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EPITRE DEUXIEME

Le peuple romain put croire autrefois que le hasard dispensait les royaumes, les empires et tout ce que désirent les avides mortels : d'autant plus que ces biens semblaient souvent , comme par caprice, distribues aux hommes les moins dignes ; et que nul n'avait pu les conserver sans mélange. Mais l'événement a démontré ce que dit Appius dans ses poésies , que chacun est Varliscin de sa fortune. Tu en es surtout la preuve, 6 César; toi qui as surpassé de si loin les autres hommes, qu'ils se lassent plutôt de louer tes actions que toi de faire des actions dignes de louange.

Mais les biens conquis par le courage, non moins que les ouvrages de l'industrie , exigent, pour être conservés , luie grande activité : l'incurie les dégrade, ils s'écroulent faute d'appuis. Nul, en effet, ne cède volontairement l'empire à un autre : et quelles que soient les vertus et la clémence de celui qui exerce le pouvoir suprême , on le craint toutefois, parce qu'il peut, s'il le veut, être méchant. Cela vient de ce que le plus souvent les hommes investis

vero. \\ faudrait dans ce dernier cas traduire. ainsi : « Le peuple « romain dispensait autrefois, etc. » Mais ce sens se lie rnal avec tout ce rjui suit.

52 SALLUSTII EPISTOTAE.

tiores putant, qiio illi quibus imperitantnequiores fuére.

At contra id eniti decet , quum ipse bonus atque strenuiis sis , uti qiiam optumis imperites : nam pessumiis quisque asperrumè rectorem patitur. Sed tibi hoc gravius est quam ante te omnibus, armis parta coniponere. Bellum aliorum pace moUius gessisti; ad hoc, victores praedam petunt victi cives sunt. Inter bas difficultates evadendum est tibi , atque in posterum firmanda respublica, non armis modo neque adversum hostes , sed , qaod multo magis muhoque asperius est, bonis pacis artibus. Ergo omnes magna mediocrique sapientiâ, res hue vocat quae quisque optuma potest ut dicat.

Ac mihi sic videtur, qualicumque modo tu victoriam composueris, ita alia omnia futura; sed iam quo meUus faciUusque constituas, paucis quae me animus monet, accipe.

Bellum tibi fuit , imperator, cum homine claro, magnis opibus, avido potentiae, majore fortunâ quam sapientià; quem secuti sunt pauci per suam

EPURES DE SALLLSTE. 53

de ce pouvoir suivent des princii)es pervers , et mesurent leur sûreté à la corruption de ceux qu'ils dominent.

Mais toi qui joins la bonté à l'énergie, il est de ta gloire de faire tout pour commander aux hommes les meilleurs; car plus riiomme est méchant, moins il supporte patiemment qu'on le gouverne. Mais il t'est moins facile qu'à aucun autre avant toi, do constituer l'Etat que t'a soumis la victoire. Par toi , la guerre a été moins cruelle que ne l'était la paix sous tes adversaires : aujourd'hui les vainqueurs demandent leur proie; les vaincus sont tes concitoyens : gouvernant à travers ces écueils, tu dois affermir à jamais la république, non-seulement par les armes et contre les attaques extérieures, mais, ce qui est plus grand et plus difficile , par la sagesse d'institutions pacifiques. Ainsi la conjoncture appelle tous les citoyens, quelle que soit la mesure de leurs lumières, à énoncer l'avis qu'ils estiment le meilleur.

Je pense, quant à moi, que la manière dont tu useras de la victoire décidera de tout le reste. Souffre donc que je t'expose en peu de mots mon o])inion sur le parti le plus facile et le plus sûr que tu puisses prendre.

Tu as combattu un homme illustre, comblé de richesses, avide de pouvoir, plus grand par sa fortune que par son habileté. De ceux (jui l'ont suivi, un petit nombre, parles injures qu'ils t'avaient faites,

'54 SALLUSTII EPISTOLAE.

iiijuriam tibi inimici(i); item quos afFmitas aiit alla necessitudo traxit : nain particeps dominationis neqiie fuit quisquam, neque si pati potuisset, orbis terrarum bello concussiis foret. Cetera multitude vulgi, more magis quam judicio, post alius alium quasi prudentiorem seculi.

