I. — Faits historiques
Est-il vrai que Corneille ait imité le roman de Rodognnc'i
— Avant d'examiner Rodogune, il convient de justifier cette œuvre contre une insinuation erronée ou malveillante par laquelle Voltaire, commentant Corneille, laisse entendre que sa pièce fut l'obligée soit d'un ancien roman que nul n'a jamais vu, soit d'un devancier obscur, Gabriel Gilbert, dont notre auteur n'a pas soufflé mot dans ses préfaces.
Pour ce qui est du roman, on peut dire qu'il existe en eflel à la Bibliothèque nationale un ouvrage eu deux volumes in-8, dont le titre est : Rodogune ou Vhistoire du grand Antiocus : A
Pans, chez Eslienne Lnyson. Il est précédé d'un Avis au lecteur ^\<^uc d'Aiguë d'Iffreinont. Mais il ne fui imprimé qu'en 1608; il doit donc élre mis hors de cause, etd'aulanl plus quoTaulcur atlribuc seulement à Corneille l'idée mère de son sujet, lorsqu'il dit : < Le nom que j'ai donné à tout l'ouvrage n'est pas inconnu en France.... L'illustre M. de Corneille en a fait une tragédie que j'appelerais la plus achevée de toutes les pièces que nous avons de lui, s'il n'était toujours également admirable en tous ses ouvrages. » Quant à un autre récit antérieur, jamais aucun érudit, malgré les plus patientes recherches, ne put en découvrir nulle part la moindre trace '. Par conséquent, son existence est aussi fabuleuse que sa disparition serait invraisem-
bl.iblc.
FMt-il le ilébilcur de Gabriel («ilbert? Où est le plagiaire?
— A plus forte raison n'adnietlrons-noiis pas cpio Corneille soit, à aucun litre, le débiteur de ce Gabriel Gilbert, qui, en {Qi't, quelques mois avant lui, s'empressa de l'aire paraître au théâtre du Marais une Rodogune dédiée au duc d'Orléans, frère de Louis XllI, et bientôt oubliée de son protecteur comme du public *. Ce qui ne saurait élre contesté, c'est la ressemblance des deu.x pièces. Il est certain que les quatre premiers actes sont souvent analogues par le plan, les situations et le dessin des principales scènes. Mais conclure de celle similitude à une sorte de plagiat que Corneille aurait dissimulé, et en chercher la preuve dans le silence qu'il garde sur son concurrent, c'est so tromper aussi étrangement que l'avait déjà fait Voltaire, lors-
1. GcolTroy s'est également trompe, quand il priitendit avoir vu ce roman : il parlo évidemment de celui qui parut en 1668. 11 est vrai que le chansonnier
I uijoon, candidat académique, âgé do quatre-vingt-trois ans, prétendit, pour
11 faire un titre, avoir jeté au feu l'unique exemplaire d'un roman latin sur iiiiilogune, que Voltaire voulait lui acheter à prix d'or. Par dévoûment à Corneille, il aurait préft*ré le détruire. Il faudrait <^tro hioii naïf pour croire à cette invention d'un chansonnier octogénaire et candidat À l'Acadcmio.
■-'. Ce Gabriel Gilbert, alors secrétaire do la duchesse do Kohan, et devenu .is tard le résident de la reine Christine en Franco, était uno sorte do Maitro Jacques, moitié diplomate, moitié poète, tri-s besogneux, très pauvre d'invention, mais assez habile dans le choix do ses sujets. Ménago disait de lui : ■ Il trouve bien au gîte le gibier, mais ce n'est pas pour lui qu'il le fait partir». Il
.lit composé déjà deux tragi-comédies : Slaryuerite de France (10-10), Philo-
(• et Ti^lf'phonte {\ù'l-2). Cette dernière pièce aurait nt^nio inspiré plus tard Mcrope à Voltaire. Eu 1016, il lit représenter Hippolyle ou le Garçon intentibU.
II mourut vers 16S0.
qu'il affirmait, que l'auteur du Cid copia, sans l'avouer, son propre traducteur, Diamante, dont la tragédie El Honrador de su padre (Celui qui honore son père) fut postérieure à la sienne d'environ trente-cinq ans *.
Et d'abord des objections morales suffiraient à réfuter ces soupçons injurieux pour un poète dont la franchise égalait le génie, comme en témoignent les Examens, on il juge son théâtre avec un désintéressement qui est un si rare exemple de candeur et d'impartialité. Quoi! le père de tant de héros applaudis depuis si longtemps serait devenu tout à coup l'imitateur clandestin d'un débutant qui n'était guère connu que par ses échecs; et il n'aurait plus le droit de dire, sans craindre un démenti :
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée!
Ainsi proposé, le problème n'admet qu'une solution. Il est évident que Voltaire intervertit les rôles, et qu'il impute à l'un les torts de l'autre. Depuis un an, Corneille se consacrait tout entier à son dl^ame hautement promis , et impatiemment attendu; déjà même plus d'un cercle d'auditeurs privilégies en avait reçu la confidence, et il parait qu'à l'hôtel de Rambouillet les quatre premiers actes avaient été lus devant le grand Condé. Or il est probable que des indiscrétions furent commises, et qu'un rival peu scrupuleux exploita cette bonne fortune. C'est ce que démontre la précipitation même de sa plume inquiète, qui voulait à toute force arriver la première au but. Tandis que le Maître poursuivait lentement son œuvre avec la sécurité d'une conscience exigeante qui visait à la perfection, un. indigne plagiaire se hâtait d'expédier son ébauche pour prendre les devants, et fonder sur cette vaine apparence un droit de premier occupant. Si plus tard le véritable inventeur ne daigna pas s'en plaindre, ce fut autant par fierté que par clémence. N'était-il pas d'ailleurs vengé suffisamment par la disgrâce de cette Rodogune bâtarde qui, malgré
1. Voltaire est coutumier du fait. Plus tard, il traduisit une fderie do CaUleron, En esta vida todo es verdad y todo mentira (En cette vie tout est véritô et mensonge) pour démontrer que Corneille l'avait imitée dans Uéraclius. Or Ili'raclius est de 1647, et cette féerie, de 1661, comme ou le verra plus loin (p. 1 I^j)..
