‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 21 sur 133 · L.e jeune Horace. L'ànie des Brntns. Le fratricide. — Le · texte numérisé non relu

L.e jeune Horace. L'ànie des Brntns. Le fratricide. — Le

jeune Horace est bien du même sang, mais avec l'âpreté d'une vertu si violente qu'elle semble inaccessible à nos courages. Car pour lui, Rome est tout : dès qu'elle parle, il ne raisonne plus, il obéit avec le dévouement aveugle du soldat enchaîné par la discipline, disons mieux, par sa consigne. Il ne sera ni ami, ni frère, ni époux. En lui vit l'âme des Brutus, des Manlius, des Corvus, celle de la patrie même.

Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément celle gloire avec joie; Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui, près de la servir, considère autre chose A faire ce qu'il doit lâchement se dispose; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien : Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère; Et, pour trancher enfin des discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

(Acte II, se. m,)

Ce sublime, avouons qu'il est par trop sauvage. Corneille luimême en éprouve comme le frisson. Ce qu'il y a d'outré, ne le tempère-t-il pas en prêtant à Curiace cette touchante réponse :

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue.

Ce contraste met d'autant plus en relief l'impassibilité du stoïcien qui s'exalte ainsi :

Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même,

Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur, Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie, Une telle vertu n'appartenait qu'à nous!

(Acte II, se. III.)

Bien que nos instincts de nature protestent contre ce bel essor, et disent avec Curiace :

Mais votre fermeté tient un peu du barbare : Peu même des grands ca-urs tireraient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité;

nous ne devons cependant pas reprocher à Corneille ce généreux excès que lui imposait la logique mcme d'un rôle héroïque. Bien au contraire : loin de blâmer comme inconvenants les traits d'ironie, de mépris, ou d'amerlune qui nous offensent dans les dernières entrevues d'Horace et de son beau-frère, il faut en savoir gré au poète qui veut ainsi préparer et expliquer le meurtre de Camille par le caractère de son personnage, d' vigilant souci de poser à l'avance les principes de Taction (pii va suivre n'est-il pas sensible dès la quatrième scène du deuxième acte, dans ces vers que le frère adresse à sa sœur au moment de partir pour le combat :

Ne me reprochez pas la mort de votre amant; Nos larmes vont couler, et votre cœur se presse; Consumez avec lui toute cette faiblesse, Querellez ciel et terre, et maudissez le sort; Mais, après le combat, ne pensez plus au mort.

Une telle rigidité rend .vraisemblable la violence qui déshonore sa victoire. Ce n'est pas que cette action atroce doive nous sembler alors moins révoltante. Aristote condamne avec raison les catastrophes qui ensanglantent de sang-froid la scène; et Addison, dans son Spectateur, déclare ce fratricide odieux, parce que le meurtrier, traversant tout le théâtre pour aller poignarder Camille, avait le temps de la réflexion, comme il semble l'avouer lui-même dans le premier de ces deux vers :

C'est trop, ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.

Nous reconnaîtrons donc avec Voltaire qu'il aurait mieux fait de « laisser une femme pleurer et crier >, ou même de la plaindre, puisqu'elle est sa soeur et qu'elle avait pour fiancé Curiace.

Si encore il se repentait de son crime ! mais non ; il n'en a pas même conscience, et lorsqu'il demande la mort, ce n'est point pour expier l'irréparable; il n'y met qu'une ambition de vaine gloire : il craint que la longue durée de ses jours ne l'expose à une inaction qui ternirait sa renommée. Notre pitié même, il n'en voudrait pas; car elle lui serait une injure.

Curiace. L'héroïsme tempéré par des sentiments humains. — On voit par là que Corneille a su varier les expressions du patriotisme : dans le même sentiment il distingue comme les degrés d'une échelle que l'on monte et que l'on descend. C'est ainsi que, chez Curiace, la vertu civique se tempère de douceur, et n'exclut ni l'amitié ni l'amour. Il n'a point oublié la vieille fraternité latine qui faisait dire au dictateur d'Albe :

Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes; Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles?