Per idem tempus, maledictis iniquorum occupandae rei publicae in spem adducti, homines quibus omnia probro ac luxurià polluta erant, concurrere in castra tua; et aperte quietis mortem, rapinas, postremo omnia quae corruptus animus jubebat, minitari. Ex quîs magna pars, ubi neque creditum condonare, neque te civibus sicuti hoslibus uti vident, defluxére : pauci restitére, quibus magis otium in castris quam Romae futurum erat; tanta vis creditorum impendebat!

Sed ob easdem caussas, immane dictu est quanti et quam multi mortales postea ad Pompeium discesserint; eoque per omne tempus belli, quasi sacro atque inspoliato fano debitores usi.

(i) «Qui, pour leur malheur étaient tes ennemis. » (Beauzée.) Tous les ennemis de César le furent pour leur malheur. « Quel- « ques-uns furent entraînés par des ressentiments personnels con- « tre toi. » (Bureau de la Malle). Je n'admets pas que Salluste reproche ici à son protecteur de s'être attiré des ennemis par des torts personnels. Per suam injuriam doit signifier ici Vinjnstice qu'on a faite et non celle qu'on a soufferte. Salluste sert bien son

EPURES DE SALLUSTE. 55

s'étaient rendus tes ennemis. D'autres furent entraînes par des liaisons de parente , ou par quelque attachement personnel ; car personne ne partageait sa puissance ;et s'il avait pu souffrir un égal, la guerre n'eût point ébranlé l'univers. Quant au reste, tourbe cédant à l'habitude plus qu'au discernement, chacun a suivi, comme le plus sensé, celui qui marchait devant lui.

A la même époque, induits par des bruits calomnieux à espérer qu'ils envahiraient la chose publique, des hommes tout souillés de débauches et d'opprobres , venaient en foule grossir ton armée, et menaçaient ouvertement le citoyen paisible de la mort , du pillage , en un mot de toutes les violences que leur inspirait un cœur corrompu. La plupart d'entre eux t'ont depuis abandonné , voyant que tu ne voulais ni prononcer l'abolition des dettes, ni traiter les citoyens en ennemis. Quelques-uns demeurèrent dans ton camp ; ils y devaient trouver plus de tranquillité qu'à Rome , où s'apprêtaient à fondre sur eux tant de créanciers.

JMais il est impossible de dire et quels citoyens, et combien , par un motif semblable, se retirèrent ensuite vers Pompée; et tout le temps de la guerre, restèrent près de lui, comme dans un asile sacré, inviolable, ouvert à tous les débiteurs.

protecteur, lorsqu'il accuse les partisans de Pompée de n'avoir pris les armes que parce qu'ils craignaient le ressentiment de César , dès longtemps offensé par eux. Dehrosses traduit en ce sens : «Qui se déclarèrent contre vous, parce qu'ils vous avaient o(fensé. •

56 SALLUSTII EPISTOLAE.

Igitur, quoniam tibi victori de bello atquepace agitandum est , hoc ut civiliter deponas , illa ut quam justissima et diuturna sit; de te ipso primum quia compositurus es , quod optumum factu est existuma. Equidem ego cuncta imperia crudelia, magis acerba quam diuturna arbitror; neque quemquam a multis metuendum esse, quin ad eum ex multis formido recidat ; eam vitambelr lum aeternum atque anceps gerere , quoniam neque adversus neque ab tergo aut lateribus tutus sis, semper in periculo aut metu agites. Contra qui benignitate et clementiâ imperium temperavêre, his laeta et candida omnia visa ; etiam hostes aequiores quam aliis cives.

