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ÉPITRE PREMIÈRE

Je sais combien il est difficile et périlleux de conseiller un roi, un général, en un mot tout mortel revêtu d'une haute puissance. De tels hommes trouvent assez de gens qui s'empressent de leur donner des avis. Nul d'ailleurs n'est assez habile , assez prévoyant pour pénétrer l'avenir; souvent enfin, le caprice du sort, qui décide de la plupart des événements, fait plutôt réussir les mauvais conseils que les bons.

Mais, dès ma tendre jeunesse, animé du désir de participer au gouvernement de l'Etat, j'ai pris, pour m'y former, des soins aussi assidus que multipliés. Mon but n'était pas seulement de parvenir aux honneurs , que tant d'autres obtenaient par des voies condamnables; je voulais encore connaître l'état civil et militaire de la république, et ce qu'elle peut par ses citoyens, ses armes et ses richesses.

i6 SA.TJ.USTII EPISTOT.AE.

Itaque inihi multa cum aiiimo agitant! consilium fuit famam modestiamque meani post tiiani dignitatem habere, et cujus rei lubet periculuni facere, duni qiiid tibi ex eo gloriae accederet. Idqiie non temere, aut ex fortunâ tua decrevi, sed quia in te, praeter ceteras, artem unam mirabilem comperi, semper tibi majorem in adversis quam in secundis rébus animum esse. Sed per ceteros mortales illa res clarior est, quod et prius defessi sint homines laudando atque admirando munificentiam tuam, quam tu faciendo quae gloriâ digna essent.

Equidem mihi decretum est nihii tam ex alto reperiri posse quod non cogitanti tibi in promptu sit. Neque ego quae visa sunt de republicâ tibi scripsi quia mihi consilinm atque ingenium meum amplius aequo probaretur; sed inter labores militiae, interque praelia, victorias, imperium, statui admonendum te de negociis urbanis. Namque tibi si id modo in pectore consilii est, uti te ab inimicorum impetU vindices, quoque modo contra adversum consulem(i) bénéficia populi retineas; indigna virtute tuà cogites. Sin in te animus est qui jam a principio nobilitatis factionem distur-

(i) Lentulus et Marcellus , consuls de l'année à laquelle je rapporte la date de cette épitre , étaient tous deux ennemis de César, et par leur violence ne contribuèrent pas peu à précipiter la

Plein des idées que m'a fournies cette étude, j'ai résolu, César, de hasarder tout pour augmenter ta gloire, et de sacrifier au soin de ton élévation toutes les considérations personnelles d'aniour-propre et de réputation. Ce n'est point légèrement, ou ébloui par l'éclat de ta fortune, que j'ai conçu ce dessein; c'est en te voyant, dans les revers, montrer constamment une âme plus grande que dans les succès. De toutes les qualités que tu possèdes, celle-là est la plus éniinente à mes yeux. D'autres pourtant sont frappés davantage de voir les hommes se lasser de louer et d'admirer ta magnanimité, plutôt que toi de faire des actions glorieuses.

Rien de si profond, je le sais, ne peut être im;;gîné, qu'un instant de réflexion ne te présente. Aussi , en t'écrivant ce que je crois le plus avantageux à notre patrie, je n'agis point par une estime exagérée de mes idées et de mon esprit : mais, au milieu des travaux de la guerre et du commandement, au milieu des combats et des victoires, j'ai voulu te rappeler le soin des affaires de la cité. Si tu ne cherchais que les moyens de rendre impuissantes les attaques de tes ennemis , et de conserver la faveur du peuple, que veut te ravir un consul anime contre toi : ces vues étroites seraient peu dignes de ta grande âme. Si , au contraire, tu suis encore ce génie qui, dès tes premiers pas, confondit la faction des nobles, et, du sein

guerre civile , et à donner une apparence de justice aux plaintes de l'agresseur.

1 8 SaVLLUSTII KPISTOLAE.

Ijavil ; plebem romanam ex gravi servitute in libei tatem restitiiit, in praetnrâ inimicorum arma inermis disjecit, domi, militiaequetanta et tam praeclara facinora fecit, uti ne ininiici quidem queri quidqiiam aiideant nisi de magnitiidine tiiâ : qnin accipe tu ea quae dicam de siimmà repiiblicâ, quae profecto aiit tu vera invenies, aut certè haud prc^cul a vero.

Sed quoniam Cn. Pompeius, aut animi pravitate, aut quia nihil eo maluit quam quod tibi obesset, ita lapsus est ut hostibus tela in manus jaceret; quibus ille rébus rempublicam conturbavit, eisdem tibi restituenda est. Primum omnium summam potestatem moderandi, de vectigalibus, sumtibus, judiciis, senatoribus paucis tradidit; plebem romanam cujus antea summa potestas erat, ne aequis quidem legibus(i} in servitute reliquit. Judicia tametsi, sicut antea, tribus ordinibus tradita sunt; tamen iidem illi factiosi regunt, dant, adimunt quae lubet, innocentes circumveniunt, sucs ad honores extollunt. Non facinus,

(i) « D'avoir, par des lois qui ne sont pas même d'accord , laissé « dans la servitude, etc. » Beattzée. — « Non content de jeter le « peuple dans l'esclavage, il a voulu l'y enchaîner par des lois. » Debiosses. — «Il l'a laissé dans la servitude, sans lui conserver « même l'égalité devant la loi. » Dureaii de la Malle. — Sylla avait détruit le tribunat et conféré au sénat seul le droit de juger. Pompée se rendit populaire en révoquant l'une et l'autre de ces

EPITRES DE SALLl'STE. ,r,

d'une pesante scrviliulo, ramena le peuple romain à la liberté; ce génie qui, dans ta préture, dispersa sans armes tes ennemis armés; qui, dans la ville et dans les camps, a enfanté tant et de si bi-illaiites actions, que tes adversaires mêmes n'osent se plaindre que de ta grandeur : alors, César, prête quelque attention à ce que je vais te dire sur le destin de la république. Tu y trouveras, je crois, la vérité, ou, du moins, je ne m'en serai que bien peu éloigné.

