DON SANCHE D'ARAGON
Premier essai du drame romantique. — Don Sanche d'Aragonesi une de ces pièces qu'on ne lisait guère, dont on ne parlait pas, et qui pourtant méritent l'attention, ne fût-ce que pour avoir été, en quelque sorte, le coup d'essai du drame romantique.
La théorie du genre se trouve du moins en germe dans VÊpUre où Corneille dit expressément ' : « S'il est vrai que ce dernier sentiment {la crainte) ne s'excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables, et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourrait être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'autant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans ce précipice : ce qui ne se rencontre pas toujours? » N'est-ce point le programme de cette révolution dramatique, qu'accompliront La Chaussée et Diderot, en attendant Sedaine, Beaumarchais, Mercier, nos auteurs de mélodrames et les maîtres de la grande comédie de mœurs contemporaine, et qui consiste à ne plus chercher au-dessus de nos têtes l'idéal de la terreur ou de la pitié, mais à le demander aux événements de la vie privée? Il est vrai d'ajouter que Corneille se fit illusion en estimant que Don Sanche réalisait ces conditions, car il y a du sang royal dans les veines de so^ héros. Mais l'instinct d'un art nouveau n'en est pas moins sensible dans cette tragi-comédie que nous allons brièvement analyser.
L'action. L'orgueil castillan et l'instinct déniocratitinc. — Élevé par un pauvre pêcheur dont il se croit le fils, Carlos s'est signalé par des prodiges de valeur accomplis au ser-
1. Cette dëdicace est adressée à M. do Zuylichcm, conseiller et secrétaire do monseigneur le princo d'Orango. En 1651, en pleine Fronde, il n'y avait plus guère d'argent qu'à l'étrauger. Or Corucillc en était toujours réduit aux épitres à la Montauron. pour battre monnaie.
DOS sAsciŒ. ir.i
vice d'Isabelle, la jeune reine de Castille que le vœu public invile à se choisir un époux. Trois grands d'Espagne lui sont recommandés par les États du royaume : mais son cœur hésite à se prononcer, car il est engagé par d'autres sympathies qui se déclarent en cette occasion solennelle. Piquée du mépris que ses prétendants affectent pour la naissance obscure de Carlos, elle l'admet à siéger près d'eux en son conseil; et, séance tenante, elle le comble d'honneurs qui l'égalent aux premiers personnages de sa cour :
Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Sanlillane, Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?
(Acte 1, se. m.)
Elle va même jusqu'à lui conférer, avec son anneau, le privilège d'élire par son sufl'rage celui qui sera bientôt, en l'épousant, le souverain de Castille :
Je l'ai fait votre égal; et, quoiqu'on s'en mutine. Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine. Je veux qu'aujourd'hui môme il puisse plus que moi : J'en ai fait un marquis; je veux qu'il fasse un roi.
Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque.
(Acte I, se. ni.)
C'est à peu près ainsi que Ruy Blas, le valet de don Salluste, devient premier ministre, six mois après son entrée à la Cour. Voilà ce qui s'appelle faire un chemin rapide. Parlez-nous des monarchies absolues pour abréger le noviciat politique. Il lui a sufli d'aimer la reine et de lui plaire pour avoir rétolTe d'un président du conseil. — Du moins Carlos a-t-il conquis sa faveur à la pointe de l'épée. Le voilà donc seul avec ses rivaux : il leur tient alors ce langage :
Comtes, de cet anneau dépend le diadème.
Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur,
Et je le garde....