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le patronage d'un priiic"' du :^ang, mourut le jour même de sa naissance '?
La i'raudc que nous dénonçons éclatera plus visiblement encore aux yeux du lecteur, s'il interroge de près les manœuvres du faussaire. Sa fourberie ne se trahit pas seulement dans ■ '-^ emprunts, mais dans les précautions dont il s'avisa pour di'pister l'enquête, et tromper le juge d'instruction. Si (l.ibriel Gilbert avait, comme Corneille, tire directement sa fable du icit transmis par Appien Alexandrin *, il se serait ménage du moins le mérite facile de l'exactitude historique. Or il change arbitrairement les noms de tous les principaux acteurs. C'est ainsi que les deux frères ne s'appellent plus Antioche et Séleucus, mais Darie et Artaxerce. La Cléopàtrc de Corneille devient chez lui Rodogune, veuve d'Hydaspe, roi de Perse, cl la vraie Rodogune se métamorphose en on ne sait quelle Lydie, fille de Tigrane, roi d'Arménie. C'est à peu près le même roman, mais avec transposition de personnes. Cette ignorance des sources, et ces tâtonnements confirment le témoignage de Fontenellc déclarant que des révélations avaient trahi le plan de Corneille, et qu'un écrivain déloyal sut écouter aux portes. Mais les renseignements furent im-omplels : de là ses incertitudes et ses gaucheries. Il apprit par exemjde »pie la pièce de Corneille attribuait le premier rôle à la reine mère; et, d'après !'• l'iioix du titre, il conclut qu'elle devait porter le nom de Hoilogune. Quant au cinquième acte, comme il n'était pas I. iicore terminé, il dut le traiter tant bien que mal, à ses risques et périls, sans le secours d'un guide. Voilà pourquoi son dénoûment est aussi plat que celui de Corneille fut terrible. Dans sa Rodogune on ne reconnaît plus en elTetla femme ambitieuse qui tue son fils, après avoir assassiné son époux. Si le sang coule, ce n'est que par accident. Darie n'a-t-il pas la maladresse de s'enferrer, en se précipitant sur une épée? On le croit mort, mais il en est quitte pour une légère blessure; alors, tout émue de cette résurrection, sa mère embrasse Lydie, consent
1. « Il imita, dit Geoffroy, ce cuisinier suisse qui, voyant qu'un chien lui !t enlevé une pièce de gibier, se consola eu disant qu'il n'avait (>as eui|)jri<i
aUCO. »
.. Guerres de Syrie, par Appien, cbap. lxvii-lxix.
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au mariage qui assure la couronne à une rivale, et promet de fiancer Artaxerce à la sœur de celle qui régnera bientôt à sa place. L'intention de ces fadeurs fut, dit-on, de plaire à la régente Anne d'Autriche. Le bruit ayant couru que Corneille allait produire sur la scène une héroïne tutrice de deux princes qu'elle égorge pour conserver le trône, le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, voulut faire sa cour en commandant à Gilbert une reine mère édifiante par sa magnanimité *. Préfcrcnce de Corueille ponr Rodognne. Dénigrement de Voltaire. — Mais ne nous attardons pas davantage à un épisode dont il serait superflu d'évoquer le souvenir, sans l'étourderie de Voltaire qui en fit un abus regrettable. Si Corneille eut alors son Pradon, il n'en a pas du moins souffert autant que Racine, puisque le public n'attendit point la mort du poète pour rendre pleine justice à la plus dramatique de ses tragédies 2, à celle qu'il préférait lui-même entre toutes, comme il l'avoue en disant avec ingénuité : « Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments, mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'e.xpression, la solidité du raisonnement, la chaleur dés passions, les tendresses de l'amour et de Famitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres. » En supposant qu'il y ait là quelque indulgence paternelle, on trouvera le correctif de cet éloge dans ce jugement de Voltaire parlant ainsi de Rodogune : « Je n'en ai guère entendu le commencement, j'ai été révolté du milieu, la dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle
1. Ce qui autorise cotte supposition, c'est ce passage de la Préface où Gilbert disait : « Monseigneur, cette héroïne vous assure qu'elle n'a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de sou mari, ni de ses lils. Si ello eût eu des sentiments si contraires aux inclinations de Votre Altesse Royale, elle n'eût jamais osé se présenter devant Elle, et n'eût pas eu assez d'audace pour demander à la vertu la protection du vice. »
2. Do 1680 à 1715, on donna à la cour 23 représentations du Cid, 22 d'Horace, 21 do Jiodoj/une. Phèdre fut jouée 30 fois, Brilannicus 28, Bajazet 28, Mithridate 25.
Au xviii"> siècle, la marquise de Pompadour imprima Rodogune en lettres d'argent, à 20 exemplaires, avec une eau-forte dessinée et gravée de sa main.
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me semble peu vraisemblable. Je ne me suis iuléressé pour perponne, et je n'ai pas rclonu vingt vers, moi qui les reliens tous quand ils me plaisent*. » Entre ces sonlinn-nls contradictoires se rencontre peul-ùtru la vérité, comme nous essayerons de le jtrouver d'abord par une rapide analyse du sujet, ensuite par I i;squissc des principau.v caractères.