An qui me, his dictis, corruptoremvictoriaetuae, nimisque in victos bona voluntate praedicent? sci- Hcet quod ea quae in externis nationibus , naturâ hostibus, nosque majoresque nostri saepe tribuêre, ea civibus danda arbitror; neque barbaro ritu, caede caedem, et sanguine sanguinem expiandum. An illa quae paullo ante hoc bellum, in Cn. Pompeium , victoriamque Sullanam increpabantur, obiivio abstulit? Domitium, Carbonem, Brutum, alios item, non armatos, neque in praelio, jure belli, sed postea supplices per summum scelus

Victorieux aujourd'hui, tu dois t'occuper de la guerre et de la paix ; terminer l'une en bon citoyen , rendre l'autre aussi juste que solide : fixe-toi donc d'abord sur le meilleur principe qui puisse diriger ta conduite personnelle. La puissance exercée avec barbarie est toujours, je crois, plus terrible que durable. Nul ne peut être redoutable à un grand nombre d'hommes, qui ne doive à son tour en redouter un grand nombre. La vie devient une guerre interminable et toujours indécise: ne se sentant hors d'atteinte ni de front , ni par derrière, ni autour de soi, on n'est jamais exempt d'effroi ou de péril. A ceux qui, au contraire, ont tempéré le pouvoir par la bonté et la clémence, tout a semblé favorable et prospère : ils ont trouvé plus d'équité dans leurs ennemis que d'autres dans leurs concitoyens.

Quelques hommes m'accuseront-ils de frapper de stérilité ta victoire, et de me montrer trop favorable aux vaincus, parce qu'au lieu de venger, suivant la coutume des barbares, le sang par le sang, le massacre par le massacre, je propose d'accorder à nos concitoyens, ce qu'ont souvent obtenu de nous et de nos ancêtres , des peuples étrangers , nos ennemis naturels? Quoi ! a-t-on oublié les reproches qui, peu avant la guerre, flétrissaient et Pompée, et le triomphe de Sylla ? A-t-on oublié Domitius , Carbon , Brutus, et tant d'autres Romains, égorgés, non clans le combat, les armes à la main, et par le droit de la guerre , mais, 6 comble de crimes, désarmés et sup-

58 SALLUSTTI EPISTOLAE.

interfectos; plebem romanam, in villa publicâ(i) pecoris modo conscissam? Heu! quam illa occulta civium funera , et repentinae caedes in parentum autliberorum sinum, fuga mulierumet puerorum, vastatio domorum, ante partam a te Yictoriam, omnia saeva atque crudelia erantl

At quae te illi iidem hortantur : et scilicet id certatum esse utrius vestrùm arbitrio injuriae fièrent; neque receptam a te sed captam rempublicam! et eâ caussâ exercitus, stipendiis confectis, optumos et veterrumos omnium, adversum fratres parentesque ac liberos armis contendere, ut ex alienis malis deterrumi mor taies ventri atque profundae lubidini sumtus quaererent , atque essent opprobria victoriae quorum flagitiis commacularetur bonorum laus. Neque enim te praeterire puto quali quisque eorum more aut modestiâ, etiam tum dubiâ victoriâ, sese gesserit ; quoque modo, in belli administratione, scorta aut convivia exercuerint nonnulli quorum aetas ne per otium qui' dem voluptates sine dedecore attigerit.

(i) «Invilldpiiltlicd, dans la métairie publique.» (5ert«r;ec) «Eiitaslsés dans un parc {Debrosses). » Le massacre de six mille Romains que Salliistc rappelle ici, eut lieu, |)ar ordre de Sylla, dans

pliants! A-t-on oublié le peuple romain, parqué dans un édifice public, et mis en pièces, comme un vil troupeau ? Hélas ! combien les assassinats secrets , le meurtre des citoyens soudainement immolés dans les bras de leurs fils ou de leurs pères, la fuite des femmes et des enfants , le pillage des maisons , combien tout, eu un mot, était cruel et atroce avant ta victoire !

