I. L'art du style et du vers
[Cf. nos. 5725, (t. viii); 5810, 5811, 5818, 5819; nos. 349, 355, 3365, 57o8, 5709-]
L'art de l'expression poétique est une part du génie de Racine, et, plus encore que chez Corneille, ajoute à l'effet de l'invention dramatique.
Ce mérite de la forme lui a été reconnu de bonne heure, en dépit des critiques; et sa perfection a pesé lourdement pendant un siècle et demi sur le style de la poésie française (5819). P. Mesnard (5725, t. viii) a fait valoir la variété du style de Racine. Cette variété résulte des faits légendaires ou historiques, des noms propres, etc., qui, par leur puissance d'évocation, donnent à chaque pièce sa couleur. Les procédés et le fond du style sont identiques partout.
(a) Vocabulaire restreint; rejet des mots vulgaires; emploi de mots nobles. Peu d'images; pas de comparaisons.
(b) Comment Racine "rase la prose" et évite la prose. Tours et figures. Le but est: 1 °, élégance et noblesse; 20, idéalisation poétique.
(c) Çà et là, détentes ou explosions, paroles familières ou cris violents, qui rompent la tonalité générale: ce sont des "effets" calculés et rares.
(d) Développement logique enchaîné, symétrique, distribué en longs couplets équilibrés plutôt qu'en répliques heurtées.
(e) Dans la période poétique, le distique, et le double distique sont les bases ordinaires; mais pour la variété, et pour l'expression des passions; la phrase se resserre jusqu'à un vers ou un demi-vers, ou bien s'étale en 8 ou 10 vers.
(/) Structure aisée, régulière, nette de l'alexandrin de 8 93
Racine; variée par de légers déplacements d'accents ou de pauses. Point de véritables enjambements; mais des atténuations des accents principaux et des pauses régulières, pour des effets précis, équivalents ou analogues à ceux de l'enjambement. La technique est très simple, presque pauvre; mais l'application aboutit à la création de la plus riche et délicate mélodie.
Dans le style et le vers, Racine poursuit l'harmonie, la fusion de tous les éléments; il voile la force et adoucit les contrastes; il unit l'expression analytique et le mouvement synthétique.
C'est la perfection du purisme académique et de la politesse mondaine.
Mais c'est aussi une création personelle d'art et de poésie qui dépasse l'idéal de l'Académie et de Versailles.
II. La conception esthétique et sentimentale de la vie. [Cf. nos. 5790, 5792, 4935.]
(a) Vue contraire à celle de Corneille. La volonté faible ou nulle, jouet de toutes les passions, et surtout de l'amour.
Mais Racine n'est pas systématique. Tous les degrés et toutes les formes se rencontrent chez lui (de Roxane à Monime; d'Oreste à Acomat.) L'amour n'est plus l'amour-estime de Corneille. Il ne se transforme pas en intellectualité. Il est parce qu'il est ; inexplicable et irrationnel. Il a tous les degrés d'élévation et d'immoralité. Il est ce que le fait le caractère: opposition à Quinault chez qui l'amour égalise toutes les humeurs.
Cependant Racine accuse certains caractères généraux de la passion, qui se trouvent chez tous les passionnés. En particulier, il conserve l'inconscience à travers l'analyse.
Deux formes principales: l'amour égoïste, dominateur et furieux; l'amour tendre, dévoué ou protecteur. De ces deux formes, la seconde est plus appropriée au goût du temps; l'autre l'inquiète.
Précision, finesse et puissance de ces peintures. Leur mesure : vraisemblance et convenance. Voile jeté sur la brutalité des passions par la décence et la noblesse de l'expression. Contraste souvent de l'idée hardie et du style pudique.
(b) Racine donne à la femme le premier rôle dans sa tragédie. Pourquoi?
Son idée de la nature féminine: Elle n'est que sentiment.
Même les politiques (Agrippine), même les généreuses (Monime) sont menées par le cœur, n'ont que la logique du cœur.
Charme de sensibilité et de tendresse de certaines figures où l'amour-passion ne se trouve pas.
[Andromaque; Josabeth; Esther.]
(c) Si l'empire de la femme dans la littérature date de Racine?
[Brunetière (5790)]
On peut le faire remonter à Saint François de Sales (Introduction à la vie dévote) et à d'Urfé (YAstrée).
Il est vrai que ce n'est qu'après Racine que cet empire est universel et reconnu.
Mais chez Racine même, la place donnée à la femme n'est que l'effet de la place prise dans la société.
(d) Ne pas se méprendre sur la signification de l'importance accordée à la femme. Elle n'est pas (malgré Brunetière qui s'appuie sur H. Heine) source d'enthousiasme et d'héroïsme. L'amour et la femme, chez Racine, sont des forces anarchiques, anti-sociales, conduisant à l'oubli de tous les devoirs, au malheur et au crime. La vie amoureuse apparaît comme la vie intense, la vie désirable entre toutes: aucune moralité apparente ne prévaut contre cette impression.
La tragédie de Racine est belle; elle est vraie (elle l'était au xviie siècle d'une vérité particulière, outre la vérité générale). On peut douter qu'elle soit morale. (Racine ne l'a-t-il pas senti, quand il s'est converti?)
(e) Ce qu'on peut dire en faveur de la moralité du théâtre de Racine. C'est moral, comme tous les livres et toute la vie, pour les êtres moraux. Tout est sain aux sains.
C'est moral, parce que c'est vrai, comme la plus grande partie de la littérature française. Appel à la libre réflexion et à l'autonomie de la conscience.
Il sort de Racine une impression de délicatesse morale, de distinction et de noblesse des sentiments. — Oui; mais civil'v. ser n'est pas moraliser.
Les amours furieuses, les amours qui absorbent toute l'âme, sont rares. Les âmes distinguées du monde réel, ne deviendront pas des Orestes ou des Phèdres; mais l'amour peut être pour elles un principe de désintéressement relatif et d'élévation relative. Il les arrachera aux appétits et aux calculs vulgaires. C'est en ce sens que le passage de Heine se retrouve vrai. — Oui; mais à la condition de retrancher de l'amour des tragédies de Racine ce qu'il a de plus racinien.
Le plus juste est de prendre Racine comme une note dans le concert de la littérature du xviie siècle. Ce n'est pas de lui que viendra proprement, et surtout, l'impression morale; mais il amollira la dureté, il relèvera le prosaïsme de la raison classique. Il introduira dans cette littérature virile un charme féminin de tendresse et de poésie. Racine doit avoir son heure; se renfermer en lui serait faux et dangereux.
(j) Ce qui est entièrement vrai, c'est qu'avec Racine s'inaugure "la littérature des passions de l'amour" (Brunetière) : Non plus la description d'un idéal de courtoisie, mais la peinture vraie de la vie du cœur. — Pour compenser la perte du lyrisme et de la nouvelle tragique (ces genres du xvie siècle) s'offrent la tragédie, et bientôt à sa suite, le roman. L'objet principal de la "littérature française" (de celle qui va au grand public) est depuis Racine l'expression des joies, des ravages et des ruines que l'amour — donc la femme — introduit dans la vie intime et dans la vie sociale.