertueuse de Frégonde.

Difficile de dire, dans les changements introduits par Hardy, la part de l'instinct, la part des suggestions fournies accidentellement par les sujets, et la part de la réflexion. (L'incerti-

tude de la chronologie des pièces ne permet pas d'observer une évolution de son art.)

III. Hardy a-t-il fait des comédies? On a un titre: la folie de Turlupin. Il est probable que la farce, à V Hôtel de Bourgogne, rendait la comédie inutile. Hardy l'a remplacée aussi, en partie, par la pastorale.

Origines de la pastorale.

[Marsan (2965); G. Lanson (2968).]

Le décor satyrique décrit par Vitruve a été repris par les

architectes et décorateurs de scène de la Renaissance italienne.

Vogue, dans l'art italien, du motif des satyres et nymphes.

On hésite longtemps sur le genre de pièce qui s'adaptera

à ce décor.

D'abord on fait des pièces mythologiques.

[Politien, Orphée; Niccolô da Correggio, Cefale, 1487; Giraldi, Eglé, avec des satyres (1545); etc.]

La détermination du genre de la pastorale dramatique est faite par VAminte du Tasse (joué à Ferrare, en 1582).

Goût de la Renaissance pour la poésie pastorale. Influence de Virgile et de Théocrite. Sentiment de la nature. Rêve d'un âge d'or. Idéal de vie naturelle et instinctive. Accord de l'innocence champêtre et de l'idéalisme platonicien.

L'A rcadie de Sannazar, 1504, donne le modèle de la poésie champêtre moderne.

De là sort VAminte du Tasse qui attribue à la pastorale dramatique un domaine distinct entre la tragédie et la comédie: toute la poésie des sentiments tendres et des peines d'amour, dans la beauté irréelle d'une Arcadie de rêve.

Nudité de l'action pastorale: les sentiments sont tout.

Fonction et sens du satyre, symbole de l'amour brutal.

Guarini, Pastor Fido (joué à Turin, 1587) transforme le genre et le facilite: tragicomedia pastorale.

Il introduit une multiplicité d'événements, d'obstacles, de péripéties, de ressorts (oracles, lois d'Arcadie) ; une intrigue.

En 1607, viendra la Filli di Sciro, de Guido Bonarelli délia Rovere. Même altération du genre.

Il s'était altéré déjà en Espagne dans'le roman de Montemayor, la Diana enamorada; succès européen, influence euro-

péenne. Le roman d'aventures, le roman chevaleresque, la novela, la localité réelle se mêlent aux fictions pastorales. Emploi de la magie. La chaîne des amants qui aiment sans être aimés: occasion de plaintes élégiaques, et plus tard, en France, au théâtre, de conflits dramatiques.

En France, la première pastorale dramatique est la pièce de N. Filleul, les Ombres (à Gaillon, 29 septembre, 1566): éléments antiques, avec une influence italienne surtout scénique.

Pénétration de la Diane, tr. en 1578; de Y A min te, tr. en 1584; et du Pastor Fido, tr. en 1595. Mais le genre ne se développe pas avant 1600.

Influence de YAstrêe à partir de 1607. h'Astrée situe les bergers en France, et mêle aux éléments propres de la pastorale le roman chevaleresque, héroïque et historique, et les imbroglios, incognitos, travestissements de la comédie; à la poésie élégiaque, l'étude psychologique.

[On en tirera au moins autant de tragi-comédies que de pastorales.]

IV. Hardy peu ou point influencé par YAstrêe. Il l'ignore ou réagit contre son influence.

[Il a dû commencer à écrire des pastorales avant 1607. Il a publié cinq pastorales: Alcée, de sa jeunesse (avant 1614?); Corinne, 1614 au plus tard; Alphée, nouvelle (?) en 1624. Pas d'indication pour les deux autres.]

Il a tâché de conserver la distinction des genres, de séparer la pastorale de la tragi-comédie. Pas de chevalerie, ni d'histoire, ni de personnages royaux. Tout se passe en Arcadie. Ressorts: les lois d 'Arcadie, les oracles, Pan, Cupidon; la magie; les satyres.

Il profite peu ou mal des occasions de poésie et de psychologie du sujet pastoral: Cupidon employé à changer les cœurs (Corinne; Y Amour Victorieux) .

Nudité d'action dans Corinne.

Mais complication d' Alphée (chaîne de sept amants, trois métamorphoses, trois mariages).

Dans Y Alcée la pastorale tourne à la comédie. (Mais Alcée est peut-être la plus ancienne).

En général, et un peu partout dans ses pastorales, Hardy vise au ton léger, au dialogue vif; il rencontre parfois, dans les altercations des bergers et bergères, l'accent et le mouvement du vers comique. La pastorale devient parfois chez lui une comédie d'amour sentimentale et piquante.

Mais l'élément proprement comique (burlesque, risible) est dans le rôle des satyres, toujours bernés et rossés.

V. A la fin de la vie de Hardy, vers 1628, les deux genres nouveaux, tragi-comédie et pastorale, avec la farce qui est française et italienne, ont à peu près éliminé les deux genres antiques de la tragédie et de la comédie.

[Manuscrit de Laurent Mahelot, vers 1 633-1 634: décorations de 71 pièces, sur lesquelles deux tragédies seulement. (Aucune comédie n'est antérieure à 1628).]

Indice du changement de goût: les deux formes de la pièce de Jean de Schelandre, Tyr et Sidon, tragédie, 1608; Tyr et Sidon, tragi-comédie, 1628.

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