‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 40 sur 88 · LA STRUCTURE DE LA TRAGÉDIE CORNÉLIENNE · texte numérisé non relu

LA STRUCTURE DE LA TRAGÉDIE CORNÉLIENNE

C'est Corneille qui par ses exemples et discussions a donné à l'art dramatique français sa précision robuste et complexe. [Cf. Sarcey (4934); Lemaître (4932); G. Lanson (4937- 4939)-] La tragédie cornélienne est d'abord une pièce bien faite.

I. Le métier consiste à porter au maximum X intérêt et la" vraisemblance. C'est — ou ce doit être — la fin de toutes les règles.

(a) L'intérêt résulte de l'incertitude du dénouement, entretenue par l'intrigue.

[Cid; Polyeucte]

L'intrigue, inconnue de la tragédie antique, a été transportée de la comédie latine à la tragédie française, par l'intermédiaire de la tragi-comédie, ou directement.

[Définition de l'intrigue comique: Josse Bade, Térencè, Rouen, 1504, Praenotamenta, c. 19; Scaliger, Poétique, i, 9.]

Mais avant le Cid, l'intrigue tragi-comique est très lâche. Corneille, qui s'est fait la main dans ses comédies, veut, dès le Cid, et dans toutes les tragédies suivantes, une intrigue bien ajustée, serrée, qui soit comme un problème dont chaque scène débatte, avance ou retarde la solution. Il ne doit rien y avoir d'inutile.

Toutes les règles sur la disposition du poème tragique tendent à renforcer l'intrigue:

[Règles sur Yexposition — le nœud — la suspension et la progression de l'intérêt — le recul du dénouement — l'unité de péril.]

La tragédie est une crise que tous les personnages travaillent sans arrêt à dénouer. »

(6) Mais pour un public raisonnable, pas d'intérêt sans vraisemblance.

D'où toute une autre série de règles et de procédés.

[Pour l'observation de l'unité de temps, de l'unité de lieu. Pour l'exactitude des entrées et des sorties; de la liaison des scènes. Pour la discrétion dans l'usage des a-parte, etc.]

D'où aussi les subtiles distinctions de la vraisemblance ordinaire et extraordinaire: l'exclusion du miracle, de l'emploi d'un moyen imprévu et arbitraire dans le dénouement;

la règle de présenter dans l'exposition tous les personnages et toutes les données qui serviront.

L'art sera de surprendre sans déconcerter, de faire sortir logiquement de données connues des effets imprévus, et nécessaires. Ainsi, dans un sujet historique et fameux, l'intérêt de suspension et d'incertitude est possible, si le poète sait son métier.

IL Cette technique vaut pour toute pièce. L'intrigue s'accommode de n'importe quels ressorts. L'incertitude et les revirements peuvent être créés par des coïncidences, par des quiproquos, par toute sorte de moyens matériels.

[Ménechmes; Barbier et Mariage de Figaro; Les Pattes de mouche.l

Mais Corneille fixe le caractère du théâtre classique en prenant les ressorts de l'intrigue dans la psychologie.

L'exposition achevée, toute l'exploitation des données se fait par le jeu, le conflit, l'engrenage des sentiments et des

caractères.

[Exemples: Polyeucte; le Cid. — Etudier comment Corneille mesure l'énergie et note les changements des forces morales qui sont en conflit. {Polyeucte i, 2; iv, 3; et ii, 2; iv, 5. — Cid, iii, 4; v, 1.)]

Ainsi l'intérêt d'intrigue sert à faire ressortir la vérité morale. L'objet du théâtre classique est de montrer la vie du cœur humain, à son maximum d'intensité, dans des crises.

III. Mais ce caractère appartient à tout le théâtre classique, comédie et tragédie. D'où naît le caractère tragique, selon Corneille?

(a) Nature du sujet tragique.

\ Il veut un intérêt plus noble que Yamour.

[Corneille ne veut ni les sujets de Quinault ni les sujets de Racine.

Il transpose dans l'ordre moral la règle traditionnelle qui donne à la tragédie pour objet les catastrophes des Empires. Il veut des passions autres que domestiques.]

(b) Caractère du héros tragique. Corneille rejette toutes les limites posées par Aristote. Il accepte le héros parfait, le saint, le scélérat même. L'élément essentiel est la grandeur d'âme, capable d'exciter l'admiration.

[Nicomède. Sans pitié, ni crainte.]

(c) Constitution des situations tragiques. Les quatre formules d 'Aristote. Pourquoi Corneille préfère celle qu'Aristote exclut.

[Discours, éd. Marty-Laveaux, t. i, pp. 67-68.]

(d) Invraisemblance du sujet tragique: nécessité du caractère historique.

Mais l'art sera de produire l'invraisemblance des événements historiques par le jeu des vraisemblances psychologiques.

Le but du poète n'est pas la vérité historique mais la vérité morale. D'où son droit/ d'altérer l'histoire, à condition que le spectateur ne s'en aperçoive pas.

L'histoire sert quelquefois pour Corneille à limiter la tyrannie des mœurs et bienséances contemporaines.

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