Puisque aujourd'hui Cn. Pompée, cédant à la perversité de ses sentiments, ou préférant à tout autre intérêt celui de te nuire, s'égare au point de mettre les armes aux mains de nos communs ennemis , tu dois employer, pour raffermir la chose publique, les moyens dont il s'est servi pour l'ébranler. Son j)rincipal artifice a été de livrer à un petit nombre de sénateurs la suprême administration des impôts, des dépenses et de la justice, laissant dans une servitude dont les conditions ne sont pas même supportables , le peuple romain, autrefois revêtu de la souveraine puissance. Bien que le pouvoir judiciaire soit, connue par le passé , confié aux trois ordres de l'Etat , les mêmes factieux dominent encore. Ils accordent ou enlèvent les propriétés, circonviennent l'innocent, élèvent aux dignités leurs seuls partisans. Le crime,

dispositions qui imposaient au peuple une véritable servitucU-. Mais l'ascendant des nobles les rendait, dit Sallustc, aussi puissants que jamais : la servitude du peuple subsistait donc de (ail , (tue aeciuis fjiiifh'iii (rî^ihiis, et les conditions n'en étaient pas niriuc supportables.

20 SALLUSTII EPISTOLAE.

non probrum aiit flagitium obstat quo minus magistratus capiant; quod commodum est trahunt, rapiunt; postremô, tanquam iirbe capta, lubidine ac licentiâ sua pro legibus utuntur, Ac me quidem mediocris dolor angeret, si virtute partam victoriam, more suo, per servitium exercèrent : sed homines inertissumi, quorum omnis vis virtusque in linguâ sita est, forte atque alterius socordiâ domina,tionem oblatam insolentes agitant.

Nam quaeseditio autdissensio civilistottamque illustres familias ab stirpe evertit? Aut quorum unquam Victoria animus tampraeceps tamqueimmodera tus fuit? L.Sulla, cuiomnia invictoriâ legebelli licuerant, tametsi supplicio hostium partes suas muniri intelligebat, tamen paucis interfectis, ceteros beneficio retinere maluit, At, hercule, nunc cum Carbone, L.Domitioceterisqueejusdemfactionis, quadraginta senatores, multi praeterea cum spe bonâ adolescentes, sicuti hostiae raactati sunt : quum interea importunissima gênera hominum tôt miserorum civium sanguine satiari nequiverunt; non orbi liberi, non parentes exactâ aetate, non gemitus virorum, non luctus mulierum, immanem eorum animum inflexit ; quin acerbius

ÉPITRES DE SALLUSTE. ii

l'opprobre, la scélératesse, rien ne leur coûte pour envahir les magistratures ; tout ce qui leur convient, ils le dérobent ou le ravissent. En un mot, comme dans une ville livrée au pillage, ils n'ont de lois que la licence de leurs désirs effrénés. Mon indi-ination serait moins vive s'ils disposaient h leur gré, au sein de la tyrannie, des fruits d'une victoiie remportée parla valeur: mais la domination qu'exercent si insolemment ces hommes si lâches, qui n'ont de vigueur et de courage que dans leurs vains discours , ils hi tiennent uniquement du hasard et de notre néghgence.

Eh! quelle sédition ou quelle dissension civile a jamais exterminé tant et de si illustres familles? Quels hommes se sont jamais montrés si cruels et si immodérés dans la victoire? L. Sylla, vainqueur, pouvait tout se permettre, par le droit de la guerre : il savait que le supplice de ses ennemis affermirait sa puissance. Cependant, après la mort d'un petit nombre d'hommes, il aima mieux contenir le reste par ses bienfaits que par la terreur. Mais de nos jours, grands dieux, n'avotis-nous pas vu, avec Carbon , L. Domitius et tous ceux de leur parti, quarante sénateurs et une foule de jeunes gens, espoir de la patrie, égorgés comme autant de victimes! Et cependant les plus exécrables des mortels n'ont pu être rassasiés par le sang de tant de citoyens infortunés; ni les enfants rendus orphelins, ni les parents désolés au terme de leur vie, ni les gémissements des hommes, ni les lamentations des femmes, rien n'a fléclii leurs cœurs farouches, rien n'a tempéré la inalfaisaiice de

22 SALLUSTII EPISTOLAE.

in dies, maie faciundo aut dicundo, dignitate alios, alios civitate eversiim irent.

Nam quid ego de te dicam, ciijiis contumeliam iiomines inertissumi vitâ sua co m mu tare volunt? Scilicet neque illis tantae voluplatis est (tametsi insperantibus accidit) dominatio, quanto moerori tua dignitas : quin optatius habent ex tuâ calamitate periculum libertatis facere, quam per te populi romani imperium maxumum ex magno fieri. Quo magis tibi etiam atque etiam animo prospiciendum est quonam modo rem stabilias communiasque. Mihi quidem quae mens suppetit, eloqui non dubitabo : ceterum tui erit animi probare quae vera atque utilia factu putes.

In duas partes ego civitatem divisam arbitror(i)y sicut a majoribus accepi : in patres et piebem. Anteà in patribus summa auctoritas erat, vis multo maxuma in plèbe. Itaque saepius in civitate secessio fuit; semperque nobilitatis opes diminutae sunt, et jus populi amplificatum est. Sed plèbes eo libéré agitabat , quia nullius potentia super leges erat; neque divitiis aut superbiâ, sed bonâ

(i) Celte expression d'une opinion susceptible de doute {(iibitror) , cet appel à la tradition ancienne (siciil a majoribus accepi) , forment un sens bien puéril, s'il ne s'agit que de la division de fait , du peuple et du sénat. Salluste parle donc ici de la division de souveraineté qui formait deux corps politiques du sénat cl du

EPITRES DE SALEUSTE. /3

leurs discours et de leurs actions, rien n'a pu em|ucher que, plus cruels chaque jour, ils n'arrachasseiU aux uns leurs dignités, aux autres leur patrie.

