II. — ÉTUDE LITTÉRAinE
L'artion. Le duel de Rodo^^nne. C'onwtruetlon savaiile. —
La liaineTiiuluellc de deux lemmos, traversée par la passion de deux frères dont l'amour prétend au mémo objet, sans que
^ leur amitié en soit altérée, tel est le Tond de cette trav'édie dont
h) sous-titre pourrait être : le duel de Clcopâlrc et de RoJogunc.
Cléopàlre, reine de Syrie, a tué par jalousie son mari
iSicanor, qui lui a laisse deu.x 111s, Séleucus et Arttiocbus. Ils
sont jumeaux, et lon>,'tcmps elle s'est refusée à désigner l'aîné,
\ et du mémo coup Ihéiitier du tronc. Or un traité de paix qu'elle a dû subir l'oblige à le nommer eniin, pour lui céder le pouvoir, il l'unir à Rodogune *, son ennemie, fiancée naguère à l'époux dont elle a puni rinfidélitc par un assassinat. Le roi des Par-
f llies qui vient de lui imposer ces dures conditions étant rappelé
" loin de la Syrie par une autre guerre, Cléopàtre en prolite pour exercer ses représailles. C'est alors qu'elle offre la couronne à 1 l'iui des princes qui la débarrassera d'une rivale :
Entre deux lils »|ue j'aime avec incme tendresse, Embrasser maquorflle est le siul droit d'aînesse.
1. L'ing&nu do Voltaire. — Ce dernier so trouve ici d"accorJ avec la critique M'mamle, et ses jaiou<iies dénigrantes. Rodogune ayant été rcproscutéo, lo iiillet nC7, à Ilainliourg, devant lo roi de Danemark, I.es^ing lui consacra le ipitro XXXV do sa Dramaturgie. Il no voit dans ce draiiio que des car.ictiircs i\, monstrueux, gif;antos(iues, et non pas grands : • car il n'y a (las do cranur où il n'y a pas do vi'riti-. Cornoilio jH*trit ses propres uiveuiioiis cl les iicriaux de l'histoire, comme des œnl's et do la farine. Puis il étend la j)ile . un lourd et indigeste roman. Il la dispose sur son cadre d'actes et de scènes,
' ' voilii sa pâtisserie au four. ■ Les Allemands n'ont vraiment pas la plaisaa-
!• rio légère.
.\ Rodogune est la sœur du roi des Parthos, Phraates. Nicauor l'avait épou- '\ durant sa captivité. Cornoillo suppose qu'il a seulement promis co niartage ;it l'accomplissement a été onipéché par sa mort. Le pocto ne voulait pas iquer les bienséances, en prêtant à des lits une passion pour la veuve de nr péro.
i 32 CORNEILLE.
La mort de Rodogune en nommera l'aîné.... Je vous le dis encor : le trône est à ce prix; Je puis en disposer comme de ma conquête; Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tête.
(Acte II, se. III.)
Mais tous deux aiment Rodogune, qui n'est pas moins implacable que Cléopâtre ; car, à son tour, elle s'engage à ne donner sa foi qu'au vengeur dont le bras consentira à la délivrer de celle qui fit périr son amant, leur père Nicanor :
C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J'aime les fils du roi, je hais ceux de la reine; Réglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser, Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.... Appelez ce devoir haine, rigueur, colère ; Pour gagner Rodogune, il faut venger un père, Je me donne à ce prix : osez me mériter. Et voyons qui de vous daignera m'accepler .
(Acte III, se. IV.)
Seront-ils assez amoureux pour devenir parricides, ou assez ambitieux pour sacrifier leur maîtresse, telle est l'alternative de cette situation horrible qui serait sans issue, si Cléopâtre, qui ne compte plus que sur elle-même, ne recourait à un nouveau crime. Simulant une réconciliation, elle feint d'accorder à Antiochus le sceptre et Rodogune, mais pour en finir avec ceux qu'elle regarde comme des traîtres. Tandis que, par ses ordres, une main vénale poignarde Séleucus, elle se décide à empoisonner la coupe nuptiale d'Antiochus ; et, pour écarter des soupçons qui vont lui ravir sa vengeance, elle n'hésite pas à boire la première. Mais les effets du poison se déclarent trop tôt, et elle meurt eu exhalant les iniprécalions de sa rage impuissante.
