‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 35 sur 133 · HÉRACLIUS · texte numérisé non relu

HÉRACLIUS

Corneille recherche des ressorts coiiipliiiiiés et des silualioiis extraordinaires. Analyse d'iléraclins. Critique de l'intrijjue. — Le succès (le ces inventions dans Rodoijune mit Corneille en goût de traiter un sujet analogue par la force des combinaisons, et par les surprises d'une situation extraordinaire. Ce fut dans les volumineuses Annales ecclésiastiques du tunlinal Baronms qu'il trouva l'idée de celle tragédie nouvelle, juuée, non sans applaudissement, à Iholel de Bourgogne, avant le 31 janvier 1647 *. Bien qu'il soit diflicile d'analyser une fable qui, même à la lecture, déconcerte l'attention la plus vigilante, essayons pourtant de débrouiller les énigmes qu'elle nous propose.

Phocas a usurpé le trône de Maurice, empereur de Constantinople, et l'a fait périr. Sa cruauté voulut détruire toute la famille de ce prince, sauf une fille, Pulchérie, qu'il a recueillie dans son palais. Mais, à son insu, un fils de sa victime, Héraclius, a pu échapper au carnage, grâce au dévouement d'une dame de Conslanlinople, Léonline, qui, pour le sauver, n"liésila pas à livrer aux meurtriers son propre fils Léonce. L'héritier

ne furent supprimées qu'au milieu du xvin« siècle) ; il accompagna co trait de délire, qui interrompit le spectacle et l'actrice, do ces mots énergiques : « Va, chienne, à tous les diables! » Lorsque la tragédie fut linic. Mlle Duniesnil lo remercia do son coup do poing comme de l'éloge lo plus flatteur qu'elle eut jamais reçu. >•

1. Cette date ressort do l'avertissement do Rodogune, qui est du 31 janvier 16-17. Nous y lisons : « Dans l'Héraclius quo jo viens do mettre sur la scène, j'ai poussé plus loin la liltcrto de modifier l'histoire ».

Cette pièce fut dédiée à monseigneur Séguier, chancelier de Franco. Ello réussit moins quo lo Thêmistocle do Du Kycr, comme nous l'apprennent ces vers du Déniai.iêy comédie doGillet do la Tessonnerie, où deux amants se vantent do leurs libéralités envers leurs belles :

J'ai fait voir à ]>aphiiis dix fois I/i'raclius.

— Moi, vingt fois 'J'In'inistoclc, et peut-être encore plus.

Molière joua le rùlc d'Jli'raclius, mais assez mal : on lui aurait jeté, si on en croit les pamphlets de &cs ennemis, des pommes cuites qui se vendaient à la porte du théâtre.

légitime du trône a donc été substitué par elle au fils de Phocas, Marlian, dont elle était gouvernante, et que déguise maintenant le nom de Léonce. Elle prépare ainsi d'un côté la l'estauration de la dynastie qui semble éteinte, de Taulre le meurtre de Phocas qui sera tué par la main de son fils : car elle inspire à ce Léonce qui la croit sa mère une haine implacable contre le tyran. Ce plan, elle le découvre à sa fille Eudoxe, en lui expliquant pourquoi elle a épargné la vie de Martian :

Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir, A ma pleine vengeance il pourrait s'enhardir. Je ne l'ai conservé que pour ce parricide;

sans s'arrêter à cette juste réplique d'Eudoxe :

Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père; Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire? El, sachant sa vertu, pouvez-vous justement Abuser jusque-là de son aveuglement?

(Acte II, se. m.)