Et ce sont de telles horreurs que ces mêmes hommes t'invitent à renouveler ! Ainsi , nous n'aurions combattu que pour décider qui de César ou de Pompée pourrait à son gré commettre l'injustice! la république n'aurait pas été recouvrée , mais envahie par toi ! les plus aguerries , les plus vaillantes de nos troupes, au terme de leurs travaux, auraient pris les armes contre leurs frères , leurs pères et leurs enfants , afin seulement que les plus vils des mortels trouvassent, dans les maux de leurs concitoyens, de quoi alimenter leur voracité et leur insatiable débauche , et couvrissent la victoire d'un tel opprobre , que la honte de leurs vices ternît la gloire des braves ! Car tu n'as sûrement point oublié de quelle manière et avec quelle retenue vivait chacun d'eux , quand la victoire était encore incertaine; comment, au milieu des soins que la guerre réclamait, on voyait s'abandonner à des orgies ou à des prostituées , des hommes dont la vieillesse , dans le loisir même de la paix, n'eût pu, sans quelque opprobre, accorder un moment à la volupté.

rhippodi"ome, pioche du temple de Bellone, où le sénat était assemblé au naine nionicnl.

6o SALLUSTII EPISTOLAE.

De bello satis dictum.

De pace firmandâ quoniam tuque et omnes tui agitatis; primum id quaeso considéra quale id sit de quo consultas; ita bonis malisque dimotis, patenti via ad verum perges. Ego sic existumo : Quoniam orta omnia inlereunt, quâ tempestate urbi romanae fatum excidii adventarit, cives cum civibus manus conserturos : ita defessos et exsangues régi aut nationi praedae futures : aliter non orbis terrarum nequecunctae gentesconglobataemovere aut contundere queunt hoc imperium. Firmandâ igitur sunt concordiae bona, et discordiae malaexpellenda.

Id ita eveniet si sumtuum et rapinarum licentiam demseris; non ad vetera instituta revocans quae jampridem corruptis moribus ludibrio sunt, sed si suam cuique rem familiarem finem sumtuum statueris.

Quoniam is incessit mos ut homines adolescentuli, sua atque aliéna consumere, nihil lubidini atque aliis rogantibus denegare, pulcherrumum putent; eam virtutem et magnitudinem animi, pudorem atque modestiam pro socordiâ aestument : ergo animus ferox , pravâ via ingressus , ubi consueta non suppetunt, fertur accensus, in

ÉPITRES DE SALLUSTE. 6i

Je n'en dirai pas davantage au sujet de la guerre.

Ton but et celui de tous les tiens étant d'affermir la paix , considère avant tout la nature de ce que tu te proposes, afin que, distinguant les inconvénients et les avantages , tu arrives sans obstacle à la vérité. Voici mon opinion : Puisque tout ce qui a commencé doit finir, à l'époque que le destin aura marquée pour la ruine de Rome, nos citoyens combattront les uns contre les autres; et, épuisés ainsi de forces et de sang , ils deviendront la proie d'un despote ou d une nation étrangère. Autrement, ni l'univers , ni tous les peuples conjurés ne peuvent abattre ou ébranler cet empire. Il faut , en conséquence , rendre durables les avantages de la concorde, et prévenir les maux que les dissensions enfantent.

Tu y parviendras, si tu réprimes la licence des profusions et des rapines ; non en rappelant les institutions anciennes , rendues dès longtemps ridicules par la corruption des mœurs, mais en mettant chaque citoyen dans l'impossibilité de dépenser au delà de ce qu'il possède.

Aujourd'hui, grâce à l'usage, les jeunes gens croient se faire honneur en dévorant à la fois et leurs biens et ceux d'autrui, en ne refusant rien à leurs passions et à l'avidité de ceux qui les entourent. Voilà où ils placent la vertu et la grandeur d'âme; et la modération et la retenue ne leur semblent plus que bassesse. Aussi ces esprits bouillants, égarés dans une voie perverse, dès que les ressources ordinaires ne leur suffisent'plus , s'élancent avec avidité, tantôt

62 SALLUSTII EPISTOLAE.

socios modo, modo in cives, movet composita, et res novas veteribus acquirit(f).

Quare tollendiis foenerator in posteriim, iiti suas quisqiie res curemus. Ea vera atque simplex via est (2) : magistratum populo , non creditori gerere; et magnitudinem animi in addendo non demendo reipublicae ostendere.