11 faut bien avouer que cette conception prodigue les plus affreux coups de tiiéâtre. Corneille lui même l'a compris;' et voilà pourquoi il tempère la terreur qu'inspire tant de scéléraless(; par la pitié qui s'attache à Rodogune dans les premiers actes, à Séleucus et à Antiochus dans les derniers. Il n'a même pas craint de modifier les circonstances historiques pour atté-
niior l'odieux de sa fablo '. En y introduisant l'amour et ramilit' IValcrnelle, il adoucit des impressions qui révoltent la nature, et ces sentiments tendres concourent avec adresse aux péripéties il'unc action fortement liée. La passion des deux princes est iii eiïet le nœud du drame. Elle explique la fureur croissante (le Cléopàtre, la mort de Sélcucus, et, |)ar suite, le dénoûment. Le premier acte expose les raisons de la lutte imminente; au second, le duel s'engage par la proposition de Cléopatre; le troisième est la riposte de Rodoirune; le quatrième envenime la crise; le cinquième la dénoue par la mort de Cléopatre et la victoire de Hodoj^'une. Lëmotion redouble d'acte en acte, de scène en scène. Les complots et les crimes se correspondent, comme les attaques, les parades et les ripostes d'un combat singulier. Il y a donc là, quoi qu'on en dise, une construction très savante; et nous n<' serons pas de ceux qui accordent leur louange aux incomparables beautés du cinquième ode, mais estiment ruineux les ftiiidemi'iils sur lfv(iiitds il repose.
CIt'opAIro. I.c rrime idéaliNi* par son aiidarc niriiio. I>a couleur locale. — .V lui seul, le caractère de Cléo|t.ilre suflirait presque à soutenir le drame, et l'on s'étonnerait qu'elle ne lui ait pas donné son nom, car elle en est la lîguro maitresse, si Corneille ne nous avait explique qu'il a voulu éviter à ses auditeurs « une dangereuse préoccupation », c'est-à-dire toute confusion entre la reine de Syrie et la fameuse reine d'Egypte qu'il avait d'ailleurs mise en scène dans son Pompée. Et pourtant, pas un seul mouvement de tendresse ne se laisse surprendre dans celte ipèrc dénaturée qui s'apprête à sacrifier ses fils sans le moindre remords, lorsqu'elle voit leur vertu tromper l'attente de sa colère. Si elle joue un moment la comédie du pardon, c'est encore une perlidic qui brave les hommes et les dieux. Ecoutez celte magniliquc tirade, où se déchaînent tous les éclats de son orgueil, de sa haine et de son ambition, et que
1. D.1DS le rtScit d'Appicn, Cléopatre comiuenco i>ar ûgorgrr son mari, puis cllo tiio d'un coup do fl(>obo un do ses fils, ot s'appr<°>to X empoisonner l'autre. .\ntiofhus n'a droit à aucune synip.nthie : il rie ro)iri^sento que les furies ven- ^•orcsses. 11 force sa ni<>ro à boire le poison qu'clio venait do lui vcrsor. Orcsts u'ost pas plus inexorable, quand il frappe Cl>toau)ostre.
Boileau aimait à faire valoir, en la déclamant avec art devant ses amis :
Qui se venge à demi court lui-même à sa peine : Il faut ou condamner, ou couronner sa haine. Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense, Dût le ciel égaler le supplice à l'olïense, Trône, à t'abandonner je ne puis consentir : Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir; Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange. Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge! J'en recevrai le coup d'un visage remis : 11 est doux de périr après ses ennemis; Et, de quelque rigueur que le destin me traite, Je perds moins à mourir qu'à vivre leur sujette.
(Acte V, se. I.)
Jamais les sombres passions n'ont eu de plus forcenés transports. Le sens humain en est même tellement interdit qu'on se* demande avec une sorte d'elïroi si ce luxe de cruauté n'est pas superflu.
Nous conviendrons en effet que le cynisme de Cléopâtre est poussé à outrance, et qu'il entre parfois trop de fanfai'onnade dans l'étalage de ses forfaits. Mais ces réserves ne ■ nous empêchent pas d'admirer l'art du poète qui sait ennoblir le crime par l'intrépidité même de son audace, et lui communique ainsi je ne sais quel air de grandeur. Corneille dit avec raison dans son Discours du poùme dramatique : « Cléopâtre est très méchante ; il n'y a point de parricide qui lui fasse peur, pourvu qu'il la puisse conserver sur le trône ; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source d'ûii elles partent ». Outre qu'il faut respecter les droits de l'imagination, et ne pas lui refuser le domaine de l'extraordinaire ou de l'exceptionnel, il convient encore de ne point oublier que nous sommes ici dans une de ces cours barbares où régnent, par tradition d'État, la ruse et la violence. L'héroïne appartient à ces familles royales de l'Asie où, comme dit Saint-Evremond, « il est d'usage que les pères se défassent de leurs enfants sur le plus léger soupçon, que les enfants étranglent leurs pères par
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impatience de leur succéder, que les maris tuent leurs femmes, que les femmes cmpoisonm^nt leurs maris, et que les frères comptent pour rien \c mourtre do jours frores ». Les liens de la rnniilie étant rolàclu'-s par la poly^amio, les mœurs ont détruit on diminué la force dos sentiments naturels. Là, on n'est plus lils, époux et père : on est roi. C'est ce que Séleucus dit de CléopAtre :
Klle fait bien sonner ce (.'rand amoui' de mère, Mais elle seule enfin s'aime et se consirlère; Kt, quoi que nous étale un langage si doux, Elle a tout fait pour elle, et n'a rien fait pour nous.