Que dirai-je de toi-ménie; toi, dont ces hommes si lâches achèteraient volontiers l'oppi-ohre au prix de leur vie? La jouissance du pouvoir le plus inespéré leur inspire moins de joie (|ue ton élévation ne leui' cause de douleur. Ils aimeraient mieux, pour t'écrascr, mettre en péril la liherté de Rome, (pie de voir ce grand empire élevé par toi au comhle de la grandeur. Tu n'en es que plus ohligé à pi(''parer, par un mûr examen, les moyens d'affermir et de fortifier la chose publique. Aussi n'hésiterai-je point à t'indiquer ceux que me suggère la réflexion ; ton jugement te fera discernei- et ajjprouver ce ({ui s'y trouvera de vrai et d'utile dans l'exécution.

Conformément aux institutions de nos ancêtres, \v. considèi'e la cité comme divisée en deux paities : le sénat et le peuple. L'autorité suprême résidait autrefois dans le sénat, et toute la force dans les mains du peuple. Aussi le peuple s'est-il frc'upienunent sépare du sénat; et toujours il a étendu ses droits et diminue le pouvoir de la noblesse. Mais ce qui assurait la liberté du peuple, c'est que nidle puissance ne s'élevait au-dessus des lois. Le noble primait sur Thomme obsciu^, non par l'orgueil ou les richesses, mais par

peuple : divisitui contestée tour à tour par l'un et l'autre parti , depuis les troubles suscités par les Grecques. J'cspire doimer ailleurs un développement plus étendu à celle vérilé polituiuc.

î4 SALLUSTIl EPISTOLAE.

famâ factisque fortibus nobilis ignobilem anteibaL Humillimus quisque, in arvis autmilitiâ, nullius honestae rei egens, satis sibi satisque patriae erat, Sed ubi eos, pauUalim expulses agris, inertia atque inopia incertas domos habere subegit ; coepêre aliénas opes petere, libertatem suani cum republicâ venalem habere. Ita paullatim populus qui dominus erat et cunctis gentibus imperitabat, dilapsus est; et pro communi imperio, privatim sibi quisque servitutem peperit.

Haec igitur multitude primum malis moribus imbuta, deinde in artes vitasque varias dispalata^ nullo modo inter se congruens, parum mihi quidem idonea videtur ad capessendam rempublicam, Ceterum , additis novis civibus, magna spes me tenet fore ut omnes expergiscantur ad libertatem : quippe quum illis libertatis retinendae, tum his servitutis amittendae cura orietur. Hos ego censeo permixtos cum veteribus novos, in coloniis constituas : ita et res militaris opulentior erit ; et plèbes bonis negotiis impedita, malum publicum

facere desinet.

Sed non inscius neque imprudens sum , quum ea res agetur, quae saevitia, quaeve tempestates hominum nobilium futurae sint; quum indignabuntur omnia funditus misceri, antiquis civibus

ÉPITRES DE SALLUSTE. q5

des actions courageuses et une réputation sans taclic. Dans son champ ou aux armées, ne manquant jamais d'un honnête nécessaire, le moin(he dos citoyens suffisait à la patrie et à lui-même. jNIais lorsque le pauvre, expulsé peu à peu de son héritage, livré à l'indigence et à l'oisiveté, n'eut plus de demeure assurée, il commença à rechercher le secours des riches, et à rendre vénales sa liherté et la répuhliquc elle-même. Ainsi s'est insensiblement dissous ce peuple souverain, dominateur des nations; et à l'empire conunini à tous les citoyens, chacun a substitué son propre esclavage.

Une telle multitude adonnée à des professions et à des genres de vie si variés , toute infectée de la dépravation des mœurs, toute composée d'éléments incohérents, me semble à moi-même peu propre à la gestion des affaires publiques. Mais j'espère fortement que , si on l'augmente de nouveaux citoyens , tous ensemble s'éveilleront à la liberté, et au désir, les uns de conserver leurs droits , les autres de terminer leur servitude. Il sera donc à propos d'établir, dans les colonies, un mélange d'anciens citoyens et de nouveaux. Cette mesure accroîtra nos ressources militaires; et le peuple, occupé de soins utiles, cessera de travailler au malheur public.

Je prévois sans peine combien l'exécution de ce plan excitera de fureurs et d'orages dans le parti des nobles. Ils s'indigneront de voir renverser de fond en comble toutes les institutions, imposer un joug si dm- aux anciens citoyens, changer enfin en nionar-

■26 SALLUSTll EPISTOLAE.

hanc servitiitem imponi, regnum deiiiqiie ex libéra civitate fiiturum , ubi uniiis munere multitudo ingens in civitatem pervenerit. Equidem ego sic apud animum statiio, maliim faciniis in se committere qui incommodo reipiibiicae gratiam sibi conciliât : ubi bonum publicum etiam usui est , id vero dubitare adgredi socordiae atque ignaviae duco.

M. Livio Druso semper consilium fuit , in tribunatu, summâ ope niti pro nobilitate; neque ullam rem in principio agere intendit, nisi illi auctores fièrent. Sed homines factiosi , quibus dolus ac malitia fide(i) cariora erant, ubi intellexerunt per luium bominem maxumum beneficium multis mortalibus dari; videlicet et sibi quisque conscius nialo atque infido animo esse, de M. Livio Druso juxtà ac de se exislumaverunt : itaque metu ne per tantani gratiam solus rerum potiretur, contra eum nixi , sua ipsius consilia disîurbaverunt.

Quo tibi, imperator, maj(ne cura fideque amici et multa praesidia comparanda sunt. Hostem adversum opprimere strenuo homini liaiid difficile est : occulta pericula neque facere neque vitare bonis in promptu est.

(i) Le sens nécessaire du mot caridici décide le sens de la piirase, et prouve ([\w. Jides ne désigne point ici la bonne loi en général; mais la fidélité fjue les i^ens d'un même parti se doivent

EPURES DE SALLLSTE. 27

cliie un Etat libre, puisque par le bienfait d'un seul, une multitude nombreuse parviendra au droit de cité. C'est, je le reconnais, un acte coupable de capter la popularité aux dépens de l'intérêt public. Mais il y aurait autant de lâclieté que d'ineptre à ne point travailler au bien général , parce qu'il favorise un intérêt particulier.

