II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE
Le récit de Tite-Live; comment Corneille en tire une tragédie. — L'action, ses ressorts dans les trois premiers actes. — 11 fallait un art consommé pour tirer une tragédie des pages que nous lisons dans le premier livre de Tite-Live; et l'on peut dire que jamais Corneille ne fut plus qu'ici redevable à son génie. Car, dans cette légende fameuse surtout par le nom de Rome, la matièi^e semblait trop simple pour suffire à un intérêt soutenu durant cinq actes. Voyons donc tout d'abord quelles ressources réussirent à féconder et à varier une situation ingrate pour la scène.
Le grand ressort dont s'avisa Corneille fut de supposer que les liens du sang unissaient déjà les deux familles, et allaient
ôlre resserrés encore par une nouvelle alliance. Dès l'exposilion, nous savons en elTel qu'un des Romains a épousé Sabine, et qu'un des Albains aime Camille, sœur des Iloraces. Les énriolions du foyer se mêleront donc à celles de la pairie, pour rendre pathétiques les alternatives qui serviront ici de cadre à la peinture des caractères et des mœurs.
Lorsque s'ouvre le théâtre, Albe et Rome sont en guerre; et, ce jour-là même, doit se livrer entre elles une bataille décisive. Sabine, qui se plaint d'avoir ses frères dans une armée et son mari dans l'autre, n'ose former un vœu de défaite ou de victoire. Rassurée par un oracle :
El lu seras unie avec Ion Curiace
Sans qu'aucun mauvais sort l'en sépare jamais,
(Acte I, se. u.)
mais alarmée par un songe, Camille, elle aussi, nous fait confidence de son espoir et de ses craintes, lorsque son amant vient annoncer que l'horreur d'une lutte presque fratricide :
Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes : Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles?
(Acte I, se. ni.)
inspire au dictateur albain Metius Suffetius et au roi des Romains TuUus Hostilius la résolution d'en finir par un combat de trois contre trois. En attendant l'arrêt du sort, on échange déjà des gages de concorde, à la faveur d'une trêve conclue d'un mouvement spontané.
Mais la joie des deux flancés sera de courte durée; car à la douceur de ces promesses pacifiques succède presque aussitôt l'impression douloureuse du premier choix qui vient d'être fait et qui désigne les Horaces au périlleux honneur d'un duel où il leur faut mourir plutôt que d'être vaincus. Or ces transes vont redoubler encore lorsque sera connu le nom des champions albains. Pour que l'anxiété devienne de plus en plus poignante, il suffit que ces deux nouvelles soient séparées par un intervalle qui permette au poète de représenter au vif ses principales figures, et d'opposer par exemple à la sloïque impassibilité du héros romain l'attendrissement chevaleresque de Curiace qui le complimente avec tant de courtoisie.
Après la scène où Flavian, un simple messager, a produit, sans le savoir, un effet si tragique par ces mots : Vos deux frcrcs et vous. — Qui? — Vous et vos deux frères, il reste pourtant une lueur d'espérance. Car on apprend qu'au moment où chacun des combattants s'apprête à faire son devoir, les deux camps ont été pris de remords ou de pitié soudaine. En face de ces parents si proches que le caprice du hasard condamne à s'entretuer, ils conviennent d'invoquer les dieux en un sacrifice, pour savoir s'ils consentent à une rencontre qui paraît impie. Outre qu'il est conforme à l'esprit romain d'associer ainsi la religion à tous les actes de la paix ou de la guerre, il y a \k comme un répit pour de cruelles angoisses. Les physionomies que font valoir de si saillants contrastes profitent de cet entr'acte pour se produire de plus en plus en pleine lumière, notamment dans les scèneç où les deux héros ont à soutenir les assauts et les pleurs d'une femme et d'une amante.
Mais, après cette halte pathétique, l'action reprend un nouvel élan; car les auspices ont enfin prononcé : la volonté du ciel ordonne et consacre l'inévitable engagement que ne peuvent retarder les larmes dont le spectacle provoque cette explosion du vieil Horace :
Qu'est ceci, mes enfants? Écoutez-vous vos flammes? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? .... Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse. Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.
