I. — Faits historiques
Les devanciers. — Quelque temps après le Cid, Corneille fixa son choix sur le sujet que lui offrait l'admirable récit où Tite-Live raconte le combat des Horaces et des Guriaces. En l'abordant, il rencontrait des devanciers. La plus ancienne des tragédies inspirées par cette légende est une Orazia {Sœur d'Horace) de l'Arétin, imprimée à Venise en 1546. Une autre, qui a pour titre VHorace trigemine {tergemini, les trois jumeaux, dit Tite-Live) est française et parut en 1596. Composée par Pierre Laudun d'Aigaliers, et dédiée au duc de Joyeuse, elle a un double dénoûment, la grâce accordée au « sorricide », et la mort du roi TuUius foudroyé par les dieux qui veulent le punir d'avoir ccarlelé Metius Sufîetius. Ce qu'il y a de plus remarquable dans celte pièce, c'est ce vers bizarre qu'échangent les champions de Rome et d'Albe :
Gà, çà, tue, tue, tue. — Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.
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Le Iroisièine Horace a pour litre el Honntdo henmtno (Le {.'loiioux frère), est l'œuvre de Lope de Véga et fut public en 1022, avec le titre de tragi-comedia souligné de l'épi thète de famosa (l'ameuse) que s'oclroicnl toujours les auteurs espagnols, et qui ne tire pas à conséquence. Les personnages n'y sont que des héros de roman, qui pourraient aussi bien s'appeler don Gusman, don Pèdre et don Gomez, comme le fait remarquer Saint-Marc Girardin. On y voit des femmes déguisées en cavaliers, une (ille de sénateur que son pore veut faire religieuse, un enlèvement, des scènes de comédie, et, pour dénouer toutes ces aventures, un mariage à l'espagnole.
Malgré ces bizarreries, il est probable que cet ouvrage eut l'honneur de suggérer à Corneille le drame dont il conçut l'idée dès le i't juillet 1637, comme semble le prouver un passage d'un pamphlet relatif à la querelle du Cid, publié au milieu de 1637, et qui a pour titre : Lettre du df'sinti'ressd au sieur Mairet : « Si par de petites escarmouches, y dit l'auteur, lequel parait bien être Corneille lui-même, vous amusiez un si puissant «unomi (Corneille), vous dissiperiez un nuage qui se forme en Noiniandic, et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver ». Est-il besoin d'ajouter qu'entre les deu.x poèmes il n'y a guère d'autre ressemblance que la communauté d'une fable populaire et classique?
Quoi (pi'il en soit, ce fut au commencement de 164u que parut cnlin l'œuvre annoncée j)0ur l'hiver do 1637. La cause de ce retard n'était point dans les e.vigences de la lutte que le Cid dut soutenir contre ses ennemis, car elle venait d'être officiellement close, le 5 octobre 1637, par une lettre que Boisrobert écrivit à Mairet, sur l'ordre du cardinal. Mais à la suite do tant de disgrâces iinniérilées, (Corneille se sentait pris d'un il'touragement profond, ainsi que l'atteste ce passage tiré 'l'une lettre de Balzac à Chapelain, datée du 9 mars 1640 : « Corneille est ici depuis trois jours.... Il ne fait plus rien et
iidéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a
iiuté du métier, cl lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu, réchauffé et enc»)uragé à .se venger, en faisant quoique nouveau Cid qui attire encore les sufiragos de tout lo monde et qui montre que l'art n est pas ce qui fait la beauté; mais il n'y
a pas moyen de l'y résoudre, et il ne parle plus que des règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux Académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances, mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations. »
Malgré de légitimes griefs, le poète n'en dédia pas moins sa pièce au cardinal ; et l'hommage fut même si louangeur que le ministre aurait pu voir dans l'exagération de l'éloge une sorte d'ironie, s'il n'avait été rassuré contre ce soupçon par son amourpropre, et l'ingénuité apparente de celui qu'il venait de persécuter.
On lit en effet, dans la préface de la pièce, dont l'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1641 : « Le sujet était capable de plus de grâces, s'il eût été traité d'une mam plus savante ; mais du moins il a reçu de la mienne toutes celles qu'elle était capable de lui donner et qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une muse de province.... Et certes, Monseigneur, ce changement visible qu'on remarque dans mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à Votre Eminence, qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs? Et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, qu'aux ténèbres grossières que je reprends, quand je me trouve abandonné à ma propre faiblesse? » Le bon billet de Normand qu'avait là Son Eminence!