Cet abominable dessein est tout le drame. Si celte conception révolte le sens humain, on ne saurait nier pourtant qu'elle soit vraiment tragique, surtout quand Phocas prétend conclure un mariage entre Héraclius qu'il regarde comme son fils Martian, et Pulchérie, la fille de Maurice. Ce projet sert de nœud à une intrigue qui devient plus monstrueuse encore, lorsque tout à coup le bruit se répand qu'IIéraclius est vivant ; car on frissonne à la vue de l'abime que côtoient les principaux personnages. C'est pour eux ou fincesle, ou le parricide, ou le meurtre d'un fils. Sommée de dire la vérité, Léontine' redouble nos perplexités par les faux-fuyants de ses réponses équivoques. Entre le fils de Maurice et celui de Phocas, ne dit-elle pas :

Devine si lu peux, et choisis, si lu l'oses. L'un des deux est Ion fils, l'autre est ton empereur. Tremble dans ton amour, tremble dans la fureur. Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse, Craindre ton ennemi dedans ta propre race, Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi, Sans être ni tyran, ni père qu'à demi.

(Acte IV, se. iv.)

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Ses trames ne réussissent pa>, mais parce que le hasard s'en mêle, et lui dérobe son ennemi Phocas, qui mmirl d'un coup inattendu. Alors seulement Léontine révèle enlin le mystère dont le secret, suspendu par ses réticences, nous menaçait des f crimes les plus affreux. Ce dénoiiment a le tort de se produire \ 3n dehors de la personne qui s'agitait pour tout mener, et qui finit par être dupe de ses propres artifices, si bien qu'elle a raison de s'écrier :

Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire.

(Acte II, se. vu.)

11 en résulte cet autre inconvénient que, Phocas une fols supprimé par un coup de poignard fort inattendu, comme il auiait pu l'être avec autant de vraisemblance par une apoplexie, l'intérêt languit pendant les deux dernières scènes ; car peu nous importe alors que lun ou lautre prince soit ou non proclamé empereur, et se nomme Héraclius ou Marlian. Si Joas n'était reconnu qu'après la mort d'Athalie, la fin de la pièce nous laisserait indifférents. Voltaire, qui aimait à refaire en idée les pièces des autres, et ne se risquait, en fait, qu'à refaire celles do Crébillon, indique ici, avec ingéniosité, \\:\ dénoùment plus tliéàtral : Phocas, méconnaissant <on (ils Marlian, déciderait de le faire périr; alors Uéraclius, en défendant son ami, tuerait le tyran, et se croirait coupable d'un parricide; mais Léontine viendrait lui dire : t Non, vous n'êtes pas souillé du sang de voire père : car vous avez puni l'assassin du vùlre. »

Quoi qu'il en soit, la slruclure de l'ensemble est d'une rare puissance, et se prête à des scènes qui seraient encore plus palhéliques si des ressorts trop compliqués ne justifiaient pas ces vers de Boileau :

Je me ris d'un autour qui, lent à s'exprimer, De ce qu'il veut, d'abord, ne sait pas m'informcr, Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D'un divertissement me fait une fatigue.

; En effet, les trois premiers actes n'excitent guère qu'une

' curiosité inquiète, et parfois mêlée d'impaliencc. On ne sait

alors ni qui parle, ni à qui l'on parle, ni même de qui l'on

parle. Or nous ne pouvons être émus de ce que nous comprenons mal. Si l'esprit est trop tendu, le cœur se refroidit; car nous ne venons pas au théâtre pour déchiffrer des logogriphes, mais pour juger des caractères, et être touchés par des passions. Voilà pourquoi le savant mécanisme de cette tragédie n'est point l'art suprême qui consiste à produire de grands effets par les moyens les plus simples. Corneille lui-même eut conscience de ce défaut, lorsqu'il disait : « Le poème est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la Cour se plaindre de ce que la représentation de ce poème fatiguait autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'ime fois, pour en remporter une entière intelligence. »

Ajoutons que les vertus des deux héros méritent également nos sympathies. Comme ils nous paraissent au même titre dignes du trône, nous n'osons pas faire des vœux pour l'un contre l'autre. L'amour de Pulchérie peut seul établir entre eux quelque dilTérence. Mais cet amour a dans l'action une importance si faible qu'il ne supplée pas à ce manque de conti^aste entre des caractères qui devraient être opposés, ou du moins plus distincts.

