‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 80 sur 88 · I. Décor et mise en scène · texte numérisé non relu

I. Décor et mise en scène

[Nos. 9059; 9068; 9069; 13754.]

(a) Insignifiance du décor et de la mise en scène au xviie siècle à l'Hôtel de Bourgogne (tragédie de Racine: cf. les indications de la 2e partie du mémoire de Mahelot et Michel Laurent, 4725). Spectateurs sur la scène.

Somptuosité sans caractère des représentations de cour. L'invention des poètes s'exerce donc sans souci du matériel du théâtre, sans y chercher des moyens d'expression.

(b) Le point de départ du mouvement est la iere représentation d'Athalie à la Comédie Française, 5 mars 1716 (et surtout la reprise de 1721).

Efforts d'imagination des poètes: recherche du cadre vrai et pittoresque.

Voltaire: le palais dans le goût chinois de l'Orphelin de la Chine marque une date (1755).

Cependant la réalisation demeure très pauvre et insuffisante. Plaintes de Marmontel dans l'Encyclopédie (Eléments de littérature, art. Décoration), et de Diderot (Poésie dramatique, ch. xix).

On a peine à sortir du palais banal, plus italien qu'antique.

Eclairage misérable (lampions à mèche; en 1783, bougies). On ne baisse pas le rideau pendant les entr'actes; les changements se font sous les yeux des spectateurs.

(c) Les influences qui s'exercent sur la Comédie Française sont:

(i) h' opéra. Révolution faite par Servandoni vers 1730; substitution, au décor en lunette, de la perspective oblique et du système qui aux derniers plans montre seulement le bas d'un monument, suggérant l'idée de l'édifice total.

M dis tout est gâté à l'opéra par le luxe sans rapport avec les sujets.

(2) L'Italie. Vastes scènes, à Parme, à Vérone. — Comédiens italiens à Paris, curieux de vérité expressive.

(3) Les Anglais. Décors pathétiques de tragédie et de drame. (La potence, du Marchand de Londres; le dernier acte de la Belle Pénitente de Rowe) .

(d) Le fait décisif est la suppression des banquettes et des spectateurs sur la scène, 1759.

[Nos. 9005; 9006; 9070.]

Nouveau décor de Mérope pour la reprise de 1763 {Mercure de France, oct. 1763): décor suggestif d'émotion et de poésie.

L'invention du décor chez Debelloy est une partie importante de l'invention poétique: évocation du milieu historique, ou réalisation du caractère pathétique de l'action.

L'emploi d'accessoires multiples accompagne le progrès du décor: dès 1750, l'aspic de Vaucanson dans la Clêopâtre de Marmontel. En 1771 , un héros tragique au lit, dans Gaston et Bayard de Debelloy. En 1775, atelier de menuiserie dans Albert Ier, comédie héroïque de Leblanc de Guillet.

(e) Encore des timidités et des gaucheries; mais le mouvement ne s'arrête pas. Le décor d'Athalie, 1770 (Mercure, octobre 1770), qui émerveille, est encore tout conventionnel.

Hésitation en 1770 à montrer le bûcher de la Veuve du Malabar: il ne sera visible qu'en 1780.

En 1776, l'épisode de la pomme dans Guillaume Tell, est en récit: Larive, en 1786, le met en action.

Sous la Révolution, on fait la nuit à volonté (Legouvé, Epicharis et Néron, an II).

Modèles d'accessoires exacts donnés par Levacher de Chamois (9065 et 9066). Indications et suggestions de Grobert ( 13754) •

Les théâtres de drame et de mélodrame soignent le décor (Elisa ou le voyage au Mont Saint Bernard, an III); l'opéra,

de même (Ossian ou les Bardes, 1804; la Vestale, 1807). La Comédie Française est forcée de suivre.

(/) Même dans la réaction classique de l'époque impériale, on ne revient pa6 au décor nul.

Le décor antique, le décor moyen âge sont cherchés. Bien des inexactitudes (Lavallée, Lettres d'un Mameluk, 1803; Millin, dans le Magasin Encyclopédique, t. ii, p. 339). Jusqu'en 1891, on jouera Athalie dans une architecture corinthienne.

Mais ce n'est plus le palais à volonté. Il y a un désir de précision et de localité.

Il y a aussi un effort pour assortir le décor à l'impression poétique de l'action. (Les trois décors de la Mort d'Abel de Legouvéj 1792; le décor d'Abufar, 1795).

Les principes des décorateurs sont de suivre le goût des peintres, en s'inspirant des découvertes de l'archéologie.

En acceptant le secours de la décoration, les poètes tragiques du xviiie siècle et de l'Empire rendent impossible la tragédie ~ classique, la tragédie d'analyse.

IL Costume.

[Nos. 4727; 4729; 4730; 9052; 9060-9066; 13753.]

(a) Au xviie siècle, nul souci de vérité ou de convenance dans le costume.

Les acteurs portent d'abord les habits de leur temps.