Atque scio quam aspera res in principio futura sit, praesertim iis qui se, in victoriâ, licentius liberiusque quam artius futuros credebant. Quorum si saluti potius quam lubidini consules, iilosque, nosque et socios in pace firmâ constitues. Si eadem studiaartesque juventuti erunt, nae ista egregia tua fama simul cum urbe Rom a brevi concidet.

Postremo sapientes pacis caussâ bellum gerunt,

(i) M Faire de nouvelles acquisitions aux dépens des anciennes.» (Beaitzée) ... « Cherchei" de vieux moyens pour acquérir de nouveaux biens. » {Debrosses.) Je ne comprends pas ces deux versions. « Ils sacrifient la fortune de l'État pour relever la leur. » {Dureau de la Malle.) Veteribus ne peut être traduit par la fortune de l'état. Je crois avec Wasse que le texte est altéré. Le sens de l'auteur est peut-être , qu'après s'être ruinés par le désordre et la profusion , les nobles emploient les débris de leur ancienne fortune , et les emprunts que leur procure encore le crédit attaché à leur nom , pour acheter des suffrages, et parvenir à des magistratures où, par le brigandage et la concussion, ils renouvellent leurs richesses.

sur les citoyens, tantôt sur les alliés, renversent l'ordre établi, et, au milieu du trouble, renouvellent leurs ricliesses.

Il faut donc proscrire désormais les prêteurs et l'usure, afin que chacun ne s'enrichisse que par le soin de ses propres affaires. Grâce à ce moyen simple, mais efficace, on verra le magistrat exercer ses fonctions pour l'intérêt du peuple, et non d'un créancier, et mettre son honneur à accroître la richesse de l'État et non à s'enrichir de ses pertes.

Je sais combien cela présentera d'abord de difficultés , surtout de la part de ceux qui , dans la victoire, espéraient trouver plus de liberté et de licence, et non des lois répressives. Mais en travaillant à sauver ces mêmes hommes , plutôt qu'à flatter leurs passions , tu peux assurer une paix solide à eux , à nous, à nos alliés. Si, au contraire, notre jeunesse conserve les mêmes goûts et les mêmes mœurs, ta réputation , quelque brillante qu'elle soit , s'écroulera bientôt avec la république.

L'homme sage ne fait la guerre que pour avoir la

(a) Beauzée ne sépare via est de magistratum que par une virgule, et fait dire à l'auteur que le moyen de réprimer l'excès des dépenses, est d'amener le magistrat à ne plus gérer ses fonctions pour ses créanciers, mais pour le peuple. Mais Salluste attribue les maux de la république à un amour effréné du luxe, et surtout à l'usure qui, fournissant au prodigue des ressources perfides, le plonge dans un tel abîme qu'il n'en peut plus sortir que par le renversement des lois et de l'État. Or, un règlement sompliiaire et la répression de l'usure peuvent être l'objet de lois positives, et non pas l'intégrité des magistrats, qui doit résulter, au contraire, de l'efficacité de ces lois.

64 SALLUSTII p:PISrOLAE.

laborem spe otii sustentant : nisi illara firmam efficis, vinci an vicisse, quid retulit. Quare capesse , per deos, rempiiblicam ; et omnia aspera , iiti soles, pervade : nam aut tu mederi potes, aut omittenda est cura omnibus. Neque quisquam te, ad crudeles poenas aut acerba judicia , invocat , quibus civitas vastatur magis quam corrigitur; sed uti pravas artes malasque lubidines ab juventute prohibeas. Ea vera clementia erit, consuluisse ne immerito cives patriâ expellerentur (i); retinuisse ab stultitiâ et falsis voluptatibus : pacem concordiamque stabilivisse : non , si flagitiis obsecutus, delicta perpessus, praesens gaudium cum mox futuro malo concesseris.

Ac mihi animus quibus rébus alii timent, maxume fretus est; negotii magnitudine; et quia tibi terrae et maria simul omnia componenda sunt (quippe res parvas tantum ingenium attingere nequit); magnae curae magna merces est.

