I. — Faits historiques
La conjnration de Cinna, et la révolte de Jean-va-nnpieds. — Cinna fut la revanche de Corneille contre la cabale de ses détracteurs, comme le confirment ces vers de Boileau, dans ÏÉpitre à Racine :
. . . . Par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monté. - Plus on veut l'alTaiblir, plus il croît et s'élance; Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance.
Mais ce que l'on sait moins, ce sont les circonstances historiques au milieu desquelles cette tragédie fut composée, en 1639, dans la ville de Rouen, où Corneille venait de se retirer sous le coup de ses disgrâces.
Or de récentes informations ^ nous apprennent qu'en cette année la Normandie était le théâtre d'une révolte provoquée par la surcharge des taxes mises sur le sel, le cuir et le pain. On commença par arrêter les mutins; toutefois le parlement de Rouen, devant lequel ils en appelèrent, ayant cru devoir
1. Son fils. — Le père dut purifier son fils par des sacrifices expiatoires, qui restèrent héréditaires dans la gens Horatia.
2. Voir M. Edouard Fournier, Notes sur la vie de Corneille, en tête de Corneille à la butte Saint-Hoch,
les relâcher, le mouvement que semblait encourager celte indulgence gagna de proche en proche, et finit par dégénérer en une sorte de Jacquerie organisée dans les campagnes par un chef qui, sous le nom de Jean-va-nu-pieds, menait au pillage des bandes furieuses. Elles coururent sus aux commis, démolirent leurs maisons, et pendirent tous les agents dont elles purent s'emparer.
De tels attentats, Richelieu n'était pas homme à les souffrir, surtout dans une province qui regrettait ses ducs, et sous les yeux de l'Anglais toujours prompt à profiter de nos troubles.
Il donna donc pleins pouvoirs au chancelier Séguier qui, accompagné d'une petite armée, partit pour châtier les rebelles, et faire respecter les édits. Quelques jours après, en dépit d'une députation suppliante, Rouen, traitée comme une ville prise d'assaut, dut payer une amende d'un million quatre-vingt-cinq mille livres. Son conseil municipal fut dissous; son lieutenant au bailliage fut révoqué; son parlement et sa cour des aides se virent frappés d'interdit; vingt-quatre factieux périrent sur la roue ou par le gibet, et vingt-deux des plus notables furent condamnés au bannissement perpétuel. L'hôtel de ville eut même été rasé, si le cardinal n'avait arrêté le zèle du chancelier.
C'est en présence de ces événements que Corneille, avocat aux sièges généraux de l'amirauté, et ayant, à ce titre, droit d'assister aux séances du parlement, rencontra dans Sénèque une grande leçon de clémence qui pouvait devenir un magnifique plaidoyer en faveur des proscrits, parmi lesquels il comptait des amis, et peut-être des parents. On est donc tenté de croire qu'en évoquant un souvenir antique si bien approprié aux vœux de sa cité natale, il fut animé par l'espérance de fléchir la colère d'un ministre aussi puissant qu'Auguste. Les émotions qu'éprouva, dans cette crise, le témoin de ces représailles terribles, auraient pu inspirer à son génie des accents dignes de vivifier quelques-unes de ses plus belles scènes. Ces conjectures seraient une certitude si on ne savait par des témoignages significatifs la prudence ou même rindifférence de Corneille en matière politique : elles restent du moins fort spécieuses.
fi2 CORNEILLE.
L'esprit froudcar. — Il y avait d'ailleurs un à-propos plus général encore dans les dispositions du public qui allait applaudir ce nouveau chef-d'œuvre. Car « ses premiers spectateurs furent, comme dit Voltaire, ceux qui combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde ». Les idées que développait ce drame, ses discussions politiques sur la meilleure forme de gouvernement, l'espèce de gloire qu'il attachait au courage ou à l'habileté des conspirateurs, tous ces tableaux de faction devaient donc plaire à des esprits occupés de ces intrigues qui devaient amener bientôt l'explosion d'une guerre civile. Aussi le succès de Cinna fut-il très retentissant; mais il n'eut pourtant pas les conséquences que désirait peut-être son auteur. Car Richelieu ne se laissa point tenter par la magnanimité d'Auguste, et léloquence de cette indirecte supplique n'empêcha nullement le cours des sévérités nécessaires.
Jouée en 1640, plusieurs mois après Horace, qui est du 9 mars de la même année, imprimée le 16 juin 1642, avec cette épigraphe :
cui lecta patenter erit res,
Nec facundia deseret hune, nec lucidus ordo •,
cette pièce est, dans le théâtre de Corneille, celle qui, de son vivant, fit le plus de bruit ^. Elle fut dédiée à Pierre du Puget, seigneur de Montauron, receveur général de la province de Guienne, sorte de Mécène dont les libéralités ne justifient pas des éloges qui font, aujourd'hui sourire la postérité, et dont l'emphase est devenue proverbiale, l'expression épitre à la Montauron suffisant à désigner la qualité de l'encens des préfaces payées.
Le sujet fut emprunté au traité De la Clémence ^ composé par Sénèque pour l'édification de Néron. Il fait remonter cette aventure au séjour d'Auguste dans les Gaules. Or Dion Cassius,
L « Celui qui aura choisi un sujet approprié à ses forces ne manquera ni d'éloquence, ni d"un ordre lumineux. » (Horace.)
