‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 59 sur 88 · LES DERNIÈRES ŒUVRES DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES ŒUVRES DE CORNEILLE

[Manuel bibliographique, nos. 4917 (t. vi-vii), 4927, 4928, 4936S, 4950, 4969.]

I. Rentrée de Corneille au théâtre (1659). Rapprochement avec Molière (Attila, Psyché) contre Racine.

II. Inégalité des dernières œuvres de Corneille: Œdipe, Sophonisbe, Agésilas, Tite et Bérénice: ouvrages manques (malgré'la légèreté spirituelle de certaines scènes d 'Agésilas).

Grandes beautés et beautés neuves dans Othon, Attila, Psyché, Pulchérie, Suréna.

[Quelques nouveautés techniques: dessin d'un rhythme lyrique dans Sertorius, III, 2; vers libres d' Agésilas et de Psyché.]

III. Corneille demeure fidèle à sa théorie de l'art dramatique et à sa vue philosophique de la nature humaine.

Mais, dans les applications, il se laisse influencer, tout en protestant, par le changement de l'esprit de la société, et par le succès de ses jeunes rivaux, Quinault d'abord, puis Racine.

IV. La politique. Grands tableaux d'histoire et grandes thèses encore dans Sertorius.

Mais ensuite Corneille s'attache surtout aux intrigues de cour et de cabinet: Othon, Pulchérie.

Curieuses peintures des mœurs de cour, et figures très vivantes de ministres, d'ambitieux, d'intrigants, de "femmes d'Etat," et de fines ou fières grandes dames. C'est une comédie très originale, et unique dans notre littérature, la comédie de la cour et du cabinet des princes.

V. L'amour: son mélange avec la politique est vraisemblable dans de tels milieux, aussi bien que la forme qu'il

prend souvent (la galanterie). Mais il y a autre chose, et mieux, que de la galanterie dans les dernières œuvres de Corneille. Il y a quelques notes originales.

(a) Le caractère du vieillard amoureux: ni ridicule, ni furieux, souffrant avec dignité.

[Sertorius, Martian (dans Pulchérie)]

Attila: la révolte de la volonté contre le sentiment dont

elle se sent subjuguée, et l'effort pour s'affranchir.

Origine personnelle de ces représentations. Corneille et la

Duparc.

[Cf. les Poésies diverses, no. 4917, t. x, et Dorchain.]

De là, Je réveil du cœur et le jaillissement de tendresse qui se manifestent aussi dans Psyché.

(b) Mélanges curieux et vraisemblables de sentiment et de calcul ou de dignité.

Les hommes poursuivent des buts politiques auxquels ils sacrifient ou subordonnent l'amour, avec dignité (Othon) ou avec cynisme (Aspar, dans Pulchérie) .

Les femmes, sans être insensibles à l'ambition, modèrent l'amour surtout par la dignité (Camille et Plautine, dans Othon, Pulchérie) et tâchent parfois d'accorder la politique avec l'amour (Camille encore, aux prises avec Galba).

Originalité de quelques-uns de ces caractères de femmes de cour: elles sont très fines, démêlant et déjouant les intrigues des politiques (Irène dans Pulchérie; Justine, ibidem, conseillère de son père, et prenant de l'amour en secret pour Léon dans les confidences de Pulchérie; Plautine, dans Othon, rebutant l'affranchi Martian).

Sous l'empire de l'étiquette et des bienséances, les passions n'ont ni violence ni éclat (tour mondain et piquant de l'altercation de Plautine et Camille, dans Othon) ; tout est en demiteintes, en expressions atténuées; la souffrance est secrète et profonde, et perce à travers la mesure du langage.

Originalité du personnage d'Aristie dans Sertorius: l'honnête femme qui ne se contente pas de l'amour, comme une maîtresse, mais réclame sa place au foyer.

VI. La tragédie d'Attila. Œuvre bizarre, inégale et puissante.

Intrigue compliquée et un peu puérile: dénouement facile à tourner en ridicule.

Disparate de la subtile étude d'amour mise sous le nom d'Attila, et mêlée à toutes les images que le nom évoque.

Mais à côté de l'amoureux, le rôle d'Attila contient une étude puissante, unique au xviie et au xviiie siècles, du barbare, orgueilleux, féroce, et rusé.

L'unité du personnage se rétablirait si l'on voyait dans l'attitude d'Attila à l'égard de l'amour un effort du barbare pour jouer au civilisé raffiné: ce serait peut-être un peu trop subtil et moderne.

Cette figure étrange, trop en désaccord avec la civilisation française du xviie siècle, ne fut pas estimée à sa valeur. Aussi hardie en sa conception que le Cromwell de Hugo.

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