Les adieux déchirants ou héroïques sont enfin accomplis. Sabine a dit :
Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.
Le père s'est écrié en citoyen romain :
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
Les adversaires sont donc aux prises; et, tandis que l'épouse et l'amante tremblent pour leurs plus chères affections, voici qu'éclate brusquement, comme un coup de foudre, la péripétie qui nous fait croire à la défaite de Rome. Une suivante, Julie,
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accourt et raconte que deux Horaces ont succombé, que le lioisiènio est en l'uite, el que les trois Curiaces restent maîtres (lu champ de bataille. Rien de plus ingénieux que cette fausse alcric d'où vont procéder les plus éloquents motifs de développements. Mais laissons parler ici Corneille lui-même, et la candeur avec laquelle il fait en quelque sorte son examen de conscience littéraire : « Il passe pour constant, dit-il, que le second acte est un des plus pathétiques qui se voient sur la scène, et le troisième un des plus arlilicieux. II est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée très heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la
; joie dans le quatrième. II a été à propos, pour le jeter dans colle erreur, de se servir de Timpaticnce d'une femme qui suit liinsquemcnt sa première idée, et présume le combat achevé li.ifcc qu'elle a vu deux Horaces par terre, et le troisième en liiile. Un homme, qui doit être plus posé et plus judicieux,
. n'eût pas été propre à donner cette fausse alarme; il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de it'vénement, et n'eût pas été excusable de se laisser emporter <i légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès il'un combat dont il n'eût pas vu la fin. >
C'est à cette méprise que nous devons l'incomparable scène où le vieil Horace, uniquement sensible au deuil de Rome, qui va devenir sujette, et à la honte que la fuite de son fils fera rejaillir sur son nom, jure de lui ôter la vie de ses propres mains, pour le punir de sa lâcheté. Cet éclat de colère ravive toutes les inquiétudes de Sabine, lorsque, par un brusque retour, les félicitations de Valère apprennent enfin la nouvelle du triomphe au père et au citoyen, qui s'écrie dans un transport d'allégresse :
0 mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de mes jours! 0 d'un État penchant l'inespéré secours! Vertu difçnc de Rome, et sang digne d'Horace! Appui de ton pays, cl gloire de ta race! Quand pourrai-jc éloulTer dans tes embrassemonls L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse?
En résumé, la structure des trois premiers actes est une merveille d'industrie, selon le mot familier à Corneille pour désigner ses adresses techniques : il n'a rien fait de plus savant et de plus sublime. Or, pour grouper ainsi des intérêts particuliers autour de l'intérêt général, pour multiplier et graduer les surprises, le plus naturellement du monde, le procédé qu'il emploie rappelle la ruse de son héros. Car il consiste à mettre entre les diverses phases de l'action un intervalle analogue à celui que la fuite habile du jeune Horace étendit entre chacun de ses adversaires blessés.