2. L'abbé de Pure la parodia, longtemps après la représentation, dans une brochure intitulée Boiteau ou la Clémence de M. de Colbert.
3. Liv. I, ohap. ix. Cette page a été traduite par Montaigne en ses Essais, chap. x.xiii, et reproduite d'après lai par Corutille, dans la première édition à.' Horace, à la suite du texte de Sénèque.
CISNA. 63
qui la raconte aussi, en transporte la scène à Rome. Si C'.''le contradiction et le silence de l'histoire nous autorisent à élever (les doutes sérieux sur la réalité d'un événement inventé peutclrc, ou du moins très embelli par l'imagination des rhéteurs, Corneille l'a fait entrer de vive force dans le domaine des légendes acceptées sur le pied de l'histoire.
IL — Étude littéraire.
Analyse de la pièce. — Une rapide analyse de celte pièce lira comprendre comment une simple conversation, citée par un philosophe, est devenue le germe d'une tragédie.
Acte I. — Le poète suppose qu'Emilie, fille de Toranius, tuteur et victime d'Octave, aspire à venger son père, malgré les bienfaits d'Auguste qui la traite comme sa fille adoptive. Aimée de Cinna, pelit-fils de Pompée, elle ne d-onnera sa main qu'au meurtrier de l'ancien triumvir. C'est ce qu'elle nous apprend dans un monologue qui ouvre la pièce et est suivi d'une confidence à Fulvie où elle lui peint l'état de son âme. Engagé par sa passion dans un complot ourdi contre Icmpereur, Cinna raconte comment ses éloquentes invectives ont exalté la fureur et l'enthousiasme des conjurés qui viennent d'arrêter l'exécution de leur dessein. Le jour, l'heure, le lieu, tout est convenu. Déjà les deux amants s'applaudissent d'un triomphe prochain, lorsque César mande auprès de lui ses lieux familiers Cinna ainsi que Maxime qui est, lui aussi, au nombre des conjurés. Seraient-ils donc découverts ou trahis? Après des protestations de dévoùment et de courage, ils obéissent, non sans crainte, à l'appel du prince.
Acte II. — Leurs alarmes étaient mal fondées : car Auguste, las du pouvoir et de ses périls toujours renaissants, ne voulait que consulter ses plus chers confidents sur son projet d'abdiquer, et de rendre à Rome sa liberté. Mais Cinna l'en dissuade; n'écoulant que les intérêts de son amour qui exigent la mort do l'empereur, il démontre que, pour vivre en paix, le monde a besoin d'un maitrc. Maxime est d'un avis contraire, et ses conseils l'eussent emporté, si les instances de Cinna ne déci-
daient Auguste à sacrifier son repos à la sécurité de l'empire. Il gardera donc la toute-puissance; et, pour récompenser le zèle de ses familiers, il donne à l'un le gouvernement de la Sicile, à l'autre la main d'Emilie.
Acte m. — Cependant Maxime, qui aime aussi la fille de Toranius, apprenant de la bouche même de son rival qu'il ne fait que servir sa cause, se prête, par jalousie, aux suggestions d'Euphorbe, son affranchi, qui l'engage à dévoiler le complot pour perdre Cinna. En même temps, celui-ci, revenu de sa première surprise, sent le remords entrer dans son âme. A mesure qu'approche le moment critique où il faut agir, ses hésitations redoublent; car il a honte et remords de sa noire ingratitude. Si du moins il pouvait fléchir Emilie ! Mais non : il la trouve implacable; et, humilié par d'ironiques reproches, trop faible pour étouffer sa passion, il se laisse arracher la promesse de tuer son bienfaiteur, sauf à tourner ensuite contre lui-même une arme parricide.
Acte IV. — Averti par Euphorbe du crime qui se prépare, Auguste, après un premier éclat de courroux, fait un retour sur sa vie passée. Ses propres violences n'ont-elles pas justifié la haine et la perfidie? Mais si sa conscience absout ses ennemis, son indignation les condamne. Il reste donc indécis entre le châtiment et le pardon, lorsque Livie, qui jusqu'alors n'était pas entrée en scène, l'invite à désarmer par la clémence des inimitiés qu'exaspère la rigueur. Tandis qu'il se retire en faisant appeler Cinna, Emilie, qui commence à s'inquiéter, voit tout à coup paraître Maxime qu'elle croyait noyé dans le Tibre, d'après le rapport mensonger d'Euphorbe. Il ressuscite pour tomber à ses pieds, et lui proposer de s'enfuir avec lui. Comprenant alors que tout est perdu par les lâches manœuvres d'un traître, elle le repousse avec mépris, la rage au cœur.
Acte V. — Le dénoûment, qui ne le connaît? Cinna est devant Auguste qui lui commande de s'asseoir, et de ne l'interrompre ni d'un mot, ni d'un geste. Il s'y engage ; mais, sur l'accusation d'assassinat, le voilà qui se récrie. Réduit impérieusement au silence par un juge qui l'accable de pi^euves sans réplique, et l'écrase de son mépris, il essaie en vain de se relever par «ne bravade, lorsque Emilie arrive pour revendiquei
ciysA. Oo
l'honneur du complot, sauver son amant, ou périr avec lui. Durant le combat de générosité qui s'engage entre les deux complices, Maxime survient à son tour, et confesse tous ses crimes. C'est alors que, dans un sublime élan, Auguste prononce les vers magnifiques qui firent pleurer le grand Gondc *. Emilie elle-même se sent vaincue; et, saisie d'un prophétique transport, Livie présage à son époux la longue sécurité d'un règne pacifique et glorieux.