Les situations dramatiques. — Cependant, au moment où se fait enfin la lumière, on applaudit au combat de générosité qui s'élève entre les deux amis se disputant le péril d'un nom qui est un arrêt de mort. Des larmes viennent aux yeux quand Iléraclius, en face de l'épée prête à s'abattre sur la tête de Martian, consent à revendiquer un titre funeste, et s'écrie, dans un sublime élan :

. . . . Je suis donc, s'il faut que je le die, Ce qu'il faut que je sois, pour lui sauver la vie.

Les angoisses de Phocas ne sont pas moins dramatiques, dans cette crise où l'instinct paternel est aux prises avec l'intérêt politique, où il lui faut redouter de tuer son fils, en frappant son assassin : aussi exhale-t-il des plaintes éloquentes :

Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fds; El je vois que tous deux ils sont mes ennemis.

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En ce piteux étal, quel conseil dois-jc suivre? J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre; Je sais que de mes mains il ne peut se sauver, Je sais que je le vois, et ne puis le trouver. La nature tremblante, incertaine, étonnée, D'un nuage confus couvre sa destinée :

L'assassin, sous cette ombre, échappe à ma rigueur, Et, présent à mes yeux, il se cache à mon conir. Martian! à ce nom aucun ne veut répondre, Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre. Trop d'un Héraclius en mes mains est remis; Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de lils.... 0 malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice! Tu recouvres deux fils, pour mourir après toi; Et je n'en puis trouver pour régner après moi!

(Acte IV, se. ui.)

Corneille jnstific da soupçon de plagiat. — Ces beautés, Voltaire voudrait en ravir le nicrile à Corneille. 11 s'attache à en attribuer l'original à Calderon de la Barca, qui lit paraître un Héraclius, sous ce titre En esta vida todo es verdad y todo mentira, (En cette vie tout est \nérité et tout est mensonge), avec le soustitre ordinaire de toutes les comédies espagnoles d'alors, comedia famosa, qui contribua à égarer Voltaire. Il prit même soin de traduire cet ouvrage; et, tout en raillant sa bassesse, sou enflure, sa bizarrerie, sa démence, il s'autorisa de ces défauts pour affirmer que la pensée première de cette fiction devait appartenir en propre à l'auteur espagnol. Il en conclut que Corneille, sans avouer ses emprunts, avait « tiré son or de ce fumier ». Bien que la pièce de Calderon nous transporte dans un monde plus invraisemblable que les contes des Mille et une Nuits, nous reconnaissons qu'elle a des analogies avec notre tragédie française. On y retrouve les mêmes acteurs, notamment le personnage de Léontinc, sous les traits d'un Aslolphe; parfois les mêmes situations et les mêmes vers. Mais l'imitateur, puisqu'il y en eut un, ne fut point Corneille; car il est aujourd'hui démontré que cette fantaisie de Calderon n'a jamais été imprimée avant 1GG4 *. A défaut de cette preuve

1. Elle parut dans le toino III des œuvres du poole. Il n'en existe pas d'autre édition. C'est Calderon qui aurait imité Corneille, sur l'invitation do PliiiippolV curieux de choses de J-'rartce, aprî-s la paix des Pyronùcs, comme on l'ctait

