I. — Faits historiques
Restauration de la tragédie religieuse. — Chevaleresques ou politiques, les premières tragédies de Corneille avaient été puisées aux sources communes. Horace en particulier était bien
l. Acte IV, se. n. Comparez les plaintes d'Œdipo roi (Sophocle) sur les maux inséparables de la puissance suprême, et le mélancolique adieu que Moïse fait au monde dans le poôme d'Alfred de Vigny.
le Romain que concevait et décrivait Balzac. Embelli d'un sublime incomparable, ce type n'en fut pas moins, comme le Cid, conforme à la mode et au (.(oùt de la société contemporaine. 11 n'en est point ainsi de Polyeucte. Par ce coup d'audace, le poète entreprenant se portait de prime saut hors des voies fréquentées. Car depuis plus d'un demi-siècle déjà le drame religieux semblait condamné par un discrédit universel '. Rejelés comme une distraction barbare et relégués sur des tréteaux sana honneur, les mystères n'avaient pas laissé le moindre souvenir de mérite individuel et distinct 2. Si, dans l'école de la Renaissance, après l'invasion des Grecs et des Romains, il se produisit encore quelques essais en ce genre, ces tentatives ne se révélèrent point au grand jour, mais furent réservées à un public de collège, comme VAbrahum sacrifiant, composé par Théodore de Bèze (1551-52) pour les étudiants de Lausanne. Sauf le Saùl de Du Ryer et le Martyre de saint Eustache de Baro, qui parurent obscurément en 1639, l'art du moyen âge n'avait donc transmis aucune tradition, lorsque, parmi les vagues rumeurs que suscitait déjà la question de la grâce, Corneille fut conduit par son génie naturellement religieux vers la tragédie chrétienne, qu'allait inaugurer Polyeucte.
Polycncte et PorUHoyal. — L'occasion l'y invitait, car aux environs do Cinna, de 1639 à 1640, un mouvement de vive curiosité tournait tous les regards vers les débals Ihéologiques auxquels les talents et les vertus de Port-Royal donnaient un lointain retentissement. C'était pour cette maison l'heure du premier et du plus manifeste éclat. Dans tous les cercles on ne s'entretenait que de la retraite de M, Lemaitre, qui venait de
1. « L'amour ot la guorre, l'un ou l'autro sdpariimont, ou les deux ensemble, dit, on 1637, l'autour inconnu d'un Traité de la disposition du poème dramatique, fournissent aux auteurs tous les sujets profanes du lht'.^trc. Je dis profanes, pour ce qu'on y peut niottra d'autres beaux sujets tirés des Livres saints, où les passions humaines peuvent triompher des vices et cruautés des tyrans; mais tels arg-umonts n'étant pas le gibier do nos poètes ni do nos sages mondains, sont plus propres eu particulier qu'en public, ot dans les collèges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour ot À l'hôtel do Bourgogne. »
2. Voir Iji-dessus la thèso si neuve de M. Eugène Uigal : Àlinandre Hardy et le théâtre français à la fin du XYI' et au commencement du XV U' siècle, liv. II (Hachette), ot surtout du môme : De l'établissement de la tragédie en France [Revue d'art dramatitiue, lî> janvier 1802).
quitter le barreau pour entrer dans la compagnie des pieux solitaires. La persécution ne fit que rendre celle-ci plus populaire; et, depuis le jour où l'abbé de Saint-Cyran avait été enfermé dans le donjon de Vincennes (1638), la cour, la ville et même la province s'enquéraient à l'envi de l'œuvre menacée, ou de celte doctrine encore mystérieuse qui se divulguait de plus en plus. Ces émotions, Corneille dut les ressentir; car il est visible que son franc et noble cœur fut touché par un souffle venu de ces docteurs qui s'entendaient si bien à faire d'illustres conquêtes. Croyons-en l'accent de ces vers, où Néarque parle comme un disciple du grand Arnauld :
Mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace; Après certains moments que perdent nos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré; Le bras qui la versait en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
Polyencte et l'hôtel de Rambouillet. — Si le traducteur de Vlmitation semblait prédestiné plus que tout autre à recevoir la mystique influence, son ingénuité rinduis4t en une bien fausse démarche, lorsque, pour éprouver l'opinion mondaine, il offrit à l'hôtel de Rambouillet la primeur de son œuvre : car dans tout Paris il n'était pas un endroit moins propre à en goûter l'excellence. Mais peut-être espérait-il, par la faveur de ces avances, se concilier des juges dont il craignait les préventions. Dans ce cas, cette précaution n'eut point les effets attendus. « La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandaient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avait déjà; mais quelques jours après, M. de Voiture vint le trouver, et prit des tours fort délicats pour lui dire que Polyeucte n'avait pas réussi comme il pensait, que surtout le christianisme avait exti'êmement déplu. » Un des moins sympathiques était Godeau, l'évêque de Vence, qui condamna le renversement des idoles comme un zèle imprudent, sévèrement interdit par l'Eglise ellemême, car, dans l'origine, elle refusa la communion aux auteur? de ces témérités.
Ces censures troublèrent Corneille à ce point qu'il soni^'eait à ictirer sa pièce, lorsqu'un acteur, Hauleroche ou Laroque, ranima son courage par la perspective de l'applaudissement public. Quoi qu'il en soit de cette anecdote suspecte, Polyeucle lut représenté vers le commencement de 1643, comme vient de le prouver la découverte d'une lettre latine de Claude Sarrau, conseiller au Parlement, datée du 12 décembre 1012, i-l où il demande à Corneille des nouvelles de son futur quatrième cbcfd'œuvre, de son poème sacré {qvod an cffectum an perfcrAum sit, quaeso, rescribe) *.
Le succès fut assez grand pour engager le poêle à récidivor. Mais il ne retrouva pas la veine perdue, et le Martyre de ThCodore (16i5) échoua miscrablemenl. Polyeucte eut pourtant des suites, et provoqua toute une recrudescence de sujets analogues, entre •lutres le Saint Alexis de Desfontaines (1644) et le Martyre de ^'linte Catherine de La Serre, lesquels du reste en furent pour li'urs frais. Car ces martyrs moururent coup sur coup. On ne >(' souvient plus aujourd'hui que du Saint Genest de Rolrou (lGi6). Bien qu'inégale cl inférieure à son ainée, cette pièce est en efVet digne du poète que Corneille se plaisait à appeler sou |i»''re, mais qui eut la modestie de l'appeler vite sou mailrc. l'.sther et Athalie appartiendront aussi ;i la même famille. Ce --l'ia la tragédie sacrée, n'éclatant plus avec une fougue qui semblait un souvenir du xvi'' siècle, mais contemporaine de l'énelon et de Mme de Maintenon, alliant l'onction à la gravité, rt s'accommodant au goût d'un âge plus tempéré.