Il ne dément pas la religion clémente de sa race quand il se plaint en ces termes :

Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,

Mon cœur s'en elTarouche, et j'en frémis d'horreur :

J'ai pitié de mon âme, et jette un œil d'envie

Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.

Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler;

J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;

Et, si Rome demande une vertu plus haute.

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,

Pour conserver encor quelque chose d'humain.

Parfois même on serait tenté de croire qu'il va faillir. Ne faitil pas fi d'une gloire qui lui coûte le bonheur?

A quelque prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.

HORACE. ii",

On flir.lit qu'il a des piesscntirnents <le «a défaite. A peine a-t-il appris le choix d'IIoracc, qu'il treniMe poui- Albe :

Puisque vous combattez, sa perle est assurée.

Mais ces défaillances furtives ne font que donner à son coura},'e un attrait de sympathie; car, n'en déplaise à son adversaire qui l'accuse « d'embrasser la vertu par contrainte ». il a le droit de se rendre ce lénioignage :

J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme.

Avant d'être à Camille, il sait qu'il appartient à son pays. Ce sera donc en vain que Camille essayera sur lui la puissance de ses larmes. 11 aime trop son honneur pour ne pas le mettre d'accord avec ses regrets ; et, comme il dit,

Il vivra sans reproche, ou périra sans honte.

Sabine et hcs uionnlo^uc». — Les nuances ne sont pas moins ménagées entre les caractères féminins. Le rôle un peu parasite de Sabine a du moins l'avantage de nous reposer d'un sublime trop continu. On se plait à entendre parler ainsi sa bienséante mélancolie :

Je suis Romaine, hélasî puisqu'Horace est Romain; J'en ai rei;u le litre en recevant sa main; Mais ce nœud me tiendrait on esclave enchaînée, S'il m'empêchait de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour, Lorsqu'entre nous et loi je vois la guerre ouverte. Je crains notre victoire autant que noire perle. Rome, si tu le plains que c'est là le trahir, Fais-loi des ennemis que je puisse haïr; Quand je vois de les murs leur armée et la nôtre, Puis-je former des vœux, et sans impiété, Importuner le ciel pour la félicité?

(Acte I. se. I.)

Mais à ces accents d'impuissante tristesse, on prévoit qii'elle va subir les gênes d'une situation fausse, qui la réduit à se lamenter dans le vide. Faute de mieux, elle remplit les lacunes

de l'action, non toutefois sans une certaine langueur qui se trahit dès les premières scènes, par exemple lorsqu'après avoir ouvert la pièce avec sa confidente, elle la quitte sans raison apparente, à l'arrivée de Camille, et dit à celle-ci (acte 1, se. i) : Ma sœur, entretenez Julie. Ce défaut devient plus sensible encore dans un monologue éclatant, mais inutile, qui commence le troisième acte, et dans l'entrevue où Sabine discute avec Camille sur la question de savoir laquelle des deux est la plus malheureuse. Toutes ces analyses nous laissent froids; il est vrai qu'il ne pouvait guère en être autrement pour un personnage tout passif, et qui ne saurait exercer aucune influence sur les événements. Les cœurs qui l'entourent étant invulnérables, elle n'essayera de les fléchir que par acquit de conscience ; car elle sait d'avance que ses larmes ne les entameront pas. Toute espèce de lutte devenant impossible, elle n'a guère d'autres ressources qu'une rhétorique sentimentale. Ne dit-elle pas :

Allons, ma sœur, allons, ne perdons plus de larmes; Contre tant de vertus ce sont de faibles armes.

11 lui faut donc ou se résigner, ou se désespérer.