(Acte II, se. iv.)
Étant admis ces principes, nous devons accepter également Iis situations qu'ils comportent. Aussi n'accuserons-nous pas d'invraiserpblanco la proposition d'assassinat faite à ses fils par une mère ambitieuse, jalouse et vindicative.
D'abord elle ignore un amour que ces deu.v frères ont dérobé à tous les regards. Pourrait-elle croire qu'en si peu de jours ils se soient épris d'une passion subite pour son ennemie, pour la fiancée do leur père, pour une princesse étrangère que les Parthes imposent h la Syrie? Mais, quand même elle serait in- >truite de ce secret, une Cléopàlre est-elle fiMume à penser que ce tendre senlimonl tiendra contre l'espoir du troue, et que ses lils, étant nés de son sang, failliront à leur origine? Leur amitié réciproque ne saurait non plus lui faire craindre un refus : car non seulement elle ne connait pas le cœur de ces princes élevés loin de ses yeux; mais, jugeant les autres d'après elle même, rllo compte sur leur rivalité, et n'imagine pas qu'ils puissent ^Ciïrayer d'un crime dont le pri.x sera l'empire. Aussi risquel-elle le tout pour le tout. Si l'épreuve réussit, la voilà libre do toute crainte pour l'avenir; car elle régnera sous le nom du lils qu'elle doit couronner. En cas d'échec, elle avisera : car nul attentat ne lui fait peur. S'ils hésitent, l'embarras où elle les met sera du moins un préle.vte pour différer l'élection d'un ici; en attendant, elle possède, elle gagne du temps, et ajourne lavènoment d'un maitrc : car, sans raisonner froidement comme un vieux ministre dans son cabinet, elle court au plus pressé. Elle finira même par oublier les conseils de la pru-
dence, et n'écoutera plus que l'idée fixe de l'égoïsme enragé qui est toute sa politique.
Ainsi comprise, Cléopâtre est une autre Agrippine. Tantôt elle joue l'innocence avec le sang-froid de l'hypocrisie, tantôt elle se glorifie de ses forfaits avec une impassibilité sereine, et transforme leur apologie en accusation contre ses propres victimes '. Elle ne s'attendrit qu'en parlant du pouvoir. Alors elle a des expressions amoureuses et caressantes :
Délices de mon cœur, il faut que je vous quitte.
Enfin son impudence devient vraiment tragique par ce titre de mère qui persiste, malgré tout, alors même que ses paroles et ses actes en outragent la sainteté.
Rodognne. Sa vendetta est-elle vraisemblable? — On ije
s'est pas moins étonné de voir Rodogune rivaliser avec Cléopâtre, ou plutôt la dépasser en scélératesse : car le meurtre qu'elle commande est un parricide. Comment donc concilier cette férocité soudaine avec la douceur et la discrétion craintive qui nous avaient rendus sympathiques à ses périls?
A cette question nous répondrons d'abord qu'on a trop exagéré son innocence première. Car elle ne s'est point annoncée comme une ingénue, ou une bergère de pastorale. Si Corneille a parfois le tort de lui prêter un langage dont la galanterie rappelle trop l'hôtel de Rambouillet, ces apparences sentimentales recouvrent pourtant un caractèi^e allier, impérieux, et susceptible de lutter par ses ruses avec Cléopâtre, de la blesser en fuyant, à la façon des Parthes.
