‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 72 sur 88 · I. Pourquoi Voltaire fait-il une tragédie · texte numérisé non relu

I. Pourquoi Voltaire fait-il une tragédie

(a) Il aime le théâtre et la tragédie passionnément, comme tout son siècle; il a son théâtre, à Cirey, à Paris, à Tournay (Ferney); il joue lui-même;

(6) Il est attiré à un sujet, soit par une idée critique (faire connaître un effet nouveau, un art étranger) ;

(c) soit par une intention polémique (contre Crébillon) ;

(d) soit par ses études historiques;

(e) soit par l'actualité (la suppression des places sur la scène) ;

(/) soit par le désir de racheter devant le public une nouveauté téméraire;

(g) soit enfin par le besoin de la propagande philosophique.

Tout se traduit pour Voltaire en tragédie. Il met en tragédie ce qui, pour d'autres, ferait un article de journal.

II. Sources de ses 27 tragédies (romans: 4; inventées: 8; sujets déjà traités: il ; sujets historiques: 4).

Partout, l'invention de Voltaire est très romanesque. Très indépendant de ses devanciers, de l'histoire (cf. Mahomet), de toutes les sources. Ses tragédies françaises sont

des romans.

[Adélaïde du Guesclin: Voltaire ne reçoit de Lobineau que l'idée abstraite d'une situation.]

Comparaison de YOrphelin de la Chine et de V Orphelin de

Tchao.

[Nos. 9147, 9151, 9209-9210.I

Différence de l'invention de Voltaire et de l'invention de Racine et de Corneille. IJ voit les situations abstraitement, combine le drame selon la logique universelle, et le recouvre d'histoire ou de légende.

Le drame abstrait et la forme concrète où il se localisera, sont conçus séparément et rapportés après coup.

De là vient que Mahomet sert à exploiter un effet de Lillo;

Eriphyle ou Sêmiramis, l'ombre d'Hamlet; — que Voltaire réduit parfois un sujet à un autre {Electre est ramenée à Mérope; si Brutus est fils de César, ce n'est plus le sujet de la Mort de César).

Cette méthode conduit à l'emploi des clichés, des situations-types, des effets catalogués. L'érudition littéraire et dramatique de Voltaire tire ses tragédies vers la banalité.

III. Voltaire n'a pas le temps de regarder la vie. Sa psychologie est superficielle, plus banale que fausse. L'exécution est molle: il a peur d'accuser trop vigoureusement les passions. (Othello affaibli en Orosmane, sous l'influence de Bajazet.)

Cependant sa contribution à la psychologie dramatique n'est pas nulle. Il apporte:

(a) Un type féminin, dérivé de Shakespeare et qui répond à l'idéal des âmes sensibles: la femme douce, faible, séduisante, toute à l'amour, incapable d'effort héroïque.

[Zaïre, Aménaïde, Idamé.]

Figure poétique et déjà romantique.

(b) Deux essais de psychologie religieuse : le prophète, le chef religieux, un politique, un fourbe de grande envergure;

[Mahomet]

le fanatique, le sectaire, crédule, enthousiaste, enragé:

[Palmire, la nonne fermée aux affections naturelles; Séide, ayant horreur du crime et le commettant.]

Nouveauté hardie de ces peintures.

(c) Des esquisses de psychologie ethnique: effort pour aller au delà de l'homme éternel, et pour saisir les physionomies variées des races et des époques. (Voyez plus loin, à propos de la couleur locale.)

Mais la psychologie, pour Voltaire, est en fait un moyen, non un but. Et ce n'es.t plus le moyen principal.

IV. L'intérêt tragique pour Voltaire naît des événements qui forment des situations pathétiques. Il s'accroît, quand les événements se multiplient et font varier les situations. L'action mouvementée est plus pathétique.

Or, la psychologie se démêle et agit trop lentement. De; plus, un esprit civilisé admet difficilement les passions monstrueuses qui créent les événements tragiques.

Comment produire ces événements?

Par les méprises. Celui qui veut tuer, ne sait pas qui il menace, et reconnaît avant ou après. Par delà Racine, Vol taire revient à Aristote.

Mais pour lui, pas de fatalité: sa philosophie tragique, comme sa philosophie de l'histoire, est la philosophie du hasard.

Jeu des petites causes, des coïncidences, des malentendus. Emploi des moyens matériels.

[La croix de ma mère, un billet équivoque, dans Zaïre. La cuirasse de Mérope. Le billet sans adresse de Tancrède.

Les ombres appartiennent au magasin d'accessoires.]

L'artifice des silences prolongés: un mot ferait crouler l'échafaudage de l'intrigue.

[Zaïre, Adélaïde du Guesclin, Tancrède.]

Ce sont les moyens du vaudeville ou du mélodrame.

V. Cependant Voltaire, par l'intérêt des situations, poursuit un but conforme à la tradition classique et antique.

Il ne présente pas le spectacle d'une âme préparant l'action, mais souffrant de l'événement. Ce sont les âmes malheureuses et blessées qu'il veut montrer (comme Racine, mais autrement; et plus près des Grecs et de Shakespeare). Il réussit parfois.

[Zaïre: tristesse touchante qui résulte du malentendu. Mahomet: force du IVe acte: comment, malgré l'artifice du malentendu, c'est plus tragique que la scène de Lillo qui est sans artifice.]

S'il multiplie les situations, c'est pour varier les douleurs et les plaintes de l'âme opprimée.

Ainsi cette tragédie des méprises retourne au lyrisme. Intentions, mais impuissance de Voltaire:

[Adélaïde du Guesclin; Aménaïde (de Tancrède); la confession de foi (I, 4) et la prière (III, 5) d'Arzame, dans les Guèbres; le monologue de Lusignan (Zaïre).]

La structure de la tragédie voltairienne aurait donc pour formule: une carcasse de vaudeville ou de mélodrame construite pour donner lieu à l'effusion lyrique.

Mais, justement, c'est la formule du drame de Victor Hugo.

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