DOS S ANCHE
Sanclie enfin, malgré lui, dedans cette province, Qiioi(iuc fils d'un pécheur, a passé pour un prince.
(Acte V, se. V.)
Le dénoûment, chacun le pressent. Celle méprise ne larde pas à s'expliquer, grâce à l'intervention d'un vieil ami du dernier roi d'Aragon qui apparaît trop brusquement, mais fort à propos, avec cerftiin écrin dont le témoignage rend à Carlos son nom et tous ses droits de prince du sang. Dès lors, plus d'obstacle : puisqu'il est don Sanche d'Aragon, il peut épouser Isabelle qui ne demandait qu'à lui donner sa couronne et son cœur.
Cette tragi«comédie est conteinporaiue de la Froude. Don Sanche ancêtre de Ruy Blas. — On le voit, nous sommes ici en pleine fantaisie; mais, pour peu qu'on s'y prèle, ni l'agrément ni l'intérêt ne font défaut à cette fiction dont la vraisemblance naît de l'harmonie qui existe entre des sentiments et une situation également invraisemblables. Ces deux mensonges s'accordent si bien qu'ils ont un air de vérité. Contemporaine de la Fronde, cette tragi-comédie trahit sa date par la bizarrerie d'une invention qui s'affranchit de la discipline classique, et cherche avenlurc en dehors des voies frayées. Il y a là comme l'influence d'une crise révolutionnaire qui réagirait uir le théâtre. Ne dirait-on pas aussi qu'en esquissant la ligure de Carlos, Corneille rêva l'idéal d'un rôle protecteur et sauveur pour une épée digne de trancher souverainement les nœuds de l'intrigue politique où périclitait la fortune de la France? Il est du moins certain, d'après la préface môme de Don Sanche, que la pièce échoua, < faute d'un illustre suffrage ». Quelques-uns ont supposé que ce récalcitrant fut le prince de Condé. Mais cette hypothèse est une erreur; car il était alors on prison. Le blâme ne vint-il pas plutôt de la reine-mère qui ilul craindre que le public ne s'avisât de chercher, dans le persouHage de Carlos, des allusions trop complaisantes pour le vainqueur de Rocroy, dont la gloire altière et bruyante excitait des alarmes ombrageuses ?
Quoi qu'il en soit, le charme et la grandeur ne manquent pas à ce héros qui nous plait par sa grâce et sa fierté. 11 est original cet ancélre de Ruy Ulas dont la physionomie associe l'or-
gueil castillan aux sentiments les plus démocratiques. Il semble devancer les temps lorsqu'il s'écrie :
Se pare qui voudra des noms de ses aïeux : Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître.... Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.
(Acte 1, se. ni.)
Isabelle ne nous agrée pas moins par le tour presque racinien d'un caractère qui concilie la naïveté d'une jeune fille et la dignité d'une reine. On en jugera par l'accent de ses vers :
Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère?
Tu vois tous mes désirs condamnés à se taire,
Mon cœur faire un beau choix, sans l'oser accepter,
Et nourrir un beau feu sans l'oser écouter.
Vois par là ce que c'est. Blanche, que d'être reine :
Comptable de moi-même au nom de souveraine,
Et sujette à jamais du trône où je me vois,
Je puis tout pour un autre, et ne puis rien pour moi.
(Acte II, se. I.)
Le rôle d'Isabelle rappelle inévitablement ici celui de la reine d'Espagne, Marie de Neubourg, dans le drame de Victor Hugo, et le parallèle ne serait peut-être pas tout à l'avantage de l'amante de Ruy Blas. Il est vrai que l'objet de sa passion ne vaut pas Don Carlos. Mais, si elle a fait d'un aventurier son premier ministre, soit par amour, soit par admiration pour son génie politique, on s'étonne qu'elle cesse de l'aimer ou de l'admirer dès qu'elle apprend qu'il a porté la livrée, six mois auparavant. Il est menteur le sentiment qui résiste à cette épreuve. Ajoutons seulement que le génie a ses privilèges, et que le prestige des beaux vers emporte toujours l'applaudissement. Enfin, en signalant ce qu'il y eut de neuf dans la conception de ce sujet, nous reconnaîtrons toutefois qu'ici Corneille a trop confondu l'idéal et le romanesque, c'est-à-dire la poésie et ses trompeuses apparences. En falsifiant les conditions de la vie, on se condamne à des sentiments factices qui conseillent aux imaginations le goût des chimères, les vaines rêveries, et le mépris de la réalité. C'est l'écueil du geni'e, et le beau génie qui inaugurait l'un n'a point évité l'autre.