Igitur provideas oportet ut plebs largitionibus et publico frumento corrupta, habeat negotia

(i) Il ne s'agit plus ici d'exils arbitraires, ni d'abus de pouvoir , mais des maux qu'entraîne l'amour désordonné des richesses. La leçon généralement reçue, ne immerito, etc., ne se lie donc ni à ce qui précède, ni à ce qui suit. J'ai cru pouvoir lire, avec Ursinus ,

ÉPITRES DE SALLUSÏE. ('.5

paix, ne supporte le travail que dans l'espoir du repos. Si tu ne rends la paix inébranlable, qu'importe d'avoir été vainqueurs ou vaincus. Au nom des dieux, César, prends soin de la république, et surmonte toutes les difficultés avec ta vigueur accoutumée. Tu peux remédier à nos maux , ou personne ne doit l'entreprendre. Nous ne te demandons point des condamnations sévères, des supplices cruels, qui dévastent la cité plutôt qu'ils ne la corrigent : nous te conjurons d'arraclier la jeunesse à des goûts dépravés, à des occupations pernicieuses. La véritable clémence consiste à empêclier que les citoyens ne s'exposent témérairement à l'exil; à les écarter du dérèglement et des plaisirs trompeurs ; à rendre stables la paix et la concorde; et non pas à condescendre aux actions honteuses, à tolérer les crimes, à laisser acheter la satisfaction du moment au prix d'un désastre prochain.

Mon esprit se rassure, je l'avoue, par cela même qui effraye les autres, par la grandeur de la tâclie qui t'est imposée, et parce que ton génie, trop sublime pour descendre à de minces détails , doit tout régler à la fois, et sur la terre et sur les mers : d'une si vaste entreprise, le prix sera immense.

Corrompu jusqu'ici par les largesses et les distributions de blé, que le peuple se livre désormais à des occupations qui l'empêchent de travailler ;i la

lie merito cii'es , etc., « Empêcher que les citoyens ne se trouvent , par leur pauvreté ou par leurs crimes, forcés de s'exiler de leur patrie. »

66 SALLUSTIl EPISTOLAE.

sua, quibiis ab malo publico detineatur ; juventus probitati et industriae, non sumtibiis neque divitiis studeat. Id ita eveniet, si pecuniae , quse maxuma omnium pernicies est, usum atque decus demseris.

Nam saepe ego cum animo meo reputans quibus quisque rébus clarissumi viri magnitudinem invenissent, quae res populos nationesve magnis auctoribus auxissent, ac deinde quibus caussis amplissuma régna et imperia corruissent ; eadem semper bona atque mala reperiebam, omnesque victores divitias contemsisse et victos concupivisse. Neque aliter quisquam extollere sese, et divina mortalis attingere potest nisi, wnissis pecuniae et corporis gaudiis, animo indulgens; non assentando neque concupita praebendo perversam gratiam gratificans, sed in iabore, patientiâ, bonisque praeceptis , et factis fortibus exercitando. Nam domum aut villam exstruere, eamque signis, aulaeis, aliisque operibus exornare, et omnia potius quam semet visenda efficere; id est non divitias decori habere , sed ipsum illis flagitio esse.

Porro ii quibus bis die ventrem onerare, nullam noctem sine scorto quiescere mos est, ubi animum quem dominari decebat, servitio oppressére, nequicquam eo hebeti atque claudo pro

ruine de l'Etat; qu'aux richesses et aux profusions, la jeunesse préfère l'exercice de la vertu et des talents : voilà le but que tu dois atteindre; et tu y parviendras, si la plus forte cause de la ruine de tous, l'or, perd le prix et l'estime qui y sont attachés.

Ayant souvent recherché par quelles voies sont arrivés à la gloire les hommes les plus illustres, quel principe a, par la bravoure des héros, agrandi les peuples et les nations, quelles causes enfin ont entraîné la chute des royaumes et des empires les plus vastes, j'ai retrouvé constamment les mêmes maux et les mêmes biens , l'amour des richesses chez les vaincus, et leur mépris chez les vainqueurs. J'ai vu que l'homme, pour s'élever, et quoique mortel, approcher des dieux , doit négliger l'opulence et les plaisirs du corps , ne s'occuper que de son esprit , non pour lui faire goûter une satisfaction pernicieuse en caressant ses passions et obéissant à ses désirs, mais pour le former au travail , à la patience , aux instructions saines, aux actions courageuses. Car élever un palais ou une maison de campagne, l'orner de statues, de tapis et de mille autres décorations, faire que, chez soi, tout soit à voir plutôt que soi-même, c'est déshonorer la richesse, et non s'en faire honneur.