Les deux derniers actes. Le double péril d'Horace compromet-il l'unité d'intérêt? — L'ampleur qu'il a su donnera sa fable est donc un mérite tout personnel qu'il ne doit point à Tite-Live. Mais il convient de l'admirer, en dépit de quelques vides remplis par des monologues, tels que celui de Sabine (acte III, se. i), par exemple, qu'on pourrait juger inutile. Il est vrai qu'on se plaisait beaucoup alors à ces morceaux de bravoure dont la déclamation chantante, qui sera à la mode surtout chez les actrices, jusqu'à la Clairon, faisait une sorte de mélopée, de récitatif d'opéra. Cette scène, où la pensée se tourne et se retourne avec une symétrie si concertée, n'en est pas moins un hors-d'œuvre qui aujourd'hui nous impatiente. La scène iv du même acte entre Sabine et Camille est aussi un peu froide. Il y a là des redites qui n'ont pour objet que d'amuser le peuple, en attendant l'événement intéressant. Dans une tragédie, tout doit être action, c'est-à-dire servir à nouer et à dénouer l'intrigue, à devenir préparation ou obstacle, et en un mot, qui est de Goethe, à ouvrir par chaque scène une perspective sur les suivantes. Aussi n'est-ce pas sans raison que les deux derniers actes ont paru sinon languir, du moins n'être plus qu'une rallonge, et comme un appendice qui contrarie l'unité d'action. Ne soyons pas ici plus indulgents que le poète qui fut pour lui-même un juge si sévère, et qui condamna avec tant de désintéressement le meurtre de Camille, — « ie second péril où tombe Horace après être sorti du premier », — les plaidoyers du cinquième acte, — et jusqu'au rôle de Sabine, lequel ne se soutient pas, puisqu'après avoir occupé le premier plan dans les scènes précédentes, elle rentre tout à coup dans l'ombre et dis-
parait. Oui, il faut bien avouer qu'au lieu d'être progressif l'intérêt va diminuant. Outre que la fureur de Camille nous laisse assez froids, la violence sauvage qui fait justice de ses imprécations a le tort d'amoindrir à nos yeux le sauveur de Rome. Tandis que ce fratricide nous révolte comme un crime, notre sympathie se refuse à une victime qui semblait en démence. Ajoutons que si le vieil Horace ne cesse pas de ravir nos applaudissements, on ne saurait éprouver une crainte sérieuse pour le dernier fils dont il va défendre avec tant d'éloquence rhonneur et la vie.
Telles sont les réserves suscitées par des défauts qui tiennent moins à la conception du poète qu'au sujet même dont il subit les gênes. Sans nier la valeur de ces critiques, nous croyons pourtant qu'il est juste d'en atténuer l'importance. Et d'abord n'est-il pas incontestable que Corneille ne pouvait terminer Taction au troisième acte ? N'est-ce pas un principe que le dénoùment doit décider avec vraisemblance du sort de tous les personnages, et qu'il faut les faire sortir des situations difficiles où les événements les ont engagés? Or finir le drame à la victoire d'Horace, c'eût été laisser Camille résignée à son malheur, ce qui répugnait à la vérité morale comme au témoignage de la tradition. Mieux valait donc suivre strictement les données d'une légende qui devenait seule responsable d'une infraction faite aux lois d'Aristote et de la dupUcité apparente de l'action.
Le véritable sujet de la trajcédie. — L'esprit romain dans la famille et la cité. — Quant à prétendre avec Voltaire que € le combat des Horaces convient à l'histoire, mais non pas au théâtre », c'est une opinion qu'un chef-d'œuvre suffit à réfuter. Car il faudrait être vraiment bien exigeant pour ne pas estimer assez dramatiques les infortunes de cette maison qui achète si cher sa gloire et le salut de la cité. Si l'action parait double, ne serait-ce pas la faute d'un malentendu? Le véritable objet que so propose Corneille n'est point en effet, comme on le croit
uéralement, de raconter la victoire de Rome, mais de peindre 1 1 sprit romain, dans l'intérieur d'une famille, en y représentant 1 iniluence exercée sur chacun de ses membres par les devoirs de cette religion qui s'appelle le patriotisme. Qu'importe donc
que la destinée de l'Etat soit fixée à la fin du troisième acte? Là ne doit pas être pour nous le principal, ou du moins Tunique intérêt : car un personnage collectif n'excite qu'une sorte de curiosité abstraite. Si nos cœurs se passionnent, s'ils espèrent, s'ils tremblent, s'ils sont pris de terreur ou de pitié, c'est parce qu'ils sont touchés par les dangers ou les douleurs de ces héros qui se sacrifient à la cause commune. Lorsque le jeune Horace a flétri ses lauriers par le sang de sa sœur, cesset-il donc de nous émouvoir, parce que, malheureux et coupable, il se voit menacé de la mort, au lieu d'être honoré d'un triomphe? Son père a-t-il perdu tout droit à nos sympathies, parce qu'on va lui ravir la douceur et l'appui de sa vieillesse? Pour n'être pas illustre comme ceux du champ de bataille, ces nouveaux périls sont-ils si vulgaires qu'on y assiste avec une entière indifférence? — Mais, dira-t-on, nul ne s'alarme pour l'issue d'un jugement connu d'avance. Nous répondrons qu'on ne doutait pas davantage de la victoire remportée sur les Albains ; et cependant c'est avec anxiété qu'on a suivi les accidents de cette lutte. Pourquoi donc demeurerait-on insensible au danger réel de celui que l'histoire nous montre condamné par les duumvirs, et enchaîné au poteau fatal par le licteur qui commençait à lui lier les mains pour le supplice, lorsque le peuple lui fit grâce?