Le véritable sujet de Cinna. L'action, ses ressorts. Y at-ll Ici unité d'iutérët? — Du résumé qui précède nous conclurons que la clémence d'Auguste est le véritable sujet de la pièce, et que le principal intérêt ne s'attache point aux personnages de Cinna ou d'Emilie, dont l'amour et la fureur ne sont qu'un moyen de faire valoir une figure héroïque. Tout d'abord, on pourrait s'y tromper. Car, durant le premier acte, si franchement républicain, on se livre sans partage aux vœux formés par le petit-fils de Pompée et l'amant d'Emilie contre un usurpateur qu'il représente comme le bourreau des Romains. Mais, à partir du second acte, nos sympathies commencent à se déplacer. Elles se déclarent pour le souverain qui, menacé par des perfides, est bientôt absous non seulement par ses remords et sa grandeur d'âme, mais par son indigne ennemi dont le discours insidieux tend à légitimer son pouvoir comme un bienfait, à excuser ses cruautés comme nécessaires, et à e.xalter ses vertus comme la sauvegarde de la paix publique. Ces sentiments sont encore avivés par la confiance qu'Auguste témoigne à des traîtres, et par les grâces qu'il leur prodigue. Dès lors il n'est plus possible de voir dans leur cause lintérêt de la liberté, puisqu'il dépendait de leurs conseils qu'elle fût rétablie sans violence. La péripétie se fait dans notre coeur, et ces sentiments de vengeance que Corneille nous a fait épouser dans le premier acte, commencent à être purgés par l'admiration que la clémence de la fin portera à son comble.
Dans le troisième acte, l'intrigue se complique et se noue, mais par une combinaison qui n'est point à l'abri de la critique.
1. ■ C'étaient là des larmes de héros. Le grand Corneillo faisant pleurer le grand Condé d'admiration est une époque bien célèbre dans l'histoire de l'esprit liuiiiain. » (Voltaire.)
É^rUDES LlTTÉRAinBS. I. — 5
Car, pour rendre vraisemblable la découverte du complot, Corneille use d'un fâcheux ressort, lorsqu'il imagine l'amour subit de Maxime, et nous le montre délibérant sur une action infâme, en homme prêt à l'accomplir. Outre que le délateur de Cinna a peu de chances de conquérir ainsi le cœur d'Emilie, cet incident refroidit l'action et répugne singulièrement au spectateur.
Ce défaut s'aggrave dans Tacte suivant, où Maxime, après avoir dénoncé ses complices par l'entremise d'Euphorbe, et publié même le bruit de son trépas volontaire, ose se présenter à Emilie pour lui apprendre que tout est découvert, que l'empereur a mandé Cinna, et qu'elle est elle-même en péril, si elle ne consent pas à se laisser enlever par un sauveur épris de sa beauté. Jamais déclaration d'amour ne fut plus malencontreuse. Inconvenante et ridicule, cette offre de son cœur conviendrait mieux à une comédie qu'aune tragédie. Aussi, devant ce piège grossier, chacun dé nous est-il tenté de dire avec Emilie :
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé ! ■
Mais ces fautes, le cinquième acte suffit à les réparer : car le sublime les efface, ou les fait oublier. En lisant cette tragédie si française par l'alliance de la politique et do la passion, si romaine par la majesté de son éloquence pratique, si cornélienne par le pathétique de l'admiration qui, à ce degré, était inconnu « aux anciens », suivant un mot de Saint-Évrcmond, on ne peut donc que répéter ces paroles de Balzac écrivant à son inégal mais sublime auteur : « Vous avez retrouvé ce que Rome avait perdu dans les ruines de la république, sa noble et magnanime fierté... ; vous êtes le fidèle interprèle de son esprit et de son courage.... Aux endroits où elle est de brique, vous la rebâtissez de marbre, et je prends garde que ce que vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle. »
Les caractères. — Octave et Augnstc. — C'est dire que Corneille a transfiguré son héros. Pour y réussir, il n'avait du reste qu'à suivre le courant d'une popularité qui, chez nous, depuis la Renaissance, s'était établie à l'état de traditioa
incontestée '. Mais il contribua plus que tout autre à la fortune d'un nom qui, au xvii* siècle, sous Louis XiV, devait être comme le symbole de la gloire littéraire décorant les lastes d"une souveraineté bienfaisante*. Ce ne sera pas la dernière fois que, chez nous, un poète fera la fortune d'un nom politique, et lui assurera comme une légende populaire en dépit des réquisitoires historiques moins puissants à soulever l'équitable avenir.
Ce n'est pas que le poète ait dissimulé les cruautés d'Octave; car Cinna fait une peinture pathétique, bien qu'un peu déclamatoire, des massacres qui ensanglantèrent les premiers degrés du trône impérial. Sa rhétorique se déchaine contre les crimes qu'il reproche
A ce tigre altéré de tont le sang romain. 11 énumère tous ces funestes souvenirs :
La perle de nos biens et de nos libertés, Le ravage des cliamps, le pillage des villes, Et les proscriptions, et les guerres civiles.
