‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 20 sur 133 · ÉTUDES LITTÉRAIRES. I · texte numérisé non relu

ÉTUDES LITTÉRAIRES. I

f;0 CORNEILLE.

serait cependant une erreur de croire que le stoïcisme étouffe en lui la tendresse.

Prenez cette grande âme dans les moments où elle ne surveille plus, où quelque coup inattendu ôte à l'homme l'empire qu'il a sur lui-même ; prencz-la par exemple quand ses fils partent pour le combat, et entendez-la s'écrier :

Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; Pour vous encourager ma voix manque de termes; Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même, en cet adieu, j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux!

(Acte II, se. vm.)

Voilà bien la tendresse d'un cœur qui se trouble et l'avoue. Ce vieillard, qui parait si dur, sait même consoler sa fille et sa bru, Camille et Sabine, et cela, comme on console, en prenant part à leurs peines, en les ressentant :

Je ne le cèle point : j'ai joint mes vœux aux vôtres; Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, Albc serait réduite à faire un autre choix.

(Acte III, se. V.)

Ainsi, tout Romain qu'il est, il eût mieux aimé pour ses fils moins de gloire et moins de dangers. Il ne cache pas sa douleur à ses filles. Mais les dieux le veulent, et Rome l'ordonne; il se soumet donc. Dirons-nous pour cela qu'il aime sa patrie plus que ses enfants? Non : seulement, il n'a pas pour elle les mêmes sentiments que pour ses fils. D'un côté, c'est une résolution prête à tous les sacrifices; de l'autre, un attendrissement qui peut aller jusqu'aux larmes.

On le verra bien quand, d'accord avec le devoir, son amour n'a plus à se contraindre ; témoin cette scène où il sait enfin que son fils est vainqueur et vivant :

Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse?

Il pleure alors, sans plus vouloir le cacher, ce vieux Romain qui, au départ de ses filles, s'accusait d'avoir des larmes aux yeux; il pleure, et ses larmes de joie nous louchent encore plus vivement que ses larmes d'inquiétude, parce qu'elles nous

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découvrent le fond de cet amour patcnicl. qui ]'ii>^qnf là s-o. dt'Tobait avec une sorte de pudeur*.

En résumé, si l'amour paternel nuus seinble ici plus ras?is que ne le comportent les habitudes présentes, la cause en est que le vieil Horace, au lieu de s'y abandonner comme à une passion, le pratique comme un devoir. Or le devoir est toujours calme et maître de lui. De là cette sérénité qui ne se dément pas, même dans la crise qui inspire l'héroïque plaidoyer dont nous détacherons ces vers :

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? Romains, souffrirez- vous qu'on vous immole un homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome, El qu'un Romain s'elTorcc à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse. Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors de ces murs, au milieu de ces places Qu'on voit fumer oncor du sang dos Curiaces, Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur Témoin de sa vaillance, et de notre bonheur? Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire : Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire... *.

(Acte V, se. in.)

De tels accents excusent les irrégularités auxquelles nous les devons; et, en goijtant à son prix un art si original jusque dans ses emprunts, nous comprendrons l'enthousiasme de Mme de Sévigné écrivant, en dépit des critiques : « Vive donc notre

1. Voir Saint-Marc Oirardin, Cours de HUfrature dramatique, t. I, p. 145 et sniv.

9. « Hunccine, qucm modo docoratum ovantomque Victoria incedentem vidistis, Quiritcs, cum sub furoa vinctum intcr vcrbora et cmciatus vidcro potcsiis? Quod vix AlbuDorum oculi tara doforme speciaoulum ferre posscot. I, lictoi, collig-a inaniis quœ p.-iiilo nnto armato; iiiiperiiini popnio Komano pcporeruDt. I, caput obnubc libcratoris urbis hujus; arbori int'eiici suspecdo ; ' ••rbcra vel intra pomrprium, modo intcr illa pila et spolia hostium; vel extra iiaeriuni, modo iiilcr sepul-.ra Curiatioruni. Quo enim duccrc huno juvencm

t<-stis, ubi non sua décora eum a tanta t'œditate sui-jUicii vindiccut? > (Titel.ivo, liv. I, chap. XXVI.)

vieux Corneille ! » Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie, reproche à Corneille d'avoir donné aux Romains un discours trop fastueux : « Ils pensaient hautement, dit-il, mais parlaient avec modération ». Il y a là de l'excès. Disons seulement que les Romains de Corneille sont encore voisins de l'Espagne. Le vieil Horace est du même sang que don Diègue :

J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang A soulTrir ni d'affront, ni de crime en mon sang.

(Acte V, se. ni.)

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