Quant à ces hommes accoutumés à se gorger de nourriture deux fois par jour, et à ne liouver le sommeil que dans les bras d'une concubine, lorsqu'ils ont avili dans l'esclavage des sens leur Ame faite pour commander, vainement ensuite veulent-ils

68 SALLUSTIÏ EPISÏOLAE.

exercitio iiti voluiit: nam imprudentiâ pleraque et se praecipitant.

Verum haec et omnia mala pariter cum honore pecuniae desinent, si neque magistralus, neque alla vulgo cupienda, venalia erimt.

Ad hoc, providenduin est quonam modo Italia atqiie provinciae tutiores sint : id quod factu haud obscurum est; nam iidem omnia vastant, suas deserendo domos et per injuriam aUenas occupando.

Item ne, ut adhuc, mihtia injusta et inaequalis sit; quum ahi triginta, pars nuUum stipendium faciet. Et frumentura , id quod antea praemium ignaviae fuit , per municipia et colonias ilUs dare conveniet, quum stipendias emeritis domum reverterint.

Quae reipubUcae necessaria tibique gloriosa ratus sum, quam paucissumis absolvi. Non pejus videtur pauca nunc de facto meo disserere. Plerique mortales ad judicandum satis ingenii habent aut simulant : verum tamen ad reprehendenda aliéna facta aut dicta ardet omnibus animus; vix satis apertum os aut Hnguaprom ta videtur quae me-

mettre en œuvre leur esprit émoussé et rétréci : leur impuissance précipite la ruine des affaires et leur propre ruine.

Ces maux, ainsi que tous lés autres, s'évanouiront, je le répète, avec le culte des richesses, dès que cesseront d'être vénales les magistratures et toutes les choses communément désirées.

Il faut ensuite rétablir la sûreté publique en Italie et dans les provinces. Le moyen n'en est pas difficile, puisque ce sont encore ces mêmes hommes qui dévastent tout, et abandonnent leur héritage pour s'emparer avec violence de l'héritage d'autrui.

La milice ne doit plus être réglée avec une inégalité et une injustice telles que les uns fassent trente campagnes, et que les autres n'en fassent pas une seule. Il convient aussi que les distributions de blé, qui étaient devenues le prix de la fainéantise , soient réparties exclusivement , dans les municipes et les colonies, aux citoyens qui rentreront dans leurs foyers après avoir servi le temps de leur engagement.

J'ai exposé succinctement ce qui me semble profitable à la république et à ta gloire. Je crois également à propos de dire quelques mots sur la tâche que je me suis imposée. La plupart des hommes ont ou paraissent avoir assez de sens pour porter des jugements sains. Mais s'il s'agit de reprendre les actions ou les paroles d'autrui, il n'en est point qui ne se passionne ; la bouche semble trop lente à s'ouvrir, la langue trop peu active pour exprimer tout

70 SALLUSTII EPISTOLAE.

dilata pectore evolvat. Qiiibus mesubjectum haud poenitet; magis reticuisse pigeret. Nam sive hâc, seu meliore via perges , a me quidem , pro virili parte dictum et adjutum fiierit. Reliquum est optare uti quae tibi placuerint, ea dii immortales approbent beneque evenire sinant.

ce que l'on pense. Je ne me repens pas, néanmoins, de m'être exposé à de telles censures; je regretterais bien plus d'avoir gardé le silence. Car, soit que tu suives cette voie ou toute autre meilleure, j'aurai parlé, j'aurai agi pour la chose publique, suivant mes facultés. Il ne me reste qu'à faire des vœux pour que les dieux immortels, quelles que soient tes résolutions, les approuvent et les couronnent d'un heureux succès.

J. EXSUPERANTIUS.

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