LE SYSTÈME DRAMATIQUE DE RACINE (SUITE
I. Très fine connaissance de l'antiquité grecque chez Racine, et goût vif.
[Cf. ses livres annotés et remarques (5725 et 5737).]
En même temps, esprit très moderne, en plein accord avec les tendances de son temps.
Le problème donc a été pour lui: comment, dans la tragédie française, en y conservant le goût français, réintégrer le pathétique et la beauté de la tragédie grecque?
IL Voyons d'abord comment il adapte à la scène française les sujets tragiques des Grecs.
(a) h'Hippolyte d'Euripide. La misère humaine suite d'un
conflit de dieux: Artémis, Aphrodite, participent au drame.
— Phèdre, ravagée d'une passion fatale, instrument de la
haine divine, disparaît au milieu de la pièce — Hippolyte est le
protagoniste: sa "passion" est le sujet tragique; la victime
est au premier plan. La tragédie est disposée de façon à
porter au comble la pitié pour l'homme écrasé par la force
divine.
[Cf. A. et M. Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. iii, ch. 4 (et notamment p. 123).]
La Phèdre de Racine. Au lieu de la victime, l'agent du crime devient le personnage principal. L'action divine est reléguée à l'arrière-plan ; on ne croit plus aux dieux. La tragédie est mue par des passions humaines. L'intrigue conduit Phèdre par degrés, et par le jeu naturel des ressorts psychologiques, à l'aveu, à la calomnie, à la jalousie qui l'empêche de révoquer son accusation, au remords et à la déclaration de son crime, et enfin à la mort. Introduction des bienséances françaises, de l'amour tendre (Aricie). Intérêt dramatique et psychologique renforcé.
SS
(b) Andromaque. Analyse de YAndromaque d'Euripide: fragment d'épopée barbare.
Bienséances sociales et goût artistique qui font transformer le sujet grec (Astyanax substitué à Molossos).
Construction d'une intrigue: complications sentimentales, et mécanique psychologique.
Conflit et réactions réciproques des caractères passionnés (cf. no. 5780). Le changement essentiel par où se manifeste le passage du sentiment passif et lyrique à Yaction psychologique et dramatique, consiste en ce qu'Andromaque est obligée de décider de la mort ou de la vie d 'Astyanax, de choisir entre le souvenir d'Hector et le salut de son fils.
III. Mais Racine, dans tous les sujets antiques qu'il rend français, conserve trois traits caractéristiques de l'art tragique (lyrique et épique) des Grecs:
(a) L'individualité poétique des figures.
Comme Corneille et Molière, il peint Yhomme. Mais il exprime les types à travers les figures individualisées de la poésie ou de l'histoire antiques, auxquelles il essaie de conserver leur caractère légendaire de grandeur, de violence ou de
charme.
[Comparer, pour l'exactitude historique, Auguste, Nicomède, Othon, avec Néron et Mithridate.]
(b) L'atmosphère de poésie merveilleuse et lointaine, le fond épique de la tragédie grecque.
Le respect de l'histoire chez Racine: sa lutte contre les critiques de ses pièces. Cependant il altère les faits ou la couleur pour la bienséance; il altère ou invente les faits pour les besoins de l'action, de la psychologie, ou de l'effet poétique. Il ne cherche pas la couleur locale des romantiques, ni la vérité archéologique de Leconte de Lisle.
Mais une couleur légendaire, une atmosphère poétique: une vision de grandeur épique appropriée au goût de noblesse et de dignité de son temps.
[Sur la mythologie de Phèdre, cf. J. Lemaître, Impressions de théâtre, t. i, p. 78. — L'époque alexandrine et la Rome impériale lui conviennent mieux. (Cf. no. 5794).]
Ce souci visible même dans Bajazet. (Cf. nos. 6003, et 6023-24.)
L'idéalisation de la passion, représentée dans sa violence et brutalité réelles, se fait parce recul dans la légende lointaine, en même temps que par l'art discret de l'expression.
(c) Enfin l'intensité douloureuse et tragique, le pathétique de la tragédie grecque, l'expression lyrique de la misère humaine: éléments sacrifiés par Corneille, Quinault, et tous leurs émules.
Nature des sujets de Racine (cf. plus haut); violence des situations; états désordonnés des caractères: où éclate la fatalité de la misère humaine.
Mais fatalité interne, non externe. Point d'action divine apparente dans les tragédies profanes. Seulement prédestination secrète au malheur ou au crime, que les circonstances forcent à se réaliser en actes.
[Oreste-Mithridate-Phèdre-Néron.]
Pourquoi Bajazet, en ce sens, est la moins tragique des pièces de Racine : moins même que Bérénice. Anecdote sanglante.
IV. Comment ces éléments antiques ont-ils pu se combiner avec les éléments modernes dans le cadre précis de la tragédie classique?