Mais, outre que son réquisitoire est suspect de prévention, ce n'est pas sans raison que Tacite a dit : Plerique morlahs postrema meninere (Les hommes ne se souviennent le plus souvent que des dernières impressions). Aussi, sachant bien que les dernières impressions sont toujours les plus vives, Corneille a-t-il reculé dans une lointaine perspective ces sinistres préludes du régime nouveau, dont il veut réhabiUter l'avènement par des vertus auxquelles il réserve le premier plan, et qu'il
1. La popularité d'Auguste date de loiu. Ses successeurs le rendirent cher h la mémoire du peuple, les uns par leurs hommages, les autres par leurs crimes. Les chrétiens honorèrent en lui le prince sous lequel était né le Christ. Charlemague le considéra comme l'idéal du souverain. Au xv et au xvi» siècle, tous les lettrés, surtout Montaigne, célébrèrent sa louange sur la foi de Virgile et
Horace : Musa beat virum. Au xvii* siècle, Saint-Évremond l'admire avec une
<ne de tendresse.
•2. Ses vertus furent calcul et apparence. On sait qu'Auguste habitait, sur le Palatin, la maison d'Hortensius. 11 y vivait simplement. Ses vêtements étaient lilés par sa femme, sa sœur et ses petites-filles. Sa table fut très sobre. < 11 n'est pas de Juif, écrivait-il, qui jeûne plus rigoureusement le jour du sabbat que je n'ai fait aujourd'hui. > 11 dînait souvent avec une once do pain et des raisins secs. 11 fit raser un palais trop somptueux qu'avait fait construire sa petite-tille Julie.
attribue, non, comme il convient peut-être, à des calculs habiles, mais à la modération et au patriotisme d'une âme digne de commander au monde, parce qu'elle se commande à elle-même.
C'est ainsi que le tjTan du premier acte devient, au second, un sage assez supérieur à l'ambition pour dédaigner un pouvoir qui lui a coûté trop cher. En paraissant prêt à se dépouiller volontairement dans l'intérêt public, il semble mériter plus que jamais le rang suprême, et se fait presque pardonner le rôle qu'il joua dans les guerres civiles, par la gloire d'avoir porté remède à leurs maux. Sans souscrire à cette amnistie, nous devons signaler du moins, comme une des nouveautés de notre littérature, ces scènes où Corneille interprète en homme d'État une des plus mémorables révolutions de l'histoire. Dans ses Réflexions sur les divers génies clupeiiple romain^, la sagacité de Saint-Évremond ne sera pas plus pénétrante, et Montesquieu lui-même ne renierait point un tel devancier.
Mais, ne voyant ici qu'une situation morale, admirons l'art d'une apologie qui commence par solliciter notre indulgence, et finit par ravir notre enthousiasme. Ce qui contribue le plus à nous réconcilier avec Auguste, c'est qu'il accuse Octave. Voilà pourquoi, tout en rappelant son passé néfaste, il se fait encore aimer et plaindre. A la nouvelle du complot tramé par l'amilié, ce qui le touche pardessus tout, n'est-ce pas la généreuse douleur de se sentir odieux? Il s'écrierait volontiers avec Scipion : Non me vita juvaret invisa civibus mets (Une vie odieuse à mes concitoyens ne me serait d'aucun prix). Oublieux de son propre péril, non seulement il s'afflige surtout d'une trahison imprévue, mais ses remords vont jusqu'à justifier ses assassins; et si des idées de vengeance succèdent à ces nobles mouvements, si la nature reprend ses droits, ne nous en plaignons pas. Car il nous intéresserait moins s'il ne tenait rien de l'homme 2, et il faut que la lutte donne du mérite à la victoire.
L Cet ouvrage est de 1663. Lisez le chapitre sur Auguste, t. H, p. 111, éd. Giraud. C'est un écho do Corneille.
2. L'imago la plus authentique d'Auguste est la statue trouvée à Prima-Porta, il y a treize ans, à sept milles de Rome, dans la villa de Livie. La pose est d'un dieu qui règne. — Los os maxillaires ont une saillie qui va jusqu'à la dureté. On y sent une volonté tenace. Le front exprime la persévérance et le calme. Les yeux sont mornes. La bouclie est fermée, serrée, inflexible. Que do secrets elle a dû garder! Ses cheveux sont courts, et descendent jusqu'à la nuque, ce
Or le triomphe sera si décisif qu'on pourrait presque reprocher à Auguste, comme à César, l'excès de sa clémence. Ne va-t-elle pas jusqu'à conférer le consulat à un indigne? En revanche, quelques-uns voudraient qu'il n'eût point humilié Cinna par ces paroles :
Ta fortune est bien haut, tu peux ce que lu veux; Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je l'abandonnais ix Ion peu de mérite.