M. Livius Drusus, dans son tribunat, eut constamment le dessein de favoriser de tout son pouvoir le parti des nobles; et dans le début, il ne fit rien que par leur inspiration. Mais ces factieux, moins fidèles à leurs engagements qu'au désir de tromper et de nuire, ne purent voir un seul homme accorder à une foule d'autres le plus grand des bienfaits, sans que chacun d'eux, inquiété par la conscience de ses intentions déloyales et perverses, jugeât de Drusus comme de soi-même; et dans la crainte qu'à la faveur d'un si grand crédit, ce tribun ne s'emparât seul du gouvernement, tous s'unirent pour le combattre, et renversèrent ainsi des projets conçus pour les servir.

Tu dois d'autant plus. César, redoubler de soins et de témoignages de confiance pour t'assurer des partisans et des appuis nombreux. Il est facile à l'homme courageux d'abattre l'ennemi qui l'attacjue de front : mais l'homme probe est aussi prêt à tomber dans des embûches, qu'incapable d'en dresser lui-même.

les uns aux aulios. Nous voyons dans un des paragraplirs ,siii\aiih le nuMnc mot pris duns le sens de »itijorc cinri fh/cf/iie.

iS SALLUSTII EPISTOLAE.

Igitur ubi eos in civitatem adduxeris; quoniam quidem revocata plèbes erit, in eâ re maxuinè animum exercitato, uti colantur boni mores, concordia inter veteres et novos coalescat. Sed multô maxumum bonum patriae , civibus, tibi, liberis, postremo humanae genti pepereris, si studium pecuniae, aut sustuleris, aut quoad res fert minueris. Aliter neque privata res, neque publica, neque domi, neque militiae régi potest. Nam ubi cupido divitiarum invasit, neque disciplina, neque artes bonae, neque ingenium ullum satis pollet, quin animus, magis aut minus mature, postremo tamen succumbit.

Saepe jam audivi qui reges, quae civitatesetnationes, per opulentiam, magna imperia amiserint quae per virtutem inopes ceperant. Id adeo liaud mirandum est. Nam ubi bonus deteriorem magis clarum magisque acceptum videt; primo aestuat, multaque in pectore volvit : sed ubi gloria honorem magis in dies, virtutem opulentia vincit, animus ad voluptatem a vero déficit. Quippe gloria industria alitur : ubi eam demseris, ipsa per se virtus amara atque aspera est. Postremo, ubi divitiae clarae habentur, ibi omnia bona vilia sunt, fides, probitas, pudor, pudicitia. Nam ad virtutem una

Dès qu'en augmentant io nombre des membres de la cité, tu auras rappelé le peuple à l'exercice de ses droits, tous tes soins doivent tendre à ramener les bonnes mœurs et à cimenter la concorde entre les anciens et les nouveaux citoyens. INlais le pbis ^rand des biens que tu puisses assurer à ta patrie, à tes concitoyens, à toi, à notre postérité, au genre inimain, c'est d'éteindre ou d'affaiblir autant qu'il sera possible, la soif des richesses; autrement les affaires domestiques ou publiques, civiles ou militaires, ne peuvent être bien administrées. Partout où la cupidité règne, la force des lois, les bonnes institutions et l'habileté deviennent impuissantes; le génie même, tôt ou tard, finit par succomber.

L'histoire nous présente fréquemment des rois, des cités, des nations, perdant, au sein de l'opulence, de grands empires conquis par la vertu et la pauvreté. Rien de moins surprenant. Quand l'homme de bien voit les méchants plus considérés, plus honorés que lui, grâce à leurs richesses, il se trouble d'abord; des doutes nombreux assiègent sa pensée. Mais lorsque, chaque jour davantage, le faste l'emporte sur l'honneur, et l'opulence sur la vertu, de l'empire de la raison, son âme tombe sous celui des passions. La gloire seule, il le faut avouer, est l'aliment de la vertu; et celle-ci, sans la gloire, n'offre que difficultés et amertume. Enfin, oii les richesses sont en honneur, là sont avilis tous les biens véritables , la bonne foi , la probité, la pudeur, l'innocence; car la voie de la

3o SALLUSTII 1:PIST0LAE.

et ardua via est : ad pecuniam, qiiâ cuiqiie luhct, iiititiir; et raalis et bonis reluis ea creatiir.

Ergo inprimis auctoritatem pecuniae demito : neque de capite, neque de honore, ex copiis, quisquam magis aut minus judicaverit; neque praetor, neque consul, ex opulentiâ, verum ex dignitate creetur.

Sed de magistratu facile populi judicium fit. Judices a paucis probari, regnum est; ex pecuniâ legi inhonestum. Quare omnes primae classis judicare placet; sed numéro plures quàm judicant. Neque Rhodios neque alias civitates unquani suorum judiciorum poenitiiit; ubi promiscuè dives et pauper, uti cuique sors tulit, de maxumis rébus, juxtà ac de minumis disceptat.

Sed de magistratibus creandis haud mihi quidem absurde placet lex quam C. Gracchus in tribunatu promulgaverat; ut ex confusis quinque classibus, sorte centuriae vocarentur : ita coaequati dignitate, pecuniâ, virtute, anteire alius alium properabit.

Haud(i) ego magna remédia contra divitias sta-

(i) Au lieu de haec je lis haud que l'on trouve dans quelques éditions, ou nec, comme on lit dans des éditions antérieures à

EPITRF.S DE SATJ.USTE. 3i

vertu est une et pénible; chacun, au conliaire, clioisit la route qu'il lui plaît pour arriver aux richesses ; on les obtient par de bonnes et par de mauvaises actions.

Il faut donc, avant tout, ôter leur crédit aux richesses. Que nul ne soit, selon sa fortune, jugé plus ou moins digne de prononcer sur l'honneur ou la vie d'un citoyen; que la préture et le consulat soient accordés au mérite , et non à l'opulence.

Sur ces magistrats, le peuple porte facilement un jugement éclairé. Quant aux jiiges, si la nomination appartient à un petit nombre d'hommes , c'est despotisme ; les choisir d'après leur richesse, c'est infamie. Que tous les citoyens de la première classe composent les tribunaux : mais c[u'ils y siègent en plus grand nombre qu'aujourd'hui. Les Rhodiens et bien d'autres cités n'ont eu jamais à se repentir de la composition de leurs tribunaux, où les pauvres et les riches, indifféremment, suivant que le sort appelle chacun d'eux, décident des plus grands et des moindres intérêts.

