‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 31 sur 133 · LE M ESTE UR. H · texte numérisé non relu

LE M ESTE UR. H

tour dupé par ses propres finesses. Les aventures qui servent de prétexte à son travers rappellent donc trop l'artifice des combinaisons familières aux pièces romanesques dites, au delà des monts, de cape et d'épcc. Quant au dénoûmcnt, il témoi|^ne que Corneille a voulu rester dans le domaine de la fantaisie pure, sans aucune visée de moraliste. En effet, le Menteur n'est point puni de ses mensonges. S'il épouse Lucrèce au lieu de Claiicc, peu lui importe, comme le prouve la vollc-face qu'il opère subitement lorsque, averti de son erreur par un propos fortuit de Clarice, il se met à soutenir qu'il a toujours été le soupirant de Lucrèce. Il sauve son amour-propre par un dernier mensonge dont il profite, et le rideau se baisse sur ce mol effronté de Cliton :

Par un si rare exemple apprenez à mentir.

Au reste, sur ce rôle de Cliton, et sur son apparent manque à'utilitt} morale. Corneille dit tout ce qu'il y avait à dire, pour concilier ici les droits de la fiction et de la morale, dans son Épître préliminaire de la Suite du Menteur.

Dorante. Il nient par amonr de l'art. Corneille et Regnard. L'idée morale. — Il y aurait aussi des réserves à faire sur le principal personnage, car il est rare que le mensonge ne soit pas un calcul malhonnête. D'ordinaire on déguise la vérité par intérêt, et l'on trompe les gens pour surprendre leur estime. C'est ainsi que l'imposture de Tartuffe tend des pièges à l'imbécillité d'Orgon. 11 prend le masque d'une vertu pour déguiser sa convoitise et sa sensualité. Or il n'en va point ainsi de Dorante. Le plus souvent il débite ses contes avec une sorte d'innocence, ou par amour de l'art, comme s'il ne pouvait résister à la tentation de donner cours à sa verve. Il ne s'en cache pas, et confesse son faible en ces vers :

J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles;

Et, sitôt que j'en vois quoiqu'un s'imaginer

Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonncr,

Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire,

Qui rétonne lui-niL'me, et le force à se taire.

Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors

A leur rentrer leurs nouvelles au corps!

(Arlo I. se. VI.)

Bien que natif de Poitiers, il est donc surtout un Gascon, un compatriote de Monsieur de Crac, et ses écarts viennent de l'esprit plus que du cœur. Aussi n'a-t-il pas honte de l'aplomb qu'il met à forger ses faux récits : au contraire, il s'en fait gloire, comme un virtuose qui se donne en spectacle. Nousmêmes nous devenons presque ses complices , tant il nous amuse par l'entrain d'une invention qui n'est jamais à court, et par l'à-propos des expédients dont il s'avise pour se tirer des embarras où l'engagent les témérités de son imagination.

En cela, le Menteur de Corneille ressemble au Joueur de Regnard. D'un côté comme de l'autre , rien de violent, pas d'entraînement furieux, point d'idée fixe et dominante; mais de la jeunesse, de l'ctourderie, une insouciance allègre, volage et souriante, qui désarme la censure. Peut-être eût-il mieux valu pousser résolument le travers jusqu'au vice, comme l'a fait Goldoni, dans l'imitation que nous avons signalée plus haut. Molière n'eût point hésité à tirer du sujet tout l'enseignement qu'il pouvait comporter, et ne se serait pas contenté de nous divertir par ce badinage qui glisse sur les surfaces. Au moins aurait-il fait sortir toutes les situations du caractère même, comme les conséquences d'un principe. Corneille en a bien eu l'instinct , mais furtivement, et presque à son insu. Quand, au premier acte, l'étudiant débarqué de Poitiers se donne à Claricc pour un brave qui vient de guerroyer en Allemagne, on s'explique ce travestissement; car ces fanfaronnades sont un moyen de séduction ' : il veut éblouir de jolis yeux. 11 songe

1. Cet étalage de termes militaires, familier aux capitans de la comédie, dès le .wi» siècle, était une vieille tradition qui vient en droite ligne du Soldat fanfaron do Plauto, en passant par les bravaches do l'ancien théâtre français, y compris le Franc Archer de Baynolet, cette caricature si comique attribuée à. Villon. Ainsi nous lisons dans \' Eugène de JodcUe :

Premièrement estonné m'ont i

Avec leurs mots, comme estocades, Capo de Dions, eslapftilades, Ou autres bravades de guerre.

La Fontaine nous montre Mars ne dédaignant pas d'employer ce moyen auprès de Vénus :

Peut-être conta-t-il ses sièges, ses combats ; Parla de contrescarpe, et cent autres merveilles

Que les femmes n'entendent pas.