Voltaire raconte, à ce propos, que le maréchal de la Feuillade, assistant à cette scène, s'écria : c Ah! tu me gâtes le Soyons amis, Cinna; si le roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié >. Fénelon, de son côté, regrelle de ne point trouver dans le rôle de l'empereur « la simplicité modeste avec laquelle Suétone dépeint Auguste dans tout le détail de ses mœurs ». 11 prononce môme le mot d'emphase, faisant allusion sans doute à ce début pompeux, mais si bien en situation dans cette sorte de discours du trône :
Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, etc.
C'est le cas de répéter que les délicats sont malheureux. Mais ne vaudrait-il pas mieux applaudir franchement? Une réserve seule nous parait à faire. Après avoir résisté aux jirières de Livie. Auguste nous surprend un peu par le brusque retour dont les raisons morales n'ont pas été produites devant nous. On voudrait avoir assisté au combat qui s'est livré dans son cœur.
Emilie et les liéroïncs de la Fronde. — Après Auguste, c'est Emilie qui appelle le plus les regards. Cette c adorable furie », comme disait Balzac, est dans Corneille la première apparition de ces personnages féminins auxquels il prête un cœur plus que viril, et dont il abusera au point de changer l'admiration en stupeur. Ce travers perce déjà dans ce rôle que Voltaire juge avec raison très inférieur à celui d'IIermione.
qui est un si^no do raco chez les Jules. Le cou est d'une belle proportion. L'ensemble trahit la concentration, lo sang-froid, la fougue contenue. C'est la luaîtro du monde qui s'étudie ù rester maître do lui.
Sans aller jusqu'à dire avec M. Vinet qu'Emilio est « le prin cipal défaut de la pièce », avouons qu'elle nous intéresse moins que la rivale d'Andromaque. Il est vrai que la différence des situations ne pouvait produire les mêmes effets. Si les deux héroïnes exigent de leur amant une vengeance et un meurtre, Hermione est cruellement outragée par une injure récente, dont le contre-coup émeut le spectateur qui vient d'en être le témoin. Nous sommes en présence d'une femme dont l'infortune nous afflige, que la passion aveugle, et qui sera plus à plaindre encore , lorsqu'elle aura satisfait ses ressentiments.
En est-il ainsi d'Emilie? Non : car il y a vingt ans que son père Toranius a succombé dans les proscriptions. Or, si cette perte cruelle légitime des représailles, on ne peut cependant oublier qu'Auguste a tout fait pour réparer un malheur dont la fureur des partis est aussi responsable que lui. Aussi n'entrons-nous pas facilement dans les colères de sa fille adoptive, surtout en voyant qu'elle accepte les bienfaits de celui qu'elle veut assassiner, autant par fanatisme républicain que par piété filiale. Que cette sœur aînée de Colomba poursuive l'accomplissement tardif de ce qu'elle regarde comme un devoir, nous l'admettrions du moins plus volontiers, si elle avait repoussé l'injure d'une tutelle qui lui semblait parricide. Ce n'est donc point par un entraînement de cœur, mais par un effort de réflexion, qu'on se prête à l'idée de cette vendetta contre laquelle Auguste pourrait invoquer le bénéfice de la prescription.
Du reste, il ne faut pas examiner avec trop de rigueur ces sortes de caractères — ces utilités, comme on dit au théâtre, — auxquels un poète dramatique demande des moyens d'action plus que des mobiles d'intérêt. N'exigeons pas qu'ils nous touchent, mais simplement qu'ils nous attachent. Or Corneille réussit à rendre ce personnage vraiment attachant, en lui donnant le mérite qui lui est propre, c'est-à-dire une noblesse d'âme que rien ne peut abaisser, et surtout une résolution que rien n'ébranle. A défaut de sympathie, Emilie nous subjugue donc par son énergie, par une grandeur qui impose le respect, et d'autant plus sûrement que les défaillances de Cinna font valoir sa constance.
Cette conception était d'ailleurs tout à fait conforme à l'espiit du temps. On y pressent ces héroïnes de la Fronde, chez lesquelles les faiblesses du cœur seront le masque des intrigues politiques. Nous voyons en elTel Emilie enrôler, elle aussi, son amant dans le parti de ses haines. Il suffit de son regard pour conquérir un imprudent à la plus téméraire des entreprises. Sa main sera le prix du sacrifice qu'ordonne sa vengeance; et, pour satisfaire celte vengo.lnce, elle ne recule devant aucun scrupule. On ne s'étonnait point alors qu'une femme entrât si vaillamment dans la pensée d'un assassinat. Outre que les romans du jour avaient mis ces mœurs à la mode, l'heure est proche où Mme de Chevreuse formera, de sang-froid, le projet de tuer Mazarin, et trouvera des complices pour un caprice criminel qui n'échouera que par des circonstances indépen. dantcs de sa volonté. 11 y a donc des traits de ressemblance manifeste entre la fille de Toranius et ces amazones aventureuses, qui, pleines de confiance dans la vertu de leur sourire, osaient défier les victorieux, les élus de la fortune, préféraient l'exil à la soumission, jouaient la vie des autres parmi les hasards des conspirations les plus folles, eussent mis le feu aux quatre coins de l'Europe pour avoir le plaisir de renverser un ministre ou d'ébranler un trône, et, même dans la défaite de leurs ambitions, pouvaient s'écrier avec orgueil, selon la devise que La Rochcfoucaulil empruntait à VAlcyon<!e de Du Ryer, par amour pour l'une d'elles :
J'ai fait la guerre aux rois, Je l'aurais faite aux dieux.