Du reste, n'est-elle pas en droit de légitime défense? Aigrie par le malheur, exaspérée par la persécution, privée de sa liberté, menacée de mort, elle traverse une crise d'où elle ne peut sortir victorieuse que par une sanglante revanche. 11 en est d'elle comme de Camille dans Horace, d'Emilie dans Cinna : elle est exaltée par un malheur exceptionnel. Tous ses souvenirs, toutes ses douleurs, toutes ses craintes lui conseillent
1. Voir la scène m de l'acte IV. C'est comme son Discours du trône prononcé devant ses fils. Ailleurs (acte II, se. ii) elle fait à Laodice une confession qui est toute une leçon do machiavélisme.
tine vendetta sans merci, qui doit venger les regrets de son deuil, assurer sa vie, et mellrc son amant sur le trAnc par la perte d'une exécrable ennemie. Est-il donc si élrango que, habituée à CCS coups de force dont elle est la viciiiut', elle repousse la violence par la violence, et s'autorise dune guerre ouvertement déclarée pour prévenir le crime par le crime? Dans le péril pressant qui l'assiège, elle n'a plus d'autre ressource que d'arracher les armes de l'adversaire, et d'en user pour son salut. A dire vrai, la résignation ne serait plus que sottise, et elle a raison de s'écrier :
J'ose reprendre un c<eijr pour aimer et haïr;
(Acte III, se. lu.) Eh l»ion donc, il est temps de me faire connaître.
(Acte IV, se. IV.)
Cr>L ali.rs qu.', nduilo aux abois, elle ose proposer l'assassinat d'une mère à deux princes dont elle connait la vertu. Que ce soit odieux ou absurde, nous ne le nierons pas. Mais l'art e.vigetril donc qu'un personnage tragique, agité d'une passion extrême, soit toujours raisonnable dans ses paroles et ses actes? Ne suflit-il pas que ces folies soient conformes à la logique de sa situation et de son caractère? Si le poète s'est trompé, son erreur se justifie par la nouveauté de l'invention, par son clTet théâtral, et surtout par l'inlluence que cette faute heureuse exerce sur le dénoûment.
D'ailleurs, ce projet parricide ne nous semble pas prémédité : il n'est qu'une explosion de la colère et de l'elTroi. Délestant Cléopàlre, sachant ce dont elle est capable, devinant ce qu'elle prépare, regardant comme un piège l'hymen offert par sa perfidie, Rodogune put, à l'heure où la tête se monte, se laisser nllcr à cet aveugle mouvement de fureur. Mais aloi-s a-t-elle N Hdu,a-t-clle espéré être prise au mot? Non, si nous eu croyous ce qu'elle dira plus tard :
Votre refus est juste autant que ma demande : A force de respect votre amour s'est Iralii. Je voudrais vous haïr, s'il m'avait obéi.
AU fond, son intention dut être de mettre à l'épreuve les cœurs ou les caractères dont l'amour ou le courage allait être
son rempart. N'étant pas encore sûre elle-même de sa préférence pour l'un ou pour l'autre, elle s'épargnait ainsi par cet expédient l'embarras de choisir entre deux prétendants dont la poursuite devenait importune ou périlleuse. C'était une façon de déplacer le danger, de tenir en échec d'infernales intrigues, et d'intimider l'audace de son ennemie, en là traitant comme elle était traitée par elle. Ce serait donc le cas de répéter avec Saint-Évremond : « Faisons grâce à cette pauvre princesse pour avoir demandé sa sécurité à un crime, que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer comme une justice légitime ».
Antiochns et Sélenciis. L'amitié fraternelle. — Toutefois, noire pitié ne s émeut qu'en faveur des deux frères dont la vertu repose nos regards. Pour représenter leur affection si touchante, Pierre Corneille n'avait besoin que d'écouter son cœur. Bien qu'ils soient vraiment jumeaux par leur foi mutuelle, et par la constance d'un dévouement inaltérable, il y a pourtant des nuances qui les distinguent. Séleucus est plus fougueux et plus expansif, mais avec moins de résolution et d'initiative. Antiochus a plus de calme et de mesure. Quand il s'agit de parler ou d'agir, c'est toujours lui qui prend les devants. Entre les écueils, il louvoie avec prudence. Il prévient ou répare les maladresses d'une franchise qui s'égare. Simple et digne en face de Cléopâtre, il concilie le respect filial et la clairvoyance qui ne veut pas être dupe. En un mot, son habileté ne compromet point son honnêteté. A ce sang-froid, à cet équilibre qui ne se déconcerte jamais, on pressent que Corneille lui réserve la couronne. Il en est digne, ne fût-ce que pour ne pas vouloir la disputer à Séleucus,
Ce frère plus aimé que la clarté du jour.
Aussi conservc-t-il toutes nos sympathies dans ce cinquième acte qui est supérieur à tout éloge.