C. Gracchus , dans son tribunat, porta , sur l'élection des magistrats , une loi d'après laquelle les centuries des cinq classes y devaient être appelées sans distinction, par la voie du sort. Je l'approuve, et non pas sans raison : les dignités et les richesses ne troublant plus l'égalité , les citoyens s'empresseront de se surpasser l'un l'autre par la vertu.

Je ne propose point de remèdes plus violents con-

celle de S. Kavcrcamp; cela ne change rien au foiul des idées, et parait mieux approprié au dessein que Sallusle indique d'écarler ioute proposition de mesures violentes contre les riches.

32 SALLUSTII EPISÏOLAE.

tuo. Nam perindè omnes res laudantur atque appetuntur utearum usus est. Malitia praemiis exercetur, ubi ea demseris, nemo omnium gratuite malus est.

Ceterum avaritia bellua fera, immanis, intoleranda est. Quo in tendit, oppida, agros, fana atque domos vastat; divina cum humanis permiscet ; neque exercitus, neque moenia obstant quo minus vi sua penetret; famâ, pudicitiâ, liberis, patriâ atque parentibus cunctos mortales spoliât. Verum si pecuniae decus ademeris , magna illa vis avaritiae moribus vincetur. Atque haec ita sese habere tametsi omnes aequi atque iniqui memorent, tamen tibi cum factione nobilitatis haud mediocriler certandum est: cujus si dolum caveris, alia omnia in proclivi erunt.

Nam hi, si virtute satis valerent, magis aemuli bonorum quam invidi essent. Quia desidia et inertia, et stupor eos atque torpédo invasit, strepunt, obtrectant, alienam famam bonam suum dedecus existumant. Sed quid ego plura quasi de ignotis memorem? M. Bibuli fortitudo atque animi vis in consulatum erupit. Hebes linguâ, magis malus quam callidus ingenio, quid ille audeat, cui consulatus maxumum imperium maxumo dede-

EPURES DE SALLUSTE. :^3

tre l'influence des richesses : car, aussi bien que toute autre chose, on ne les estime et on ne les recherche que pour leur usage. La perversité s'entretient par les avantages qu'on en recueille : qu'ils cessent, nul homme n'est gratuitement méchant.

Sans doute l'avarice, monstre farouche et dévorant, ne doit être tolérée nulle part : où elle porte ses pas, elle ravage les cités et les campagnes, les temples et les maisons; elle confond toutes les choses divines et humaines. Ni armées ni remparts ne peuvent l'empêcher de s'introduire avec violence , d'arracher à tous les hommes leur réputation, leur pudeur, leurs enfants, leur patrie et leurs pères. Cependant, si l'argent cesse d'être honoré, cette grande puissance de l'avarice sera facilement réprimée par les bonnes mœurs. Justes ou pervers, tous les hommes l'avoueront; et pourtant, sur ce point, tu auras grandement à combattre la faction des nobles : mais si tu sais te garder de leurs artifices , tout le reste te sera facile.

Si de tels hommes , en effet , possédaient encore quelques vertus, les bons citoyens seraient l'objet de leur émulation et non de leur envie. IMais, plongés dans l'indolence, la lâcheté, l'insensibilité, l'apathie, ils murmurent , ils calomnient , ils regardent la bonne renommée d'autrui comme leur déshonneur personnel. Mais pourquoi parler d'eux plus longtemps comme d'êtres inconnus? Le courage et la force d'âme de M. Bibulus ont éclaté dans son consulat. Avec une langue embarrassée, et plus de perversité que de finesse dans l'esprit, qu'osera tenter cet homme, pour

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cori fuit? An L. Domitii magna vis est, cujus nuUiim membrum a flagitio aiit facinore vacat? Lingua vana, manus cruentae, pedes fugaces; quae honestè nominari nequeant inhonestissuma.

Unius tamen M. Catonis ingenium versutum, loquax, callidum, haud contemno ( i ). Parantur haec disciplina Graecoriim. Sed virtus, vigilantia , labos apudGraecos nulla sunt. Quippe, qui domi libertatem suam per inertiam amiserunt, censesne eorum praeceptis imperium haberi posse?

Reliqui de factione sunt inertissumi nobiles; in quibus, sicut in statua, praeter nonien nihil est additamenti. L. Posthumius et M. Favonius mihi videntur quasi magnae navis supervacua onera esse: ubi salvi pervenerunt usui sunt; si quid adversi coortum est, de illis potissumum jactura fit , quia pretii minumi sunt.

Quoniam nunc , sicut mihi videor, de plèbe renovandâ corrigendâque disserui, de senatu quae tibi agenda videntur, dicam.

(i) Dans ce portrait de Caton, une partialité odieuse ne peut flétrir entièrement le plus vertueux des hommes. Salluste est forcé de rendre justice à sa prudence et à son éloquence. Les qualités qu'il lui refuse, le courage, la vigilance, l'habitude du travail, appar-

qui le consulat, le comble des honneurs, est devenu le comble de l'opprobre? Est-il bien à craindre, ce L. Domitius dont tous les membres sont souillés de crimes ou d'infamies? Ses mains sont ensanglantées, ses pieds fuyards, sa langue mensongère; et plus déshonnête encore, ce qu'on ne peut honnêtement nommer.

Dans le seul M. Caton , je ne puis mépriser un esprit fin, adroit, facile dans ses discours : ce sont là des fruits de l'enseignement des Grecs. Mais les Grecs n'enseignent pas l'habitude du travail, de la vigilance, de la vertu. D'un peuple qui, par sa lâcheté, a perdu son indépendance, peut-on recevoir des leçons bien sûres pour conserver l'empire?

Le reste de la faction est composé des nobles les plus incapables , véritables statues qui n'ont de valeur que par les noms qui les distinguent. Je compare L. Posthumius et M. Favonius aux bagages superflus que porte un grand navire : arrive-t-on à bon port, on en tire parti ; au premier danger, c'est ce que de préférence on jette à la mer, comme ce qu'il y a de moins précieux.

Après avoir exposé les moyens de régénérer et de réformer le peuple, je dirai ce que tu dois, je pense, statuer à l'égard du sénat.

tenaient si éminemment à Caton, qu'une telle imputation ne déshonore que son auteur.

