III. Le développement de la tragédie est gêné
(a) Par les règles, traditions et bienséances qui restreignent
la liberté de l'invention et interdisent la représentation vive et naturelle de la vie. Le métier passe avant tout.
(b) Par le public trop intelligent, trop appliqué à l'examen critique des œuvres, trop sensible au ridicule. Tout ce qui est nouveau, insolite, est exposé au ridicule.
(c) Par les graitds modèles de Corneille et Racine qui ne s'imposent pas seulement à l'admiration, mais à l'imitation.
On extrait de leurs œuvres les recettes et formules de l'art; on constitue un répertoire des situations et effets qui réussissent.
IY. Voici les principaux clichés.
(a) Il faut action principale et épisode. Quand l'action principale est de politique, l'épisode sera d'amour: et inversement.
(b) Le péril du héros doit venir d'un qui aime ou devrait aimer.
(c) L'émotion naît de Y option tragique: nécessité de choisir entre deux êtres chers, deux devoirs, un devoir et une affection, etc.
(d) L'émotion naît de V ignorance tragique: de deux êtres chers lequel est traître, et menace? Ou bien on ne peut distinguer l'ennemi et l'ami, et l'on risque de frapper l'ami, croyant frapper l'ennemi.
(e) Formule de la tragédie d'amour: un homme entre deux femmes; une femme entre deux hommes. Ce qui ouvre la porte à toutes les combinaisons de jalousie et de vengeance.
(/) Formule de l'amour tragique: celui qui outrage la nature, V amour incestueux ou quasi incestueux.
(g) La conspiration à la cantonnade, pour fournir à point le dénouement sanglant.
(h) Les incognitos, déguisements, malentendus: leur usage pour l'intrigue, l'émotion {reconnaissances), et pour les bienséances (moyen d'adoucir et d'éluder les situations scabreuses; par exemple l'inceste, exploité pendant quatre actes, sera escamoté au cinquième par une reconnaissance; de même le parricide; ou bien il sera accidentel).
(i) Clichés psychologiques: assortiment des sentiments et des caractères aux situations, aux besoins de l'intrigue. Et
IOI
ils changeront selon ces besoins, surtout pour faciliter le dénouement.
(j) Clichés de style: Racine, mis en centons et mêlé d'un peu de Corneille, fournit la langue de toutes les tragédies.
Une tragédie se fait ainsi de pièces toutes faites, ajustées avec plus ou moins d'adresse, sans qu'on ait plus besoin de regarder la vie ou d'être capable de poésie.
V. Mais le malheur vient surtout de certaines contradictions intimes du goût français, dont le public n'a pas encore bien conscience.
(a) On admire Racine et on rejette les Grecs (Querelle des anciens et des modernes). On demande dans la tragédie la poésie dont Racine avait reçu le secret des Grecs; et l'on soumet la littérature, sans le contrepoids de l'antiquité, à la domination de l'esprit mondain, élégant, prosaïque, et froid.
(b) Une réaction contre la raison, l'analyse et l'esprit, commence à se faire sentir dans la société et la littérature. La sensibilité devient une source d'inspiration et une règle de jugement. On demande aux écrivains des émotions, fortes et
tendres.
[Cf. nos. 5195 et 7114.]
Mais les habitudes de l'esprit et du style, et les bienséances s'opposent à la réalisation complète d'une littérature sentimentale. On analyse ce qu'on doit sentir; on craint le naturel comme bas, et l'énergique comme brutal. Les mœurs exquises de salon obligent à tamiser, voiler, énerver tous les effets. La société n'est pas capable de supporter le pathétique simple ou grand qu'elle demande.
(c) Vogue de X opéra à la fin du xviie siècle et au commencement du xviiie siècle. Influence de V opéra sur la tragédie, en deux sens:
(1) Dans le sens de l'expression pathétique et lyrique. Le livret d'opéra sacrifie l'intrigue et l'analyse; la musique réclame des situations touchantes et terribles qui donnent lieu au chant, et non à X action.
(2) Dans le sens de la pantomime expressive et du spectacle. L'opéra se dispense des unités, développe la figuration, le décor, et met l'action en tableaux, non en récits.
Mais cette influence est contrariée par la routine des comédiens, par l'attachement du public aux unités, par des scrupules de goût dont l'opéra est affranchi, et par la présence des spectateurs sur la scène.
(d) On demande d'autre part à la littérature de se charger d'une fonction sociale, et d'enseigner au peuple la vertu. Naissance de l'esprit philosophique. L'intention didactique gêne l'effort vers la poésie et l'émotion.
Cependant la morale pourra se concilier avec le pathétique dans la représentation de la vertu malheureuse, qui fera de la victime le personnage principal de la tragédie. Mais on voudra présenter la vertu persécutée sans montrer la méchanceté persécutrice, dont l'idée répugne aux honnêtes gens: ce qui poussera aux artifices d'intrigue et à la fausse psychologie.
Ce double souci de pathétique et de moralité jettera la tragédie hors de la voie classique où l'admiration des modèles tendra obstinément à la maintenir.
En un mot, le goût de la nouveauté et l'attachement aux habitudes entreront en conflit, et disloqueront la tragédie.
Le malaise, apparent dès la fin du xviie siècle, ne cessera de croître. L'histoire de la tragédie, de Phèdre à Hernani (1677-1830), n'est que l'histoire des efforts impuissants qui ont été faits pour conserver, renouveler, restaurer la tragédie classique, et y acclimater les effets que sa constitution rejetait.