Les courcdciits. — Ces deux princes font honneur d'ailleurs à leur maître Timagène qui joue dans la pièce le rôle d'utilité. Il écoute l'exposition, il concourt malgré lui au dénoûment. C'est une sorte de Burrhus optimiste. Sa sœur Laonice sauve Rodogune en l'avertissant des complots de Cléopâtre. Ame gêné-
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riMise, elle est digne de son frère. C'est une confidente qui ne inaiiqiie pas de pliysionomie personnelle.
Le cinquième acte. — Ici les objections doivent se taire;
11' notre théâtre ne nous offre pas de dcnoùment plus pathéiHjuc. Déclaré l'héritier du trône et l'époux de Rodogune, Anlioclius va boire la coupe nuptiale, avant de se rendre au temple, quand accourt Timagèno, son gouverneur; il annonce qu'il a trouvé dans le parc Sélcucus blessé moilelli'inenf. et que ce prince vient d'exhaler le dernier soupir.
Alors CléopAtre s'écrie qu'il a dû se l'rapper lui-niènie volontairement; mais c'est en vain qu'elle essaie de donner le change : car sa victime a parlé; elle a pu dire :
« Une main qui nous fut bien chère Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain.
Régnez; et surtout, mon cher frère,
Gardez-vous de la même main, C'est.... » La Parque à ce mot lui coupe la parole
Devant cette énigme, Antiochus éperdu ne sait d'abord s'il doit soupçonner sa mère ou son amante. Puis sa générosité 1 importe : plutôt que d'accuser Tune ou l'autre, il aime mieux ull router le péril :
Non, je nVcoiite rien; et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère. Assassinez un llls, massacrez un époux, Je ne veux me garder ni d'elle, ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout, achevons l'hyménée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas; La main qui t'a percé ne m'épargnera pas.
11 saisit donc la coupe, lorsque Rodogune l'arrête, et demande qu'on fasse sur un esclave l'essai du breuvage. « Je le ferai moi-même », répond Cléopàtre ; et elle avale le poison, dans <poir que ies époux n'hésiteront pas à l'iftiiter. Mais les eflets lit trop rapides : ses yeux deviennent hagards, la sueur inoude son visage, sa gorge s'enfle ; elle chancelle, et tombe; Uodogune peut dire :
Pour vous perdre après elle, elle a voulu pt-rir.
Ici, toute analyse languirait. Bornons-nous à citer ce cri sublime d'Antiochus :
N'importe : elle est ma mère, il faut la secourir.
Puis éclatent avec fureur ces imprécations de Cléopâtre :
Va, tu me veux en vain l'appeler à la vie ;
Ma haine est trop fidèle, et m'a trop bien servie....
Règne; de crime en crime, enfin, te voilà roi.
Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi :
Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes,
Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes!
Puissiez-vous ne trouver dedans votre union
Qu'horreur, que jalousie, et que confusion!
Et, pour vous souhaiter tous les bonheurs ensemble.
Puisse naître de vous un fils qui me ressemble i !
S'il y a dans le reste du drame des situations contestables, elles sont rachetées par cette catastrophe. A côté de Cléopâtre, lady Macbeth elle-même paraîtrait presque innocente. Car, avant de porter la main sur Duncan, son cœur a du moins comme un remords : elle hésite à frapper ce vieillard endormi qui, « avec ses cheveux blancs, ressemble à son père ». C'est dire que l'audace de Corneille atteint, dans Rodogune, l'idéal de l'horrible. Peut-être même jugerait-on qu'il en abuse, et que le théâtre n'est pas fait pour représenter des monstres. C'est ce que se chargea de démontrer le barbare Crébillon, comme l'appelle plaisamment Voltaire, en modelant tout son théâtre sur le pathétique inauguré par le cinquième acte de Rodogune : il en força même les effets, en donnant pour excuse que Corneille ayant pris le ciel, Racine la terre, il ne lui restait plus à prendre que l'enfer. Il le fit et fit mal.
1. Dans la Galerie des acteurs du Théâtre-Français, on lit cette anecdote : « Un jour où Mlle Dumesnil mit dans les imprécations de Cléopâtre toute l'énergie dont elle était dévorée, le parterre tout entier ((7 était debout à cette époque)^ par un mouvement d'horreur aussi vif que spontané, recula devant elle, de manière à laisser un grand espace vide entre ses premiers rangs et l'orchestro. Ce fut aussi à cotte représentation, à l'instant môme où, prête à expirer dans les convulsions do la rage, Cléopâtre prononce ce vœu terrible :
Je maudirais les Dieux, s'ils me rendaient le jour,
que Mlle Dumesnil se sentit frappée d'un grand coup de poing dans le dos par un vieux militaire placé sur le théâtre [sur l'une de ces banquettes réservées qui