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décisive, la parole de Corneille suffirait d'ailleurs à trancher la question. Car il n'était pas de ceux qui dérobent la gloire d'autrui; et Finsinuation malveillante de Voltaire répugne à la bonne foi du poète sincère qui écrit, dans son Examen d'Hémdius : « Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune, et je puis dire que c'est un heureux original, dont il s'est fait beaucoup de belles copies, sitôt qu'il a paru. » Adresse avec laquelle Corneille a modifié l'iustoire. — Au lieu d'incriminer la franchise de Corneille, Voltaire eût mieux fait de rendre justice à la vigueur d'imagination dont témoigne l'art avec lequel il sut féconder un germe découvert dans quelques lignes de Baronius, paraphrasées des écrivains byzantins. L'historien y disait tout simplement que la nourrice du dernier fils de Maurice, pour soustraire aux bourreaux le prince impérial, voulut sacrifier son propre enfant, mais que l'empereur Maurice, refusant de consentir à la substitution proposée, préféra mourir avec tous les siens, par scrupule de religion, afin de subir une épreuve qu'il appelait « le jugement de Dieu ». Cette substitution que le grand cœur d'une fernme avait imaginée, mais qui n'eut pas de suites, Corneille l'admit comme définitive, et son génie en déduisit logiquement tous les effets que pouvait comporter une action dramatique , Il supposa d'abord que le prince était réservé pour l'heure de la justice. Afin de rendre cette situation possible, il prolongea de douze ans le règne de Phocas. Pour relever la dignité de l'héroïne à laquelle Héraclius devait son salut, il l'érigea en gouvernante, et supposa que, dans l'intérêt de sa vengeance, elle avait su capter les bonnes grâces du tyran. Ne pouvant changer les noms des empereurs de Constantinople, et l'ordre authentique de leur succession, il accepta l'Héraclius de l'histoire, mais il falsifia sa naissance. Au lieu de lui donner pour père un préteur d'Afrique, il fait de lui le fils de Maurice. En même temps il attribue à Phocas un fils, Martian, qu'il confie à Léontine et appelle Léonce, du nom de l'enfant immolé à la place d'IIcra-

alors chez nous de cosas de Espana, témoin la troupe espagnole qui vint jonc à Paris, en 1660 et y « fit un four », du moins à la ville, selon la propre ci notable expression du registre de Lagrange, témoin oculaire, sinon dosinliî ressé. — Voir d'ailleurs sur la priorité de Corneille l'argumentation pdrcnid toire de M. Viguier, dans l'édition des Graiids Ecrivains, t. V, p. l'22-14û

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clius. Or Phocas n'avait qu'une fille, nommée Domitia, qui épousa un certain Priscus ou Crispus. Corneille prolonge la vie (le l'impératrice Conslantine et ne la fait mourir que tians la (juinzii'ine année de sa tyrannie, bien qu'elle ail été sacrifiée, avec ses (illcs, dans la cinquième. Kniin, il crée d'emblée Pulchérie, lille de Maurice, épargnée par le tyran qui l'élève près de son trône, et la destine à celui qu'il croit son fils, dans l'espoir de légitimer sa dynastie par cette alliance. Tels sont les artifices qui constituent ce roman. Ils nous montrent à l'œuvre les procédés par lesquels fut élaborée l'intrigue dont lorigiue n'est point un plagiat déguisé, comme Voltaire le laisse entendre, mais une adresse pleine de ressources.

Les cai-arlt^roK. Phonas. Lcoiiline. Pulcbério. IléraclitiN et .llarliaii. l.v stjlc. — C'est par là que se dislingue celle tragéilie. Aussi ninsisterons-nous pas sur les caractères (jui suscitent plus d'une objection. Pliocas, par exemple, est moins un odieux tyran qu'un père malhcureu.v. Comme il y a une sorte de prescription pour ses crimes qui datent de si loin, sa détresse présente nous les fait presque oublier. Au lieu de maudire ses cruautés d'autrefois, on serait tenté de juger qu'il est devenu trop débunnaice : car, dans le cours de la pièce, il iH' se montre ni lâche, ni impie, ni trompeur, ni sanguinaire. 11 nous élonne même par sa patience h supporter les injures. Loin d'emprisonui'r Pulchérie qui l'abreuve d'oulrages, et conspire contre lui, il s'ubsliue à lui proposer la main de son fils qui ne veut pas d'elle, et dont elle ne veut poinl. Quand elle lui dit :

Tyran, descends du trône, et fais place à ton niailre,

il se soumet et courbe la tête sous l'orage. Bref, il exciterait pliilùl un intérêt de commisération qu'un mouvement de répul-

Léonline n'est pas non plus à l'abri de toute critique. Nous admettons, puisque la légende le dil, que son dévoi'iment à l'empereur Maurice et à sa maison soit allé jusqu'à l'oubli du sentiment maternel, ce qui est possible après t(»ul. et ne serait que le terme héroïque du pur devoir monarchique. Mais est-il dai^»' la nature qu'elle prémédite un parricide plus de vingt ans