C'est ce dernier parti qu'elle choisit ; et voilà pourquoi elle ne cesse de s'offrir comme victime expiatoire tantôt à son frère, tantôt à son époux. Si elle s'écriait avant le combat :

Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge,

il ne lui restera plus, après le fratricide, qu'à invoquer contre son sein la main du meurtrier (acte IV, se. vu). Voilà son idée fixe ; et lorsque s'apprête le châtiment du coupable, nous l'entendons encore, non sans un peu d'impatience, supplier le roi TuUus, dans un langage subtil jusqu'au ridicule, d'accepter sa vie en échange d'Horace qu'elle voudrait sauver :

Il mourra plus en moi qu'il ne mourrait en lui.

Aussi Voltaire ne kii a-t-il pas ménagé l'ironie. Sabine lui porte tellement sur les nerfs qu'il désire qu'on la prenne au mot. Si on lui demandait : « Que vouliez-vous donc qu'elle fit? » il répondrait volontiers : qu'elle mourut.

Camille et ses imprrrations. — Quant à Camille, malcrré son héroïque mort, elle n'a pas désarmé des censeurs exigeants qui lui reprochent de traduire trop volontiers ses sentiments en maximes, et d'être une raflinée de l'hôtel de Rambouillet. Nous n'excuserons pas ce travers qui tient à l'esprit d'un temps où l'on mettait la métaphysique dans la galanterie. Ici comme ailleurs, Corneille a payé tribut à cette mode. .Mais certaines subtilités de détail n'empêchent pas la figure d'avoir sa convenance, et sa raison d'être. Au fanatisme patriotique le poète devait opposer une passion assez aveugle pour que ses éclats pussent pousser à bout le héros du devoir, et provoquer les violences d'une colère presque légitime. Camille ne va-t-elle pas jusqu'à louer Curiace de ce qui serait une lâcheté :

Tu fuis une bataille à tes vœux si funeste.

El ton cœur tout à moi, pour ne me perdre pas.

Dérobe à ton pays le secours de ton bras.

(Acte I, se. m.)

Elle sacrifierait sa patrie à son amour, comme son frère toute affection à son honneur. De là le conflit qui explique la crise. Sans le choc de ces deux caractères, le coup d'épée ne se justifiait plus. Ajoutons que, par des traits gracieux, Camille rappelle parfois Chimène, par exemple lorsque ses joies récentes lui inspirent ces tendres souvenirs :

Tout ce que je voyais me semblait Curiace; Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux. Tout ce que je disais l'assurait de mes vœux.

Elle réussirait donc à nous toucher, si notre àme n'était toute remplie du destin des Horaces et de Home. Mais comment s'intéresser à ses soupirs, quand ils no sont qu'un mince épisodv perdu dans les impressions grandioses qui ravissent notre admiration? C'est le cas de dire, avec Mme de Sévigné, que les gros poissons mangent les petits. Voilà ce qui la relègue dans l'ombre d'où elle ne peut sortir que pour jouer son rôle de victime indispensable au dénoûment. Ni ses douleurs, ni son trépas, no font couler nos larmes. Ses hyperboles furieuses ne sont illos-mèmes qu'un moyen calculé pour produire un coup de

s 8 CORNEILLE.

théâtre. Aussi sommes-nous tentés de les juger déclamatoires. Mais ne le disons pas trop haut. Car c'est la logique même du sujet qui étouffe en nous la pitié. Où l'amour n'est pas tout, il n'est rien; et, quand l'enthousiasme nous transporte, l'attendrissement ne paraît plus qu'une faiblesse.

Valère. Jalie. — Réservons donc toutes nos sévérités pour Valère, qui n'est pas seulement odieux, mais ridicule. Cet amoureux transi qui célèbre comme une fête la mort de son rival Curiace, est vraiment mal avisé, lorsque, après le meurtre de Camille, il déploie tant de rigueur contre le dernier survivant de la famille où il voulait entrer. Pourtant, bien que ce plaidoyer ne soit, comme dit Voltaire, « ni dans le génie du temps, ni dans le caractère d'un amant qui parle contre l'assassin de sa maitresse », nous devons lui pardonner cet excès de zèle, d'abord parce que son réquisitoire est habile, ensuite et surtout parce que ses arguments d'avocat servent de prétexte à la vigoureuse éloquence du vieil Horace.

