‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 56 sur 88 · IV. Organisation des sujets · texte numérisé non relu

IV. Organisation des sujets

Habileté de métier de Racine.

Réduction aisée des sujets aux unités.

Il conserve et affine l'art cornélien de l'intrigue.

Deux types: I °. La progression, avec un seul revirement, vers le dénouement. 20. L'oscillation, d'acte en acte, vers le dénouement heureux et le dénouement malheureux.

Jeu du ressort psychologique, avec un emploi modéré et vraisemblable des coïncidences et des moyens extérieurs (Mithridate, Phèdre).

V. La psychologie de Racine lui fournit le moyen de réaliser un art nouveau (la tragédie nue, sans événements, toute en discours pathétiques: conçue abstraitement par d'Aubignac, sans qu'il ait su montrer comment elle pouvait s'exécuter).

Du pessimisme janséniste, et des expériences de sa vie intime, il tient l'idée de la volonté faible, incapable de résister aux passions.

Dès lors une pièce peut être faite des agitations et des contradictions d'une âme tourmentée et qui n'arrive pas à se

fixer: la formation d'une résolution irrévocable (ou à qui

l'exécution immédiate ne permettra que les vains regrets), remplit toute une pièce.

[Andromaque; Bajazet; Iphigénie — Phèdre, elle, glisse sur une pente.]

L'option tragique: une âme contrainte de choisir entre deux intérêts chers, et de faire elle-même son malheur. Elle cherche à s'y dérober: ce qui produit de l'action. Elle veut, ne veut plus: ce qui produit des revirements (Andromaque; Bajazet) .

Les âmes passionnées et faibles souvent ne sont pas franches avec les autres ou avec elles-mêmes: elles ont souvent quelque chose à cacher ou à se cacher, dont la découverte donne de la matière à l'action dramatique. D'où naissent des reconnaissances et des péripéties d'un genre neuf, sans imbroglio mélodramatique.

[Britannicus — Bajazet — Iphigénie — Phèdre.]

Par cette psychologie, voie ouverte à une simplicité inconnue de Corneille et de Quinault. Chez les devanciers de Racine, beaucoup d'action dans les entr'actes et dans la coulisse. Chez Racine, avant le dénouement, toute l'action est dans les âmes et se fait sur la scène.

Il y a encore deux intérêts dans Andromaque et dans Britannicus. Dans toutes les autres, un seul fil. La tragédie de Racine est une tragédie à trois personnages.

[Deux hommes, une femme. Deux femmes, un homme.]

Bérénice, en réalité, est à deux personnages. Par là encore cette pièce est une limite.

Ce n'est pas le retour à la tragédie antique. Il y a toujours une intrigue (nœud et dénouement). Mais dans l'intrigue,-- Racine essaie de se rapprocher de la simplicité de la tragédie sans intrigue.

VI. Toutes les bienséances du temps, et l'intérêt psychologique bannissaient de la scène l'exécution matérielle des événements tragiques. Racine pousse cet art aux dernières limites.

Mais alors comment réalise-t-il le pathétique de ses sujets sans montrer les actes et les états funestes?

Il écarte le spectacle des misères physiques.

Il suggère par des mots et des jeux de physionomie les actes atroces et les craintes extrêmes (Le Sortez de Roxane; et le cri de Monime: Seigneur, vous changez de visage).

Il montre les douleurs et misères dans la préparation plus que dans les effets des actes.

Pathétique tout moral, assorti au caractère psychologique du drame français.

Cependant, au dénouement, l'acte tragique sort des âmes et se projette dans une action visible.

Racine le met en scène, quand l'exécution en est rapide, et non sanglante ou désordonnée.

[Atalide, Phèdre s'empoisonnent.]

Mais quand l'événement a une durée, quelque complication, et demanderait du spectacle, Racine le met en récit.

Développement de la narration épique, des récits courts d'Andromaque et Britannicus aux morceaux ornés d'Iphigénie et Phèdre (vrais tableaux d'opéras).

Ce développement se fait sous l'influence des Grecs.

On retrouve donc partout chez Racine la combinaison de l'art français, hérité de Corneille, et de l'art grec, dont son éducation lui a donné l'intelligence: c'est cette combinaison qu'il faut maintenant étudier.

Page 1