Et dont pourtant les mots sont doux à leurs oreilles.

{Neuvième fragment du Songe de Vaux.)

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encore au succès de ses vauix, Ioi-s(iur, pour échapper au mariage que lui propose son père, il Ijrude le roman de sa palernilé prochaine. Ces fables racontées d'un air si palhélique et si persuasif deviennent ici des ressorts de l'action. Mais quelle excuse peut avoir l'histoire de la fête orgîjnisée sur l'eau, de la sérénade qui l'accompa^Mic, du festin dont il décrit le menu, du duel avec Alcippe qui entre subitement, à l'instant même où Dorante le disait percé de deux coups d'épéc? Ce ne sont plus que les ébats d'une fantaisie déréglée, ou les symptômes d'une manie périlleuse. Nous n'avons dès lors sous les yeux qu'un original, ou un malade qu'il faut plaindre : car, si cette inlirmité ne nuit à personne, elle peut lui susciter de fâcheuses affaires. 11 va s'engluer dans ses trèbuchets, s'enlizer dans ces sables mouvants où l'équilibre et l'assiette manquent au pied qui s'enfonce à chaque pas. C'est du reste un châtiment, mais qui ne corrigera point le coupable : car il semble n'avoir pas conscience de sa faute, et le spectateur même ue souhaite guère qu'il en piitisse, parce (|ue, cliarmé de sa belle humeur, il le regarde comme un enfant terrible qui n'a pas encore l'âge de raison.

Gérontc. L'action tra$;iqae. — L'idée morale n'apparaît que dans la scèiii- un peu tardive où, devenu vielime de ses lictions, Dorante se trouve en face de son père qui lui reproche la bassesse et l'ingratitude de sa conduite. Cette explosion a le tort de détoner brusquement, comme un orage en un ciel serein. Jusqu'alors, le poète semblait ne songer qu'à nous divertir par les hâbleries inotVensives d'un héros plus espiègle que méchant; et voici que la foudre gronde avec des retentissements tragiques. On en serait un peu surpris si des objections osaient s'élever contre un hors-d'œuvre dont les beautés sont supérieures à toute criti(jue. Car jamais, sur notre théâtre, la muse comique n'avait encore parlé le langage de la raison avec ce naturel et cette élo(|uence. Molière lui même ne fera pas mieux. Quelle autorité dans ce vieillard dont l'indignation n'élonlTe pourtant pas la tendresse! Il est bien d'un pays où l'honneur réside sur-

C'ost aussi par co prostigo qu'Otlicllo sëduit Dosdémono ; et on sait l'abus quo ^Jasoarillo ot Jodolet font de leurs demi-lunes cl du reste, dans les IWeieutet ridicules.

tout dans la foi à la parole donnée, où un démenti est le dernier oulragc, et se lave dans le sang. Ses éclats sont d'ailleurs justifiés par une indulgente alTection, puisqu'il vient de consentir au prétendu mariage de son fils, et de lui pardonner sa folie (acte II, se. viii). N'a-l-il pas même eu la bonté de s'attendrir à l'espoir de revivre un jour dans ses petits-enfants? Quand Dorante lui a fait entrevoir cette paternité prochaine, Géronte s'est écrié :

Que de ravissements je sens à cette fois!

(Acte IV, se. IV.)

Il rougit maintenant de sa crédulité, mais sans que le caractère paternel en souffre : car elle n'était que l'aveuglement de son cœur. Aussi, quand il apprend la fourberie d'un indigne, sa colère égale la complaisance qu'il avait miâfe à se laisser abuser. Le vieil Horace ne fut pas plus solennel contre le fils qu'il croyait lâche. Don Diègue n'est pas plus imposant lorsque, pour venger son injure, il s'écrie : Bodrigue, as-tu du cœur?'Non, il n'y a pas moins de fierté douloureuse dans cette apostrophe de Géronte : Êtes -vous gentilhomme? C'est le même appel au sentiment de l'honneur. C'est pour réveiller une conscience endormie que, prodiguant les mots les plus cruels, il inflige à la forfaiture cette suprême offense :

Et dans la lâcheté du vice où je te vol,

Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

Pourtant, après ces légitimes transports, la nature reprend ses droits ; et, d'autant plus affligé qu'il avait témoigné plus de faiblesse pour les fredaines de celui qu'il aime, il redevient père, dans ces plaintes qui ouvrent la voie au repentir :

Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard? Voyais-tu violence, ou courroux de ma part? Si quelque aversion l'oloignait de Clarice, Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice? Et poiivais-lii douter que mon consentement Ne dût tout accorder à ton contentement, Puisque mon indulgence, au dernier point venue, Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue?

(Acte V, se. m.)

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