Pour conclure, nous dirons que les deux actions procèdent l'une de l'autre, et ne peuvent être séparées. Le dénoûment n'est ni la victoire d'Horace, ni le meurtre de Camille, mais bien la sentence qui, sauvant de l'ignominie le sauveur de Rome, fixe le sort de l'héroïque famille, dans la peinture de laquelle est la véritable unité d'impression de ce grand tableau d'histoire. Aussi le chef de cette maison est-il le principal personnage. C'est sur lui que se concentre l'intérêt exprimé par ces vers du cinquième acte :
Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;
Il m'en reste encor un; conservez-le pour elle.
Les caractères. — Le vieil Horace. Le citoyen. Le père. L'héroïsme et la IV'ature. — S'il y a des faiblesses dans l'économie de la pièce, le rôle du vieil Horace les couvrirait à lui
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seul de son éclat. Aussi Voltaire a-t-il raison de dire qu'on chercherait vainement son pareil « chez les anciens et dans tous les théâtres étrangers ». Dè^f qu'il parait, sa grandeur domine tout. Dès lors Sabine et Camille ne sont plus rien ; elles peu. vent se retirer presque sans qu'on y fasse attention. Jamais l'Honneur et le Patriotisme n'ont parlé un plus sublime langage. Citoyen avant tout, il a la majesté de ces Romains qui, prêtres et rois dans le foyer, ont sur leurs fils droit de vie et de mort '. Voilà le trait saillant de sa physionomie. Le sentiment de cette toute-puissance lui communique un caractère auguste et souverain. 11 a conscience de sa magistrature; car, lorsqu'il apprend la fuite de son fils, il n'hésite j)as à prononcer contre lui ce serment :
J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances. Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Humains.
(Acte \\\, se. VI.)
Ne lui demandez donc pas les mollesses familières à l'adoucissement de nos mœurs. Outre que pour son pays il est décidé à tout faire, à tout soufi'rir, il a foi dans l'autoiité qu'il tient de la natuic, et que lui confièrent les lois comme les coutumes de la pairie. Tandis que chez nous les pères semblent parfois douter de leur pouvoir, et suppléer à leur droit par la tendresse ou même par la complaisance, lui, il commande avec la sécurité d'une omnipotence incontestable et acceptée comme un dogme.
Faut-il en conclure que cette énergie impérieuse exclut de son cœur les mouvements de la nature? Un e.vamen superficiel de ce rôle pourrait le faire supposer; car le vieil Horace, comme don Diègue, ignore ces agitations et ces faiblesses qui, chez nous, passent pour èlre le vrai siu'iic de la sensibilité. Ce
1. Lo Hniu.iiii pouvait viîiidro ses enfanis ju^iua trois luis, selon la loi îles Douze Tables. Lo fils avait beau se marier et (devenir père, il n'en était pas moins, avec sa fonuue, sous cette omnipotente tutelle. Ijo consulat mémo no l'atrranchissait pas : la loi politique s'inclinait devant la loi civile. — Sm la puissance paternelle, voir G. May et II. Beckcr, Préa des Jmlitutions du ârûit privé de Home (Paris, Larose et Forcel, p. 37-38), manuel commode cl fort utile pour l'explication des auteurs, dans les classes.