(a) Réduction de tous les sujets à Yamour.
— Ajouté dans Andromaque, Britannicus, Mithridate, I phigénie. Dans Phèdre, l'amour tragique, monstrueux, est doublé d'amour galant, tendre et poli.
L'amour fait le fond du sujet dans Bajazet et Bérénice, les deux moins antiques des pièces de Racine.
L'utilité de Yamour est:
(i) De représenter, dans les caractères individuels de la légende et de l'histoire, l'élément général de la nature humaine.
[Hermione, Néron, Mithridate (le vieillard amoureux), Phèdre même.]
(2) De lier et resserrer tous les sujets.
[Britannicus: scènes éparses de Tacite, liées par la rivalité de Néron et Britannicus dans l'amour de Junie.]
Comme dans la comédie, l'amour fournit l'intrigue.
(3) D'enfiévrer et d'exaspérer les caractères par le désir ou la jalousie, de façon à donner à l'action la violence nécessaire au pathétique, la rapidité nécessaire aux unités.
L'amour contient la haine, et tous les passages et revirements de l'un à l'autre.
Mais la réduction de tous les sujets historiques à l'amour est un artifice dont les effets pernicieux se feront vite sentir dans le théâtre français.
(b) Racine maintient rigoureusement le principe français de Y action: rien d'inutile.
Toutes les beautés épiques et poétiques sont en même temps des ressorts psychologiques qui avancent ou retiennent le dénouement: de même, les traits singuliers de la physionomie des héros.
[Les tableaux de la guerre de Troie et de la mort d'Hector dans Andromaque. — La grande scène de Mithridate (III) — La grande scène d'Agrippine et de Néron (Briiannicus, IV). — -La couleur biblique dans Athalie. — L'amour propre de chanteur de Néron (Briiannicus, IV).]
Parfois, pourtant, la peinture épique ou historique déborde le cadre de l'intrigue: Mithridate, III; Athalie, III. (Comme, chez Molière, la peinture du type.) C'est un coup de génie faisant céder la loi du métier à celle de la vérité.
De même, point d 'expression lyrique de la douleur humaine qui ne soit aussi ressort. Rien après le dénouement. [Rapidité des fureurs d'Oreste.]
La plainte tragique jaillit, avant le dénouement, des situations qui contraignent l'âme à former des résolutions douloureuses.
\Andromaque, Phèdre, Mithridate.]
V. Dernier pas de Racine vers l'art grec: Esther et Athalie. Circonstances.
[Cf. nos. 5725 et 5756.]
Ce qu'elles imposent à Racine (pas d'amour) ; ce qu'elles lui permettent.
Dans ces deux pièces, l'équilibre de l'art grec et de l'art français est rompu. Racine altère la forme classique de la tragédie pour la rapprocher de l'art antique: ou si l'on préfère, il amène à la perfection de l'art classique le genre de tragédie que Desmasures, Jean de la Taille et GaFnier (dans les Juives) avaient cherché, et que le xviie siècle avait abandonné.
(a) Subordination et simplification de la psychologie. Plus de conflits intérieurs, d'analyses aiguës.
(b) Par la suppression de l'amour, simplification de l'intrigue; déroulement large et naturel de l'action; insertion aisée de scènes sans utilité directe pour l'action, mais poétiques
et vraies.
[La Prophétie de Joad.]
(c) Retour au tragique des Grecs par le rôle de la force divine dans l'action, et par la signification mystique des sujets.
Esther et Athalie, tragédies correspondant à la philosophie de l'histoire de Bossuet.
(d) Poésie d' 'Esther et à' Athalie.
(i) Poésie épique: couleur biblique. Elargissement du goût français par le respect des livres saints.
[Le caractère de Joad. — L'enfant montré (Astyanax non; mais Joas.) — Les crimes futurs de l'enfant devenu homme annoncés.]
(2) Poésie humaine: la pitié de la faiblesse. Simplicité mélodramatique des thèmes : le tyran, le ' ' traître " et l'innocent (femme ou enfant).
(e) Spectacle, décor, figuration.
L'unité de lieu rompue dans Esther; tricheries dans Athalie, et dénouement en action, faisant tableau.
Emploi des chœurs et de la musique. Eclat et pompe de la mise en scène.
[Salle du trône d'Assuérus; jardins d'Esther. — Extase de Joad; couronnement de Joas; présentation de Joas à Athalie.]
Esther et Athalie donnent, comme a dit Brunetière, à la tragédie la tentation de s'incorporer la beauté de Y opéra (tragédie lyrique française). Mais, surtout, ces deux pièces inclinent le théâtre classique vers le type que les romantiques ont cherché.
Influence d'Athalie (réussite unique) sur l'évolution de la tragédie française après 1721: Cette pièce crée ou renforce un besoin de poésie sensible et de mouvement scénique.