Emilie dut être leur modèle. Car en France il est rare qu'un héros de théâtre ou de roman ne suscite pas des émules parmi ses admirateurs. Aux exemples qu'elle ollrit rien ne manquait, pas même une conversion. Si ellen'.iimc ni la liberté, ni Cinna, mais uniquement sa vengeance, si elle nous parait odieuse quand, parlant des bienfaits d'Auguste, elle dit :
Et (les nu^nics présents (ju'il verse dans mes mains, J'achète contre lui les esprits des Romains,
(Acte I, se. u.)
ne finil-elle pas cependant, elle aussi, par déposer les armes et se repentir, lorsqu'elle s'écrie :
Ma haine va mourir que j'ai crue immortelle; Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle?
(Acte y, se. ni.)
Ajoutons seulement qu'elle nous trouve un peu incrédules. C'est la faute de Corneille qui, jusqu'à la dernière scène, l'a montrée beaucoup trop insensible pour que ce dénoûmcnt nous semble vraisemblable. A peine a-t-elle eu un éclair d'attendrissement pour son docile complice :
.... Hélas! cours après lui, Fulvie, Et si ton amitié daigne me secourir, Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir.
Mais elle rentre bientôt dans sa nature (acte III, se. v), et ajoute :
.... Qu'il achève et dégage sa foi.
Et qu'il choisisse après de la mort ou de moi.
Ciniia; le rcpiiblicain et ramant. Ses confradictioiis. —
Ame damnée d'Emilie, Cinna nous est encore moins sympathique; car, si le fanatisme peut ne pas déshonorer un héros, lorsqu'il se sauve par un air de grandeur, la bassesse et la perfidie révoltent. Or, au moment où, pour empêcher une abdication qui rendrait à Rome la liberté, mais déroberait sa vengeance à une irréconciliable ennemie, s'il se jette aux pieds d'Auguste, et s'écrie :
Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche,
(Acte II, se. 1.)
celte hypocrisie n'est point d'un Brutus forcené. Dans cette scène, où il joue l'attendrissement, afin d'arracher à son bicnfailcur une résolution qui sera son arrêt de mort, nous ne reconnaissons que le désir de plaire à celle dont il attend une récompense. A plus forte raison s'indigne-t-on de le voir persister en son dessein, lorsque, cédant à ses instances, le prince lui donne la main de son amante.
11 est vrai que le beau feu du conspirateur ne tardera pas à
CINSA. 73
tomber, quand il envisagera de sang-froid l'acte qui lui parut d'abord héroïque, et qu'il appelle bientôt un crime abominable. Si encore cette délaillance n'était qu'une surprise involontaire! Mais non ; c'est le cri de sa conscience. Le < tij^^re » — c'était son mot — qu'il voulait égorger n'est plus maintenant à ses yeux qu'une victime innocente. Il ne craint pas de justifier Auguste, en présence même d'Emilie qui s'étonne et s'irrite d'un tel changement. Le complot où il cherchait la gloire lui devient le plus lâche des attentats. 11 maudit la promesse qui l'engage; et quand son amante, à force de reproches, a repris sur lui son empire, c'est avec désespoir qu'il se résout à lui obéir :
Vous le voulez; j'y cours : ma parole est donnée; Mais ma main aussitôt contre mon sein tournée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, A mon crime forcé joindra mon châtiment.
Est-ce bien celui qui, tout à l'heure, s'écriait :
S'il est pour me trahir des esprits assez bas, Ma vertu pour le moins ne me trahira pas : Vous la verrez, brillant au bord des précipices, Me couronner de gloire en bravant les supplices!
Comment se fait-il qu'après avoir refusé la liberté, parce qu'il fallait la tenir d'un tyran, il dise maintenant que c'est être
Esclave avec honneur que de l'être d'Octave?
Se démentir ainsi, n'est-ce pas manquer à cette loi de l'unité qui s'impose surtout à un caractère principal? Voilà ce qui scandalise La Harpe et d'autres critiques : ils blâment dans Cinna d'abord la lenteur de ses remords, puis sa conversion même.
Cette inconsistance, on ne saurait la nier; mais, tout en admettant qu'elle n'a rien d'héroïque, nous la jugeons vraisemblable dans le cœur d'un jeune homme amoureux que dominent la passion et l'imagination. Demander pourquoi les bontés il Auguste n'agissent point à la minute sur une àme exaltée quelles déconcertent, c'est oublier qu'un blessé sent à peine, dans la chaleur du combat, le coup dont il vient d'être frappé. N'est-il donc pas naturel que ce brulus novice, interdit par le bienfait qu'il considère parfois comme un outrage, rougisse de
recevoir Emilie d'une main qu'il déteste; puis, qu'après ce premier mouvement, dont son trouble se rend à peine compte, retrouvant le sang- froid de la réflexion, il recule devant l'exécution d'un forfait auquel ne le porte point l'ardeur d'une conviction? C'est affaire aux interprètes de ce rôle d'en masquer à la scène les inégalités par l'impétuosité de leur jeu, et les habiles n'y manquent pas. En résumé, Corneille n'a pas voulu nous peindre un républicain farouche, mais un amant dont le caractère est aussi faible que le cœur. Auguste suffisant à l'intérêt, qu'importe que les autres figures pei'dent tout ce qu'il gagne? Sa clémence n'en sera que plus triomphante. Voilà poui'quoi Cinna peut baisser impunément de scène en scène; et si le conspirateur de la veille finit par se métamorphoser en courtisan, l'histoire ne prouve-t-elle pas que les choses se passent souvent ainsi?