A cette image mensongère, opposez le parallèle de César et de Caton, tracé par la même main {Catilin. 54), et que termine ce trait profond, plus honorable qu'un long panégyrique : <■ Il aimait mieux être vertueux que de le paraître. »

36 SALLUSTII EPISTOLAE.

Postquam mihiaetas ingeniumqiie adolevit, haïul ferme armis atque eqiiis corpus exerciii; sed animum in litteris agitavi; qiiod naturâ firmius erat, id in laboribiis habui. Atque ego, in eâ vitâ, multa legendo atque audiendo, ita comperi omnia régna, civitates, nationes, usque eo prosperum imperium habuisse, dum apud eos vera consilia valuerunt. Ubicumque gratia , timor, voluptas ea corrupére ; post paullo imminutae opes , deinde ademptuin imperium , postrenio servitus imposita est.

Equidem ego sic apud animum meum statuo: cuicumque in sua civitate amplior illustriorque locus quam aliis est , ei magnam curam esse reipublicae. Nam ceteris, salvâ urbe, tantum modo libertas tu ta est. Qui per virtutem sibi divitias déçus , bonorem pepererunt, ubi paullum inclinata respublica agitaricoepit, multipliciter animuscuris atque laboribus fatigatur; aut gloriam, aut libertatem , aut rem familiarem defensat ; omnibus locis adest, festinat; quantô in secundis rébus florentior fuit, tanto in adversis asperius magisque anxiè agitât.

Igitur ubi plèbes senatui , sicuti corpus animo obedit, ejusque consilia exsequitur, Patres consi-

I^i'sqii'avec l'âge mon ame se développa, je m'occupai peu d'exercer mon corps aux armes et à l'équitation; mais j'appliquai mon esprit à la culture des lettres, fortifiant par le travail ce que la nature avait doué en moi de plus de vigueur. Livré à ce genre de vie, lisant et écoutant beaucoup, je me suis convaincu que les royaumes, les cités, les nations, ont vu constamment prospérer leur empire, tant que les véritables principes ont prévalu dans leurs conseils. Mais dès que ces principes ont été rendus impuissants par la faveur, la crainte, l'amour des voluptés, les peuples ont vu diminuer leurs forces; la prépondérance politique leur a échappé; ils sont enfin tombés dans la servitude.

Je suis également convaincu que, pour quiconque occupe dans sa patrie une place plus brillante et plus élevée que ses concitoyens, l'intérêt privé se lie intimement à l'intérêt public. Le salut de la cité n'assure aux autres que leur liberté personnelle. Il n'en est pas ainsi des hommes qui, par leur mérite, ont acquis des richesses, des dignités, de l'illustration. A peine se manifeste-t-il de l'agitation au sein de la république ébranlée, ils sont assiégés de soucis, accablés de travaux : il faut défendre ses biens, sa gloire, sa liberté; il faut se porter partout, être partout le premier; et plus, aux jours de la prospérité, la situation était fiorissante, plus, dans l'adversité, l'existence est inquiète et tourmentée.

Lors donc que le peuple, obéissant au sénat comme le corps à l'âme, n'agit que par ses impulsions, le

38 SALLUSTII EPISTOLAE.

lio valere decet ; populo supervacunea est calliditas, Itaque majores nostri, quum bellis aspernimis premerentur, equis, viris, peciiniâ amissâ, nunquam defessi sunt armati de imperio certare. Non inopia aerarii , non vis hostium , non adversa res, ingentem eorum animum subegit, qiiin quae virtute ceperant, simul cum anima retinerent. Atqiie ea magis fortibus consiliis quam bonis praeliis para ta sunt. Quippeapud illosunarespublicaerat, ei omnes consulebant; factio contra hostes parabatur : corpus atque ingenium patriae, non suae quisque potentiae exercitabat.

At hoc tempore contra homines nobiles quorum, animos socordia atque ignavia invasit , ignari laboris, hostium, miUtiae, domi factione instructif per superbiam cunctis gentibus moderantur. Itaque Patres, quorum consiUo antea dubia respubhca stabiliebatur, oppressi , ex aliéna lubidine hue et illuc fluctuantes agitantur, interdum alia, deinde alia decernunt ; ut eorum qui dominantur simultas atque arrogantia fert, ita bonum ac malum publicum existumant.

Quodsi aut libertas aequa omnium autsententia obscurior esset, majoribus opibus respublica, et minus potens nobilitas esset. Sed quoniam coae-

sénat doit tirer sa force de sa sagesse, et la défiance devient inutile au peuple. C'est ainsi que nos ancêtres, pressés par les guerres les plus rudes, ayant perdu leurs trésors, leurs chevaux, leurs soldats, ne se lassèrent jamais de défendre leur empire les armes à la main : ni le dénûment du trésor public, ni la supériorité des ennemis, ni les revers ne purent contraindre ces grandes âmes à ne point retenir jusqu'au dernier souffle de la vie, ce qu'avait conquis leur courage. Ils y ont réussi , plus encore par des résolutions magnanimes que par des victoires. C'est que, pour eux, la chose publique était une; tous s'en occupaient , on ne formait des ligues que contre l'ennemi. Chacun exerçait son esprit et son corps , non pour accroître son influence personnelle, mais pour se rendre utile à la patrie.

De nos jours, au contraire, des nobles plongés dans la mollesse et la lâcheté ; ne connaissant ni le travail , ni les camps , ni l'ennemi ; nourris aux factions au sein de leurs familles, commandent avec arrogance à toutes les nations. Le sénat, dont la sagesse affermissait jadis la république chancelante , maintenant opprimé, flotte çà et là au gré de quelques passions particulières, décide tantôt dans un sens , tantôt dans un autre , et ne voit le bien ou le mal public que là où le placent les démêlés ou l'orgueil des dominateurs.

