L HOMME ET LE POETE
s'associe au judicieux, ce qui communique à l'ensemble de sa physionomie un air d'autorité dont le caractère imposant n'exclut point l'attrait d'une bunliomie sympaliiique.
L'homme et le poète. — Il y eut en effet peu d'hommes d'un commerce plus sûr. Si la sévérité de ses jugements condamna des vers misérables à un juste mépris la dignité de sa vie fut aussi la censure des mœurs littéraires qu'il réforma par ses exemples. En recevant les dons du souverain qui représentait l'État, il n'aliéna jamais son indépendance. Louis XIV faisant un jour rechercher le grand Arnauld, pour l'envoyer à la Bastille, « Le roi est trop heureux pour le trouver», dilBoileau. N'osa-t-il pas qualifier Scarron de « méchant poète » devant sa veuve, alors toute-puissante, et épouse secrète de Louis XIV? Tandis que tant de muses mercenaires se mettaient aux gages des sots de qualité, il conserva, par sa tenue, le droit de dire bien haut :
Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain!
11 ajoutait, il est vrai, à l'adresse de Racine, forcé par des nécessités domestiques de veniire ses ouvrages :
Je sais qu'un noble auteur peut sans honte et sans crime Tirer de son travail un tribut légitime.
Car ses ouvrages, il les donna, sans compter, et son désintéressement égala sa générosité. Le célèbre avocat Patru ayant été réduit à vendre ses livres, Despréaux lui acheta sa biltliothèque un tiers de plus qu'elle ne valait, et à la condition qu'elle ne lui reviendrait qu'après le décès de son premier possesseur. Nous avons déjà vu, et d'après le témoignage d'un de ses ennemis, Boursault, qu'en 1683, la pension de Corneille ayant été supprimée, il courut chez le roi, prêt à offrir la sienne à l'auteur de Cinna s'il n'avait pas obtenu réparation d'un oubli qui l'indignait. Aussi, de quel prix n'était pas son amitié! 11 protégea Molière vivant contre les menées d'une cabale hypocrite, et il versa sur sa tombe et sur le « peu de terre obtenu par prière » une larme vengeresse : il mérita que
!JGO BOILEAU.
Racine, à son lit de mort, lui fit cet adieu : « Je regarde comme un bonheur de mourir avant vous ».
L'accuser de sécheresse serait donc calomnier un honnête homme, dont la sensibilité ne l'ut pas moins ardente à l'éloge des bons ouvrages qu'au blâme des mauvais. Car, lorsqu'il loue, c'est à plein cœur, et d'un vers passionné, sous lequel tressaille l'émotion d'une âme que réjouit le bonheur d'admirer. Voyez alors comme il se déride, et s'épanouit. Quelle chaleur pénétrante! Quel feu de conviction! Y a-t-il un applaudissement plus attendri, plus fraternel que cette épitre à Racine (1677), où chaque mot porte, où, par une éloquence dont les beautés ne sont que l'instinct de la justice, il se montre tout à fait digne du haut rang qu'il occupe parmi les maîtres de son siècle, c'est-à-dire arbitre puissamment établi dans un genre où il excelle, n'enviant rien à personne, distribuant la sentence avec une impartiale équité, respecté des uns, craint des autres, et classant ceux mêmes qui sont au-dessus de lui, comme le Gaton de l'Elysée Virgilien : His dantein jura Catonem ?
Chronologie de ses satires et de ses épitres. -7- Ne pouvant ici le suivre dans toutes les occasions où se déployèrent les mérites que nous venons de signaler, distinguons du moins les principales périodes de sa vie littéraire, et pour les rendre plus nettes, dressons le tableau chronologique de ses satires et de ses épîtres. Leurs dates en effet ne concordent pas avec leurs numéros d'ordre dans les éditions, et cette discordance peut amener des erreurs sur l'histoire de l'esprit et du rôle de leur auteur. Il les faut dater ainsi : de 1660 les deux satires I et VI {le Départ du Poète et les Embarras de Paris), qui d'abord n'en faisaient qu'une: de 1663, la satire VII {Sw la satire); de 1664, les satires II et IV (A Molière, la Rime et la Raison:; les Folies humaines); de 1665, les satires III et V [le Repas ridicule; la Noblesse); de 1667, les satires VIII et IX {rHomme;A son esprit); de 1692, la satire X {les Femmes); de 1698, la satire XI {l'Honneur) ; de 1705, la satire XII {VÉquivoque) ; — de 1669, les épîtres I et II, qui d'abord n'en faisaient qu'une {Au Roi, les Avantages de la Paix; A l'ahhè des Roches, les Plaideurs) ; de 1672, l'épître IV {Au Roi, le Passage du Rhin) ; de 1673, l'épître III (A Arnauld, la Fausse Honte) ; de 1674, l'épître V (A M. de Guilleragucs, la