Maxime; le rôle sacrifié» — De Maxime nous ne pouvons dire qu'un mot. S'il eut un bon moment, lorsque, pour se dispenser d'un assassinat, il conseilla l'abdication, sa lâcheté le rend odieux, et son amour ridicule.
Livie. — Quant à Livie, son intervention subite et passagère * rappelle l'Infante du Cid. Elle n'est peut-être pas inutile pour nous préparer au revirement qui va se faire dans l'âme d'Auguste, mais si elle l'explique, n'en diminue-t-elle pas un peu le mérite en mêlant des suggestions étrangères et des raisons d'intérêt à un acte que doit dicter la générosité toute seule? En représentant l'impératrice comme le bon génie d'Auguste ^, Corneille contredit le sentiment de Tacite, qui voit en elle une marâtre funeste à la famille des Césars et à l'Etat ^. Mais l'histoire autorise les dehors imposants que le poète prête à ce personnage.
Si son divorce fut un scandale, si son ambition astucieuse
1. Co rôle fut supprimé, pour n'être rétabli que lo 29 mars 1806, dans une représentation donnée à Saint-Cloud, devant l'empereur, par Mlle Rautourt.
2. Elle était mariée à Tibcrius Claudius Nero, et enceinte de six mois, quand Octave envoya à son époux l'ordre de la répudier, en 716.
3. « Pour briser tous les obstacles qui fermaient à Tibère le chemin du trône, elle entra dans la voie dos crimes domestiques, et aida souvent la fatalité qui ravit tour à tour, aux espérances du prince et de Rome, Marcellus, Caius et Lucius César, mourant l'un à vingt-trois ans, l'autre à vingt ans. Elle fit exiler Julie, déporter Agrippa Posthumus, écarta tous les enfants et petits-enfants d'Auguste. »
CISNA. IS
poursuivit constammenl un seul but, la toute-puissance, soit par son mari qu'elle inspirait, soit par son fils qu'elle espéra dominer un jour, on doit cependant admettre que son expérience et sa modération contribuèrent à transformer Octave en politique. Elle lui apprit du moins la diplomatie et la réserve. Pendant les neuf années qui précédèrent une dictature définitive (716-725), elle sut conseiller à propos la ruse, la temporisation, le silence et la patience. Somme toute, ses tempéraments furent un frem salutaire à des violences qu'elle finit par dompter, et l'on peut dire qu'elle fit une réalité de la vieille légende d'Egérie •.
Le sens lilstoriqac et la tragédie politique chez Corneille. — Ici donc Corneille a, comme toujours, le sens historique. Cette intelligence n'éclate pas moins en de magnifiques scènes qu'il faut signaler.
Quelle science intime de la société romaine dans le récit de la conjuration (acte I, se. m), et dans les peintures où Cinna représente les sanglantes proscriptions du Triumvirat! C'est une merveille de véhémence, de couleur expressive et sobre. Si quelques traits déclamatoires se mêlent à ce tableau, c'est une vérité de plus; car la faconde de ces hyperboles sied à un conspirateur qui, plus épris d'Emilie que de la liberté, remplace parfois la conviction par la rhétorique, et se monte la tête froidement, comme un acteur qui apprend ou répète son rôle. Et quel conspirateur n'a pas son Emilie, je veux dire une arrière-pensée d'inlérétet d'ambition, dont les plus belles phrases et les grands mots sont le masque, le prétexte? Notons aussi des hardiesses républicaines qui ne tiraient point alors à conséquence, dans un temps où la littérature ne fut que littéraire, et où le pouvoir élail plus lolôrant qu'on ne pense, par suite de sa sécurité même.
L'idét' monarciiiquc ne va-t-ellc pas d'ailleurs triompher dans le conseil privé où seront agités les mérites relalifs des dmix régimes qui sont aux prises dans cette traigédie? La tradition de
1. Il faut voir au Louvre sa statue. Un front net, limpide, lisse, inattaquable comme 1 airain, des ycti\ puissants et tranquilles, un nez aquilin aux narines pincées, une bouclio petite, des lèvres minces étrangères au sourire, une sérénité impitoyable, la majesté d'une matrone qui s« sent souveraine : voiU le* traiis do sa physionomie.
ce grand débat remonte à l'historien Dion Cassius. Au cinquante-deuxième livre de son Histoire romaine, il nous raconte qu'après Actium (31 av. J.-C), Octave voulut consulter Agrippa et Mécène sur la question de savoir s'il devait garder l'autorité, ou rétablir l'ordre ancien. La république aurait été défendue par Agrippa, et l'empire par Mécène. Est-il besoin de dire que ce récit est simplement une fiction oratoire analogue à ces exercices dont parle Juvénal, quand il écrit : « Moi aussi, lorsque j'étais jeune, j'ai composé de belles déclamations où je conseillais à Sylla de rentrer dans la vie privée »? 11 n'y a pas là plus d'authenticité que dans nos harangues d'école. Car, bien loin d'avoir regretté le gouvernement du peuple et du Sénat, Agrippa fut toujours un des auxiliaires les plus dévoués à la fortune impériale, et l'homme d'action qui fit le plus pour fonder la dynastie. Sans prendre autrement au sérieux la délibération immortalisée par le génie de Corneille, cherchons-y donc seulement l'art d'un poète qui, pour la première fois parmi nous, mettait vraiment l'histoire au service d'une situation dramatique, avec un art et une science inconnus à son rival Mairet, le fameux auteur de Sophonisbe.