Si les sénateurs jouissaient tous d'une égale indépendance, ou si les votes avaient moins de publicité, l'intérêt de l'État aurait plus de force, et la noblesse

4o SALLUSTII EPISTOLAE.

quari gratiam omnium difficile est; quippe cum illis majonim virtus partam reliquerit gloriam, dignitatem, clientelas; cetera multitudo plerumque insititia(i) : sit sententia eorum a metu libéra. Ita occulto sibi quisque alterius potentiâ carior erit. Libertas juxta bonis et malis, strenuis et ignavis optabilis est. Verum eam plerique metu deserunt, stultissumi mortales; quod in certamine dubium est quorsum accidat, id per inertiam in se, quasi vicli, recipiunt.

Igitur duabus rébus confirmari posse senatum puto : si numéro auctus per tabellam sententiam feret. Tabella obtentui erit quo magis animo libero facere audeat: in multitudine, et praesidii plus et

(i) La plupart des éditions portent iiiscia, étrangère aux affaires. Ce sens peut être adopté. L'ignorance des affaires, chez un grand nombre de sénateurs, donnait sur eux une dangereuse prépondérance à ceux qui en possédaient la connaissance ou étaient censés la posséder , grâce au temps depuis lequel leurs familles occupaient des places élevées dans l'État. J'adopte néanmoins, avec Bureau de la Malle et M. Durozoir, laleçonplus énergique donnée par Carrion : multitudo insititia, littéralement, (une multitude entée récemment dans le sénat). Elle entraîne à la fois l'idée d'inexpérience et celle de défaut de crédit et de considération. C'en était assez pour que les nouveaux sénateurs n'osassent pas contrarier leurs puissants collègues; aussi Salluste ajoute-t-il qu'il les faut affranchir de toute crainte en les faisant voter au scrutin secret.

Observons que, suivant Dion Cassius, Mécène donna le même

ÉPURES DE SALLUSTE. 4i

moins d'influence. Mais il est difficile d'assurer à tous un crédit égal : les uns tiennent de la vertu de leurs ancêtres un nom glorieux , des dignités et des clientèles nombreuses ; la plupart des autres semblent étrangers au sénat où on les a transplantés. Que leurs avis soient affranchis de toute crainte : assuré du secret , chacun préférera ses droits à l'élévation d'autrui. La liberté est également désirable aux bons et aux méchants , aux braves et aux lâches : mais la plupart des hommes y renoncent par crainte, les insensés ! et immobiles , ils acceptent comme vaincus, ce que le sort du combat tient encore en balance.

Deux choses, par conséquent, peuvent rendre de la force au sénat : augmenter le nombre de ses membres, et les faire voter au scrutin. Le secret du scrutin donnera à chacun plus de courage pour voter librement; et un grand nombre d'hommes offre

conseil à Auguste. Rien, en effet, ne semble plus piopie à affranchir de la honte et de la crainte les hommes faibles dont ces motifs pourraient influencer le vote. En 1792-1794» 'es Jacobins voulaient proscrire l'usage des scrutins ; aujourd'hui les Radicaux anglais le réclament dans les élections , certains qu'elles en deviendraient beaucoup plus libres. Dans les délibérations de nos législatures, le scrutin a servi quelquefois la cause de la liberté et de la justice, et quelquefois la cause contraire. Voilà donc une de ces questions politiques que l'on ne peut trancher d'une manière absolue. Dans le même pays , dans le même temps , pour les mêmes hommes, sous l'empire des mêmes mœurs, l'opportunité varie suivant la nature de la question . le plus ou moins de force de l'opinion publique, l'habileté ou la puissance des adversaires que cette opinion doit combattre.

4a SALLUSTIl EPISTOLAE.

usus amplior est. Nam ferè his tempestalibus, alii jiidiciis publicis , alii privatis suis atque amicorum negotiisimplicatijhaudsanèreipublicaeconsiliisadfuerunt : neque eos magis occiipatio quam superba imperia distinuêre. Homines nobiles, cum paucis senatoriis quos additamenta factionis habent, quaecumque libiiit probare, reprehendere, decernere, ea, uti lubido tulit, fecére. Verum ubi numéro senatorum aucto, per tabellam sententiae dicentur, nae! ilii superbiam suam dimittent, ubi iis obediendum erit quibus antea crudelissimè imperitabant.

Forsitan, imperator, perlectis litteris, desideres quem numerum senatorum fieri placeat, quoque modo is in multa et varia officia distribuatur ; et quoniam judicia primae classis mittenda putem , quae descriptio, qui numerus in quoque génère futurus sit. Ea mihi omnia generatim describere haud difficile factu fuit; sed prius laborandum visum est de summâ consilii, idque tibi probandum : si hoc itinere uti decreveris, cetera in promptu erunt.

Volo ego consilium meum prudens maxumèque usui esse : nam ubicumque tibi res prospéré cedet, ibi mihi bona fama eveniet. Sed me illa magis

ÉPITRES DE SALLUSÏE. 43

plus d'appuis et plus de ressources. Car nous avons vu , dans ces derniers temps, la plupart dos sénateurs occupés, les uns dans les tribunaux, les autres au soin de leurs propres affaires et de celles de leurs amis , négliger absolument celles de la république, ou en être écartés, moins par leurs occupations que par la volonté de quelques liommes superbes. Ce sont les nobles qui , avec un petit nombre de sénateurs dont ils grossissent leur faction , usurpent le droit d'approuver, de condamner, de décider tout suivant leurs fantaisies. Mais lorsque le sénat plus nombreux votera par scrutin , ces hommes abaisseront leur orgueil, contraints d'obéir à ceux qu'ils tyrannisaient avec tant d'arrogance.

La lecture de ce projet te fera désirer peut-être de connaître mon avis sur le nombre des membres à admettre dans le sénat, sur le mode dans lequel seront réparties entre eux les fonctions nombreuses et variées de leurs charges, et si l'on confie, connue je le propose, les jugements à la première classe, sur la distinction des diverses espèces d'affaires, et sur le nombre de juges qu'il faut attribuer à chacune. 11 m'eût été facile d'entrer dans ces détails ; mais j'ai cru plus nécessaire de discuter la base même du projet et de t'en montrer la solidité. Une fois entré dans cette voie, les détails d'exécution ne t'offriront plus de difficultés.