De Julie nous ne dirons rien, sinon que dans la scène m de l'acte III elle parle un peu comme une soubrette de comédie.

Le sens historique chez Corneille. Le « Qu'il mourût ». — Nous n'avons point épuisé notre sujet. Mais que dire de nouveau sur tant de beautés qui sont dans toutes les mémoires? Signalons seulement l'industrie d'une facture plus variée qu'on ne le pense. Car si l'énergie en est le trait éminent, elle n'exclut pas une souplesse merveilleuse pour un temps où la langue poétique n'avait pas encore été façonnée par Racine. Corneille le devance par une élégance précise qui, triomphant de toutes les entraves, exprime et ennoblit les détails jusqu'alors les plus rebelles à notre versification. C'est ainsi que le récit du combat reste original à côté de Tite-Live, et que le discours du chef des Albains ""* plus nerveux et plus touchant que son modèle.

Ajoutons encore un mot sur ce fameux cri du vieil Horace :

qu'il mourût,

Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.

« Tout l'auditoire, dit Voltaire, fut si transporté qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit. » La Harpe n'est pas de cet avis. 11 « n'appelle faible que ce qui est au-dessous de ce

qu'on doit sentir et exprimer ». Or, si le mol qu'il mourût est beau pour un Romain, il serait dur pour un père. Horace, étant l'un et l'autre, devait donc admettre e la possibilité consolante que, même en combattant contre trois, son fils pût échapper encore ». — C'est Rome qui a prononcé l'arrêt républicain qu'il mourût; — c'est la nature qui, « ne renonçant jamais à ses droits, le tempère par une restriction qui dit ce qu'elle doit dire ».

Si nous avions à nous prononcer entre ces deux jugements, nous inclinerions à croire que la pensée de Corneille est peutêtre différente. Ne serait-il pas en effet aussi juste de supposer que le premier mouvement est celui de l'honneur? t Plutôt la mort que la honte! » s'écrie alors le père, comme il l'explique par ces vers :

Pleurez l'autre, pleurez l'irrcparablc alTront Que sa faute honteuse imprime à notre front.

Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace!

C'est donc ici le chef de la gens Horatia qui parle d'abord. Mais aussitôt lui vient l'idée que cette mort entraînerait la victoire d'Albe; et alors le citoyen, se ravisant, conçoit comme possible un retour de fortune. Lorsqu'il apprend l'issue de la lutte, son unique souci n'est-il point le salut de Romt\ et non la vie de son fils? Quoi! Rome donc triomphe? Oui , elle triomphe, et cela, grâce au beau déseajioir souliaitê par le Romain, plus encore que par le père.

Quoi qu'il en soit, ne sacrifions pointa ces scènes niagisiralis l'élude de celles qui terminent la tragédie, et auxquelles ou ne prend pas assez garde, bien qu'elles soient toutes nourries de l'esprit romain. La vérité morale y vaut la ressemblance historique. On y remarque surtout ce sentiment religieux qui fut une des formes du patriotisme dans un temps où l'on crut que les dieux veillaient sur le berceau de l'enfant, sur le lit de l'épouse, sur le foyer, sur le Forum, sur la paix et la guerre, en un mot sur toute la cité. Ici cette foi ne se dément jamais, comme l'atteste cet appel suprême du roi Tullus :

Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice; El nous aurons le ciel à nos vœux mal propice,

Si nos prêtres, avant que de sacrifier, Ne trouvent le moyen de le * purifier. Son père en prendra soin : il lui sera facile D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.

En dernière analyse, Corneille a droit de dire avec son héros :

Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.

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