Ce qui nous émeut tout d'abord, c'est l'hostilité secrète des confidents qui sont appelés à juger cet important procès. Notie attente est vivement sollicitée par le contraste de la confiance que leur témoigne le mailre du monde, et de la perfidie qui répond à ces avances. Sachant qu'ils ont fait serment de l'assassiner , nous assistons avec une anxiété poignante à cette crise morale qui nous laisse voir des pièges cachés sous l'apparence d'une insidieuse franchise.
Ajoutons que ni la poésie ni même la prose ne s'étaient encore élevées à celte hauteur, et qu'ici Corneille inaugure Téloqucncc politique par la mâle précision de son langage, et la sûrclo d'une intuition digne de Tacite. Ces maximes générales, qui conviennent rarement au théâtre, n'ont jamais été mieux appropriées à l'action par un génie qui semble les graver sur l'airain. Quel clairvoyant exposé des maux qui travaillaient la république et en précipitèrent la chute! Quelle vivante analyse des causes qui vont, en dépit de regrets généreux, mais impuissants, donner à Rome le régime qu'elle mérite par la faute de cette liberté
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menteuse, dont l'anarchie dcchainait Sylla contre Marins, Pompée contre César, les triumvirs contre Cicéron et Brulus, Antoine contre Decimus, et Octave contre Antoine,
Envieux l'un de l'autre, et menant tout par brigues!
A n'en juger que parla chaleur des plaidoiries, il est manifeste que Corneille prend secrètement parti pour la thèse monarchique. Cinna est trop persuasif pour n'être pas l'interprète du poète. En cela il se rencontre avec le sentiment des contemporains qui, aux environs de la Fronde, entre Richelieu et Louis XIV, appelaient de leurs vœux l'avènement d'un maître assez puissant pour assurer au dedans comme au dehors la sécurité du présent et de l'avenir.
Ajoutons d'ailleurs que dans cette même scène, dont l'idée vient sans doute de Dion Cassius, que Corneille avait pu lire dans la traduction de Desroziers (1542), on retrouve un lointain écho d'Hérodote faisant disculer les chefs persans Olanès, Mégabyse et Darius, après le massacre des Mages (liv. III, Qalv.x K. 80, 81, 82). — Mégabyse y parle comme Cinna : * Rien de plus irréfléchi, et de plus insolent que la foule impertinente » (ô[x;).ou à-/pr,o-TOU oùSlv èativ àÇuve-rtoTepov xai yêpcaTOTspov) :
Quand le peuple est le maître, on n'a^'it qu'en tuiiiulle, La voix de la raison jamais ne se consulte.
« Rien n'est préférable à un seul maitre, s'il est bon » ('AvSpôc yàp Èvô; toO àpîaTOy où5àv a(i£ivov av çaveiif)) :
Et cette liberté qui lui semble si chère Nest pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire, Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas De celui qu'un bon prince apporte à ses États.
Que Corneille se souvienne d'Hérodote directement, ou par l'intermédiaire de Dion Cassius, le rapprochement nous a paru légitime, quoiqu'il n'eût pas encore été fait.
Nous n'insisterons pas sur les dernières scènes; car il faudrait répéter ce que nous ont appris les applaudissements de deux siècles. Si les monologues sont d'ordinaire languissants,
il n'en est pas ainsi de celui * qui nous montre Auguste partagé entre l'indignation et la mélancolie des grandeurs souveraines. Rien de plus nécessaire, de plus attendu que ce discours intérieur, puisque l'action n'a plus alors d'autre théâtre que la conscience. Un confident serait donc ici déplacé. 11 faut relire Sénèque pour savoir comment une imitation féconde renouvelle et enrichit son modèle. Quant à l'explosion héroïque par laquelle ce drame se termine, c'est le sublime développement de cette maxime du Livre saint : « Celui qui dompte son cœur est plus grand que celui qui prend les villes ». A ceux qui reprocheraient à Auguste de se venger encore de Cinna en lui pardonnant, on peut répondre que l'humiliation de son assassin est bien méritée, et que le spectateur n'est pas fâché de la leçon qu'il subit. Du reste, Cinna ne disait-il pas :
Ce prince magnanime Qui du peu que je suis fait une telle estime?
Il est naturel que son maitre ne fasse pas plus cas de lui qu'il n'en fait lui-même. Et puis, au demeurant, s'il y a des fautes dans la conception de Cinna, comment ne les pardonnerait-on pas au poète qui, mieux que tout autre, a su faire couler ces nobles et délicieuses larmes où la douleur n'entre pas, et qui ne sont que l'attendrissement de l'admiration, l'eflusion de l'enthousiasme?