DIX-NEUVIÈME ET VINGTIÈME LEÇONS
LA CONCEPTION CORNÉLIENNE DE LA VIE HEROÏQUE. SON RAPPORT À LA RÉALITÉ.
I. La tragédie de Corneille contient une psychologie, une philosophie, un idéal: on peut dire "une conception de la vie
héroïque."
[Cf. nos. 4926, 4930 et 4931, 4934; et surtout Lemaître (4932); Faguet (4935) — Cf. encore G. Lanson (4937).]
IL La vie héroïque consiste dans l'exercice de la volonté: ce que Descartes appelle V usage du libre arbitre.
Identité de l'héroïsme cornélien et de la générosité cartésienne.
[Cf. G. Lanson (4938).]
Traits communs: la volonté suivant la raison, fondant des résolutions sur des jugements clairs et vrais, considérant sa liberté, et la maîtrise de soi, comme les biens suprêmes, incapable de repentir comme de crainte, s'élevant à l'impassibilité et n'ayant plus qu'ironie et dédain pour toutes les causes qui veulent la troubler.
[Auguste; Cid; Polyeucte; Nicomède. — Cf. Descartes, textes cités dans l'article de G. Lanson (4938).]
Si la raison change de maxime, la volonté change de direction.
[Emilie, Cinna, V. Cf. Descartes (ibidem).]
Rien n'est plus méprisable et misérable que la faiblesse de la volonté, l'irrésolution.
[Félix; Prusias, Ptolémée. Cf. Descartes {ibidem).}
Même attachée à une maxime fausse, la volonté forte est estimable, a une grandeur qui se fait admirer. [Cléopâtre (Rodoguné); Attila.]
III. On reproche aux personnages cornéliens d'être tout d'une pièce.
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[Mystiques, anarchistes, conspirateurs, régicides, etc.]
(b) Les héros cornéliens qui semblent tout d'une pièce le
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[Le Cid; Curiace; Polyeucte; Antiochus et Séleucus- et même le jeune Horace.]
(d) Caractères qui évoluent, forment ou transforment leurs résolutions au cours de l'action. transforment
[Auguste; Polyeucte; Pauline.] IV. Corneille exclut-il la sensibilité ? L'impassibilité cornélienne n'est pas V insensibilité La volonté suspend les effets extérieurs des passions sans supprimer les passions, ni la souffrance ni l'agitation inté neures qu'elles causent. **
[Pauline (Polyeucte, I et II). Cf. Descartes (ibidem).} Le héros impeccable est un homme qui se domine Nicomède est le terme d'une série où la sensibilité est de pius en plus réduite sous la volonté.
[Cid; Auguste; Chimène; Polyeucte; Pauline.]
Mais souvent la sensibilité fournit à la volonté sa matière quand lle radhésion de ^ ^^ ^ rational.sme ^
n exclut pas le sentiment, mais le contrôle et le modère.
[Honneur (Cid); patriotisme (Horace); amour de Dieu (Polyeucte); fierté et dignité du rang (Nicomède.)]
La passion, souvent, est conçue comme devoir et raison.
[Vengeance (Emilie); ambition (Cléopâtre). -Horace tuant sa sœur; "Ma patience à la raison fait place."]
V. Les passions ne se divisent pas en bonnes, que la volonté adopte; et mauvaises, que la volonté combat: même les pas
sions bonnes sont clans certains cas réprimées, au profit
d'un devoir plus haut.
[Famille et patrie dans Horace; l'amour conjugal et l'amour de Dieu dans Polyeucte; l'amour et l'ambition devant l'amitié fraternelle dans Rodogune; l'amour devant la fidélité au parti chez Pompée dans Sertorius.]
Théorie de Vamour cornélien.
Corneille n'ignore pas l'amour-instinct irrationnel, qui est, et qui ne s'explique pas.
Mais il peint de préférence l'amour-estime, qui suit la perfection, et se déplace au besoin pour s'élever, à mesure que la connaissance s'éclaire.
[Chimène; Pauline. — Cf. Descartes (ibidem).]
Même l'amour-passion identifie son objet au bien suprême, et s'affirme raisonnable.
[Camille, dans Horace.]
De là le caractère nouveau du combat entre l'amour et le devoir. L'amour aussi, raisonnable, est un devoir. Il n'est pas question d'y renoncer: mais seulement, pour lui garder sa pureté, de n'y pas céder. On l'entretient en ne faisant rien pour lui. Un bel amour est légitime, à condition de se sacrifier toujours.
[Le Cid et Chimène; Polyeucte; Pauline.]
VI. Corneille a-t-il su peindre les femmes? [Lemaître, Brunetière disent non.]
Les femmes de Corneille ne sont ni des héroïnes de roman naturaliste, ni des héroïnes de drame romantique, ni des femmes de Shakespeare ou de Racine.
Elles manquent d'inconscience, d'impulsivité, d'incohérence. Mais ce qu'elles appellent raison est une passion.
[Chimène; Emilie; Laodice. La gloire des héroïnes de Corneille.]
Ce sont des sentimentales lucides, raisonneuses, énergiques, mettant leur foi ou leur fureur en maximes; des âmes de nihilistes et de suffragettes;
[Camille, Emilie]
ou bien des femmes de cour, des femmes d'Etat. [Cléopâtre, de Rodogune.]
Caractères effrénés sous leur masque de doctrine et de maîtrise de soi.