‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 32 sur 133 · LE MENTEUR · texte numérisé non relu

LE MENTEUR

Quel (lommaiîc qu'un si ma^înifiquc sermon soit fait en puro perle! Car, si Corneille n'a pu résister ici à cet instinct du sublime qui ne cesse Je l'aiguillonner, on dirait vraiment qu'il n'a pas eu l'intention de faire concourir cette crise à la moralité de sa pièce. Ces accents qui nous émeuvent ne laissent-ils pas Dorante à peu près insensible? Regrettons surtout qu'en faisant. Dorante si frivole, Corneille lui prête parfois une durelé de cœur et une impertinence qui nous blessent. Il y a des mots trop irrévérents, ceux-ci par exemple :

Ah! qu'un père incommode un homme de mon âge!... Le bonhomme en tient-il? m'en suis-je bien tiré?...

C'est la vanité seule de Dorante qui est touchée, lorsque, cherchant à s'excuser, et réduit à invoquer le témoignage de son valet à l'appui d'une parole qu'on ne croit plus, il entend son père s'écrier :

Tu ne meurs pas de honte

Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi!

Non : il n'en mourra pas, et il recommence à mentir de plus belle, jusque sous le coup de cette mercuriale, puisque alors mémo il trompe encore son père sur les sentiments qu'il éprouve pour Clarice, ce qui nous vaut ce trait de Cliton :

Quoi? même en disant vrai, vous mentiez en efTot '!

Cliton. Le Mentor gogncnard. — Voilà une des fusées que lance avec tant d'à-propos ce valet dont le rôle secondaire n'est point à dédaigner. Car il a sa physionomie distincte, avec ses échappées d'ironie, et ses saillies narquoises dont l'entrain ne languit pas. Bien que flatteur à l'occasion, il n'est point de la famille des Scapin, des Crispin, des Frontin et autres drôles habiles à exploiter joyeusement les vices du maitre. Il serait

1. Acte V, se. IV. — Dorante, dans la scèno m du m^nie acte, vient do donner lo change d son p6ro qui voulait lui faire dpouscr Clarice. Il so dit épris do Lucrèce, ce qui est faux. Mais il va désormais soutenir celte gageure : ce qui amènera lo dénouement.

plutôt une espèce de Mentor spirituellement goguenard, qui nous amuse par la naïveté de ses réflexions involontaires. C'est lui qui, voyant ressusciter Alcippe, murmure à roreille de Dorante :

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

Il frappe des proverbes, à la façon de Sancho Pança : il a des exclamations spontanées qui jaillissent comme des éclairs de bon sens. L'étonnement, les impatiences et le dépit que lui causent les mensonges dont il est, malgré lui, le compère, sont autant de boutades aussi plaisantes que les imaginations de Dorante :

De grâce, dites-moi si vous allez mentir....

Quoi! ce que vous disiez n'est pas vrai?...

Il faut bonne mémoire, après qu'on a menti....

Le style du Menteur. Corneille et Molière. — Mais l'excellence de cette comédie tient surtout à l'allure dégagée du vers, à la prestesse et au mouvement d'un style qui, à quelques fadeurs près dans les scènes de galanterie, répond à tous les caprices d'une conversation franche et aisée. Trente ans à l'avance, nous admirons déjà la langue des Femmes savantes dans la tirade que voici :

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marciiands mêlés : L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; Et, parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, Il y croit des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte; Et, dans toute la France, il est fort peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix.

(Acte I, se. I.)

Partout se rencontrent d'heureux motifs. Térence n'eût pas mieux dit que Cliton, dans ces vers :

Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne : La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne.

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L'un perd exprès a\i jeu son prissent déguisé; L'.'uilrt» oiiltlie un bijou qu'on aurait refus»'-. Un lourdaud libéral, auprès de sa maîtresse, Semble donner l'aumône, .alors qu'il Tait largesse.

(Acte I, se. I.)

Il n'y a pas moins de désinvolture et de gaillardise dans ce conseil adressé à une soubrette qui refuse sa main à une bonne aubaine :

Chère amie, entre nous, toutes les révérences,

En ces occasions, ne sont qu'impertinences;

Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux.

Le métier que tu fais ne veut point de honteux.

Sans le piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre,

El que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre.

Cette pluie esl fort douce, et quand j'en vois pleuvoir.

J'ouvrirais jusqu'au cœur, pour la mieux recevoir.

(Acte IV, se. VI.)

Quelle vivacité fringante dans les airs triomphants de Dorante qui s'applaudit de s'être métamorphosé en guoirier laineux :

Oh! le beau compliment à charmer une dame.

De lui dire d'abord : • J'apporte à vos beautés

Un cœur nouveau venu des universités;

Si vous avez besoin de lois et de rubriijues.

Je sais le code entier avec les Aulhenliijues,

Le Digeste nouveau, le vieux, Ylnforlial,

Ce qu'en a dit Jason, Baldc, Accurse, Alciat. •

Qu'un si riche discours nous rend considérables!

Qu'on amollit parla de coeurs inexorables!

Qu'un homme à paragraphe est un joli galant!

On s'introduit bien mieux à litre de vaillant :

Tout le secret ne gil qu'en un peu de grimace;

A mentira propos, jurer de bonne grâce.

Etaler force mots qu'elles n'entendent pas;

Eaire sonner Lamboy, Jean de Vert et Galas;

Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares

Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares;

Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés.

Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :

Sans ordre et sans raison, n'importe; on les étonne;

On leur fait admirer les baves i|u'on leur donne.

Et tel à la faveur d'un semblable débit,

Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

(Acte I, se. VI.)

Des scènes entières sont écrites de ce ton, et comme enlevées d'assaut. Il faudrait citer, par exemple, le récit de la sérénade et le conte du mariage simulé. Ce sont des morceaux achevés. En maint autre passage, on croirait lire du Regnard, et du meilleur. 11 y circule comme un souffle de fantaisie joyeuse. C'est Corneille émancipé de ses contraintes, déridant à plaisir son front sévère, oubliant la majesté tragique, et tout heureux de se mettre pour ainsi dire en vacances. On goûtera mieux ces mérites, si l'on se rappelle que la première pièce que Molière ait jugée digne de l'impression, l'Étourdi, parut environ treize ans après le Menteur, vei's 1053. Aussi nous semble-t-il juste de considérer comme un initiateur de la comédie le poète dont Molière aurait dit — suivant une tradition inventée à plaisir, sans doute, mais qui a le mérite de bien louer Corneille* : — « Oui, mon cher Despréaux, je dois beaucoup au Menteur.... Mes idées étaient confuses, cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit voir comment causaient les honnêtes gens; la grâce et l'esprit de Dorante m'apprirent qu'il fallait toujours choisir un héros du bon ton; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra comment il fallait établir un caractère; la scène où il oublie lui-même le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonne plaisanterie; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un but moral. » Si cet aveu va trop loin pour que la forme en soit vraisemblable, nous aimerions du moins à en accepter le fond, comme un hommage qui honore à la fois deux grands noms.

La Suite du Menteur (l 643). — Mis en goût de récidive par un premier succès, Corneille donna une Suite du Menteur, vers la fin de 1643. Elle fut jouée au théâtre du Marais, où elle réussit médiocrement une première fois, mais où elle se releva un peu à une reprise, quatre ou cinq ans plus tard. Il avait emprunté ce sujet à une des plus agréables comédies de Lope de Vega intitulée Amar sin saber ci quien (Aimer sans savoir qui). Il la rencontra dans le volume qui contenait

1. Elle a été recueillie par le comte François de Neufchâteau, qui la donne, dans l'Esprit du grand Co7tieille, comme tirée du Bolxana- où nul ne l'a encore trouvée, après lui.

LA SUITE DU MENTE un. 123

la pièce d'Alarcon apocryphe, comme il a été expli(jué plus haut.

Nous retrouvons ici Dorante et Clilon. Le premier do ces personnages est devenu, depuis que nous l'avons quille, un vrai fripon qui a délaissé sa fiancée, volé sa dot, et causé la mort de son père. Mais il va s'amender, car, s'il lui advient encore de mentir un peu, ce sera désormais par vertu, je dirais presque par héroïsme. En effet, incarcéré à Lyon où il a été poursuivi sur de fausses apparences, il s'ahstient de révéler le vérilahlo auteur d'un meurtre commis dans un duel dont il ne fut que le témoin involontaire. Plus tard il veut renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il aperçoit que l'objet de SCS vœux est recherché par le noble ami dont le zèle l'a fait sortir de prison. Ce magnanime sauveur, nommé Philisle, doit ■ sacrilier, à son tour, au dénoûment.

Si Dorante ainsi transfiguré, non sans invraisemblance morale, nous intéresse et nous touche par sa dissimulation généreuse, il ne nous fait plus rire; et l'on se prend parfois à regretter ses escapades d'autrefois : car il y a de la froideur ou de la fadeur dans cette situation sentimentale, dont les épisodes n'éveillent pas assez la sympathie ou la curiosité du spectateur.

D'ailleurs ce roman n'est pas suflisamment égayé. Les traits plaisants, ou qui prétendent l'être, ne viennent plus que de Cliton et de ses lazzi parfois trop grossiers; car il s'est alourdi avec l'âge, et le plaisantin se change en bouffon, en vrai yracioso.

Ingénieux sans être assez comique, l'ensemble de la pièce no justilio pas pleinement l'élogo de Voltaire écrivant dans son commentaire ; « Serait-il permis de dire qu'avec quelques changements, elle ferait au théâtre plus d'effet que le Menteur même? » Bornons-nous à signaler une intrigue assez bien conduite, et un style aussi net que facile. Parmi les passages dignes de mémoire, on peut citer la célèbre tirade sur la prédestination des cœurs : ébauchée dans l'Illusion comique, et reprise dans liodogune, elle rencontre ici son développement le plus poétique. Voici le passage :

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le notre :

Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir; 11 préparc si bien l'amant et sa maîtresse, Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment : Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément; Et, sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles, La foi semble courir au-devant des paroles : La langue en peu de mots en explique beaucoup; Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup Et, de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, Le cœur en entend pins que tous les deux n'en disent.

(Acte IV, se. I.)

Terminons cette esquisse en rappelant qu'à deux reprises, en 1803 et en 1810, M. Andrieux eut l'idée de remanier cette comédie, surtout les deux derniers actes, qui sont très inférieurs aux deux premiers. Malgré des détails heureux, cette tentative obtint à peine un succès d'estime. Ce fut l'erreur d'un homme d'esprit. Nous en conclurons que ces sortes de retouches sont presque toujours une témérité. Si le Menteur eut une suite, il faut la chercher dans Mohère.

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