Je puis souhaiter que mes conseils soient sages et vraiment utiles, puisque, de tes succès, il me doit revenir de l'honneur : mais je suis plus ciicoiv en-

44 SALLUSTII EPISTOLAE.

cupido exercet, uti quocumque modo et quam primum respublica adjuvetur : libertatem gloriâ cariorem habeo , atque ego te oro hortorque , ne clarissumus imperator, gallicâ gente subactâ, populi romani summum atque invictum imperium tabescere vetustate ac per summam discordiam dilabi patiaris.

Profecto, si id accidat, neque tibi nox neque dies curam animi sedaverit, quin insomniis exercitus, furibnndus atque amens alienatâ mente feraris. Namque mihi pro vero constat omnium mortalium vitam divino numine invisi , neque bonum neque malum facinus cujusquam pro nihilo haberi; sed naturâ diversa praemiabonos, malosque sequi. Interea forte ea tardius procedunt : suus cuique animus ex conscienciâ spem praebet.

Quod si tecum patria atque parentes possent loqui, scilicet haec tibi dicerent : O Caesar! nos te genuimus, fortissumi viri, in optumâurbe, déçus praesidiumque nobis, hostibusterrorem. Quae multis laboribus et periculis ceperamus, ea tibi nascenti cum anima simul tradidimus : patriam maxumam in terris, domum familiamque in patria clarissumam; praeterea bonas artes, honestas divitias, postremo omnia honestamenta pacis et praemia belH. Pro his amplissumis beneficiis, non

EPITRES DE SAELUSTE. /,5

traîne par le besoin de voir, au plus t(k et de quelque manière que ce soit, la république secourue. La liberté m'est plus clière que la gloire: je te supplie, je t'adjure, toi, le plus grand de nos généraux, le vainqueur des Gaulois, ne souffre pas que l'empire souverain, invaincu, du peuple romain, soit dissous par la vétusté et déchiré par les fureurs de la discorde.

Si ce désastre nous est réservé, ô César ! tourmenté par des songes sinistres, égaré, furieux, jeté sans cesse hors de toi-même, n'espère point que le jour ou la nuit apaise un moment le trouble de ton ame. Car je regarde comme certain que la divinité a les yeux ouverts sur la vie de chaque mortel ; qu'aucune action, bonne ou mauvaise, n'est perdue; que, par la force même des choses , un prix différent est assuré au bon et au méchant. Ce prix peut ([uelquefois être tardif : mais la conscience indique à chacun ce qu'il en doit attendre.

Ah ! si la patrie, si nos pères pouvaient se faire entendre à toi , ne te diraient-ils point : « César! « nous, les plus braves des hommes, nous t'avons « donné la vie dans cette excellente cité, pour être « sa gloire , son appui , et la terreur de ses ennemis. « Tout ce que nos travaux et nos périls sans nombre « nous ont acquis, tu l'as reçu de nous avec le jour : « une patrie la plus puissante qui soit dans l'univers, « une origine et une famille très-illustre dans ta (( patrie et aussi une louable instruction et des « richesses pures; enfin tout ce que la guerre offre

46 SALLUSTII EPISTOLAE

flagitium a te , neque malum facinus pelimus ; secl iiti libertatem eversam restituas. Quâ re patratâ, profecto per gentes omnes fama virtutis tuae volitabit. Namque hâc tempestate, tametsi domi militiaeque praeclara facinora egisti, tamen gloria tua cum multis viris fortibus aequalis est : si vero urbem amplissumam nomine, et maxumo imperio, prope jam ab occasu restitueris, quis te clarior, quis major in terris fuèrit? Quippe si morbo jam aut fato huic imperio secus accidat; cui dubium est quin orbem terrarum vastitas, bella, caedes, oriantur? Quod si tibi bona lubido fuerit patriae, parentibus gratifi candi , postero tempore, republicâ restitutâ, gloria super omnîs mortalis agnita, tuaque unius mors vitâ clarior erit(i). Nam viyos interdum fortuna, saepe invidia fatigat : ubi anima naturae cessit , demtis obtrectationibus , ipsa se virtus magis magisque extollit.

Quae mihi utilia factu visa sunt quaeque tibi

(i) J'ai tâché, clans ma traduction, de faire sentir l'intention de Salluste. Il veut, je crois, placer César, restaurateur de la république, au-dessus de tous les héros passés, quoique la mort ait

« d'honneurs et la paix de dignités. Pour prix de « bienfaits si grands , ce n'est point un crime, ce « n'est point une action honteuse que nous te dece mandons , c'est le rétablissement de la liberté « renversée. Accomplis cette œuvre , et la renom- « mée de tes vertus volera parmi toutes les nations. « Quelque brillantes, jusqu'à ce jour, qu'aient été « tes actions comme guerrier et comme citoyen , « cette gloire, toutefois, t'est commune avec d'autres « grands hommes. Mais si tu relèves , sur le pence chant de sa chute , cette cité dont le renom est si (c étendu , la puissance si auguste , quel mortel (c dans l'univers sera plus grand, plus illustre que « toi? Si, au contraire, cet empire était détruit par « ses vices ou par le destin , peut-on douter qu'à « l'instant ne se répandissent sur toute la terre , les « guerres, les massacres, la désolation ? Suis le noble ce désir de te montrer reconnaissant envers ta patrie ce et tes aïeux : et le rétablissement de la république K t'assurera, dans la postérité, une gloire au-dessus ce de celle Jde tous les autres hommes ; et la mort ce seule pourra ajouter à l'éclat de ta vie. Tant que ce l'homme respire , la fortune l'attaque quelquefois, ce et plus souvent l'envie : dès que le héros a cessé ce d'être, ses détracteurs se taisent; et chaque jour ce élève plus haut sa renommée. »

Pour moi , César, j'ai rédigé aussi brièvement que

mis le sceau à leur gloire. Ce sera , dit-il , César seul dont la mort pourra élever la gloire au-dessus de celle de César vivant.

48 SiLLUSTII EPISTOLAE.

iisui fore credidi , quam paucissumis potui perscripsi. Ceterum , Deos immortales obtestor, iiti quocumque modo âges, ea res tibi reique publicae prospéré eveniat.

je l'ai pu , ce que j'ai cru praticable et utile à tes intérêts. Quelque parti que tu prennes, je supplie les dieux immortels de faire que l'issue en soit prospère à toi et à la république.

5o SALLUSTII EPISTOLAE.

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