Après le carrousel de 1662, habit à la romaine (conventionnel, d'après les bas-reliefs de la Colonne Trajane), pour les sujets antiques. Habit à la française, pour les sujets modernes: habit turc, pour les sujets turcs.

Dans tous les sujets, détails de costume et de mise en scène actuels. Perruques; poudre; gants, pour les hommes; les femmes ont le mouchoir à la main.

Le caractère cherché est le noble. Influence de l'opéra pour fausser la notion du noble et la confondre avec le luxe. Richesse excessive des habits: l'habit de Mlle de Seine, à ses débuts (1724), vaut 8000 livres.

Mlle Lecouvreur, dans Tiridate (1727), substitue à la robe de ville la robe de cour, à paniers et à queue.

Plaintes de Marmontel (art. Décoration) ; de Riccoboni (9053 et 9°55) ; de Rémond de Sainte-Albine (9054) ; de Diderot (Poésie dramatique, ch. xix).

(b) Indices d'un goût nouveau.

Mlle Salle, danseuse de l'opéra, essaie à Londres en 1734, puis à Paris, dans le ballet de Pygmalion, un costume grec: sans paniers, jupe ni corset; cheveux flottants, sans ornement.

En 1747, à la Comédie Française, costumes espagnols pour Y Amour Castillan de La Chaussée.

Mais c'est de Mme Favart que date réellement la réforme du costume.

1753, au Théâtre Italien, les Amours de Bastien et de Bastienne. Mme Favart paraît sans paniers: robe de laine, cheveux plats, croix d'or, bras nus, sabots.

1756, Les Chinois, divertissement. Habits faits en Chine; décors et accessoires dessinés en Chine.

1761, Soliman II ou les Trois Sultanes. Mme Favart fait faire à Constantinople l'habit de Roxelane. (Mais encore trop de plumes dans la coiffure.)

Intérêt de Favart et de sa femme pour la vérité de l'art scénique.

[Cf. no. 9468, t. i, pp. 12, 28, 81, 120 etc.]

Influence des Anglais, mais de Garrick moins que de Mrs. Bellamy, Macklin, et, à la fin du siècle, Kemble.

(c) A la Comédie Française la réforme est inaugurée par Mlle Clairon.

1755, elle joue Idamé de Y Orphelin de la Chine en habit chinois (relativement; sans paniers, bras nus).

Après 1761, elle prend pour Roxane l'habit de Roxelane.

Mais surtout elle fait impression dans Electre: habit d'esclave échevelée, les bras chargés de chaînes, pas de rouge, presque pas de poudre.

[No. 9071, et les Mémoires de Marmontel.]

Elle ne veut pas la vérité absolue, mais la convenance, l'expression sensible du caractère et de la situation.

Le Kain: costume tartare de Gengis-Kan dans YOrphelin, 1755. A partir de 1756, dans les reprises de Sémiramis, il sort du tombeau les bras nus, sanglants, et les cheveux en désordre.

Progrès du costume aussi dans les sujets modernes.

1760, Caliste de Colardeau (imité de la Belle Pénitente): costumes génois.

Applaudissement de Marmontel et Diderot: plus tard, de Mercier (9126).

(d) Réforme encore incomplète et timide.

[Millin, Dictionnaire des beaux arts, art. Costume, no. I3753-]

Résistances et négligences: Paulin, Larive, surtout les femmes. Mlle Sainval aînée, Mme Vestris, Mlle Raucourt gardent longtemps les paniers. Les paniers abolis, on subit, même pour le costume antique, l'influence des modes modernes (Mlle Raucourt, dans Orphanis 1773; Mlle Desgarcins, entre 1790 et 1797; Mlles Bourgoin et Levert, sous l'Empire).

Néanmoins l'élan est donné: la liberté de chercher, d'inventer est gagnée.

Curieux costumes d'Albert I (1775).

Brizard dans Œdipe chez Admète (1778); Grammont dans Agis de Laignelot (1779 et 1782): recherche de la simplicité antique.

(è) Le grand réformateur est Talma.

[Nos. 9058; 13774; 13776; 13785-]

Inauguration du costume romain, Proculus (dans Brutiis), 17 nov. 1790; puis Cinna.

Exactitude moindre dans le costume moyen-âge: Hamlet a un habit du xvie siècle. Cependant Talma cherche à se rapprocher de la vérité dans les Templiers, et dans Guillaume Tell (costumes imaginés d'après une vieille médaille suisse).

(/) Le progrès fait en quelques années se marque par la différence d'exactitude des deux ouvrages de Le Vacher de Chamois: Costumes et Annales . . . , 1 786-1 789 (9065), et Recherche sur les Costumes . . . , 2e éd. 1802 (9066).

Le colonel Grobert (13754) enseigne à distinguer les époques du moyen-âge; les Romains et les Grecs; les différents costumes des Turcs; il indique le costume exact de Mahomet.

Millin (13753) loue, pour le costume, plusieurs tragédies qu'on joue à la Comédie Française. Il signale encore quelques erreurs, des incohérences surtout et un manque d'ensemble.

Ici encore, le théâtre est prêt pour le romantisme.

Page 1