à l'avance, et prédestine à ce forfait un fils adoptif dont la vertu devrait la désarmer? Lorsque Atrée fait manger à Thyeste ses propres enfants, c'est dans la crise de colère que provoque un récent outrage. Ce qui nous paraît plus fâcheux encore, c'est que son rôle, annoncé comme le moteur de l'action, finit par ressembler à celui de la mouche du coche. Il se trouve en effet que celte maîtresse femme, si sûre dans ses calculs, a l'air d'une intrigante, lorsque le dénoûment s'accomplit sans elle, à son insu, par les mains d'un agent subalterne, Exupère, qu'elle avait traité jusqu'alors avec le dernier mépris. Elle n'a plus qu'à se croiser les bras quand ce conspirateur de palais frappe à mort, sans prévenir personne, le despote qu'il affectait de servir aveuglément. Etait-ce la peine de faire tant de bruit pour si peu de besogne?

Pulchérie a de la noblesse et de la fierté. Quand le meurtrier de sa famille la presse d'épouser le prétendu Martian, on aime à l'entendre dire :

Après l'assassinat de ma famille entière, Quand lu ne m'as laissé père, mère, ni frère, Que j'en fasse ton fils légitime héritier! Que j'assure par là leur trône au meurtrier! Non, non : si lu me crois le cœur si magnanime Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime, Sépare tes présents, et ne m'offre aujourd'hui Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui.

(Acte I, se. u.)

Mais, tout en excusant sa colère, nous estimons que ses explosions sont trop brusques ou trop violentes. Oui, celte sœur d"Émilie est une furie encore moins avenante que l'autre. Ses scènes de bravade ne sont pas assez graduées : elle s'emporte dès l'abord à de tels excès d'arrogance que dans les actes suivants elle ne peut plus soutenir ce ton, et tombe au-dessous d'elle-même. Elle répond à une proposition de mariage par un dédain si insolent que l'on s'étonne de voir Phocas tolérer de pareils affronts, au lieu d'appeler ses gardes et de la faire emprisonner.

En somme, nos sympathies ne sont à l'aise qu'avec les deux jeunes princes, dont l'affection mutuelle et désintéressée rappelle

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r.imitié généreuse d'Antiochus et de Sélcucus, dans Rodogune. Qui ne serait touché d'entendre Iléraclius dire à Marlian :

Ami, rends-moi mon nom : la faveur n'«»st pas grande; Ce n'est que pour mourir que je te le demande.

(Acte IV, se. m.)

N'est-ce pas dans l'amitié qui l'unis.sait à son frère Thomas qje Pierre Corneille a puisé de tels accents? Ils nous reposent des notes stridentes, et miligcnt l'àpreté d'une Muse parfois trop inhumaine. Cette clémente douceur tempère ce qu'il y a de trop aride en d'autres parties dont on pourrait condamner la dialectique subtile ou ingrate par ces vers de Boileau :

En vain vous étalez une scène savante : Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur toujours paresseux d'applaudir, Et qui, des vains clTorts de votre rhétorique Justement fatigué, s'endort ou vous critique.

Tel est le travers d' Héradiiis \ mais il serait injuste d'y inéconnaitre les mérites de la facture et une sève loule cornélionne. Dans ses couleurs si chaudes et sa trempe si ferme, ce qui nous agrée surtout, c'est la simplicité de certains traits tout voisins du langage familier. Ainsi, quand Léonline dit naturellement :

Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé;

(Acte II, se. I.)

Je vous l'ai déjà dit, votre langue vous perd ;

(Acte II, se. m.)

laissons les puristes se récrier, et goûtons ces échappées qui ne l'Uit aucun tort au.\ liertés d'un style viril. Ces négligences sont Il grâce d'un maître chez lequel la grandeur s'associe toujours à une sorte d'abandon na'if. On dirait un héros dont la noblesse native n'a pas besoin de vaine parure.

1 î;o corneille.

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