NICOMÈOB. loJ
NICOMËDE
Premier onsai du dranir liistorlquc. — CircniiKtanros ■ii<'« iiiorabIcH de Me» représentations en Hi^i et itiôH. — On
peut (liro que Coineillo a iii.iUL'uiô loutos les formes du poèino dramatique. Nous en voyons un nouveau lémoiijnage dans yicomcdc, où se révèle comme le premier soup»;oii d'un gcuire qui plus lard s'appellera le drame historique. .L'alliance du solennel et du familier se rencontre du moins dans. plusieurs scènes de celle trap[i-comcdie qui parut, non pas en lGa2, comme le disent les frères Parfait, mais avant le 13 février 1G:»1, jour où les Princes sortirent de prison, ainsi que nous l'apprend Jolly, dans son Avertissement du tfiéàtre de Corneille (1738). Elle fut jouée par lés comédiens du Roi, avec un succès auquel la passion politique n'était pas étrangère; car certainB vers prêtèrent à des allusions que le poète ne songeait point à provoquer.
H.ippelons aussi — le fait est digne de mémoire — que, plus tard, le 24 octobre 1658, celle pièce figura sur un théâtre que Liuiis XIV avait fait dresser dans la salle des Gardes du vieux Li>iivrc, où elle fut interprétée par la troupe de Molière, lequel faisait >ou début devant le roi cl la cour. Après la représentation, Molière supplia le roi « très humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnai un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputation » ; ce vœu fut accueilli favorablement, et le Docteur amoureux mérita d'augustes suffrages. A dater de celle soirée, la troupe do Molière s'établit définitiv.'nient à Paris et le souvenir parait lui en être resté très vil, lémoin ce passage de l'Impromptu de Versailles où pour crititpier le jeu de Montlleury et, avec lui, les comédiens de rilùtol de Mourgogne, ses rivaux dans la faveur du roi, il parodie la pompe de leur débit, en choisissant justement une tirade de Xivomùde :
Te le dirai-jc, Araspe?il m'a trop bien servi....
(Acle II, se. I.)
Sources du snjet; Justin. L'art de féconder une matière ingrate. L'action. L'intelligence de l'histoire. — Ce fut dans un obscur recoin de riiistoire de Bithynie que Corneille découvrit le motif de son tableau. Voulant peindre l'abaissement des rois d'Asie courbés sous le joug de Rome, et la fierté d'un héros qui sut tenir en échec les maîtres du monde, il préféra Nicomède à Mithridate, parce qu'il aimait les situations franches et nettes. Or, au temps des guerres soutenues par Sylla et Lucullus contre le roi de Pont, les discordes civiles altéraient déjà les pures traditions du patriotisme républicain. Depuis les Gracques et Marins, les légions commençaient à devenir trop dociles à des chefs ambitieux; et la politique du sénat ne pouvait plus être aussi indépendante, aussi suivie qu'auparavant. En choisissant une époque antérieure, Corneille se détermina donc par les avantages que lui offrait un sujet simple, distinct, et où l'intérêt n'était point partagé. C'est encore ainsi, par exemple, qu'il choisira Sertorius, pour représenter nettement les crises de la guerre civile.
S'il emprunta ses personnages à Tite-Live, Polybe et Appien, il dut la première idée de sa fable à un chapitre de Justin où se trouvaient les indications suivantes : « Prusias , roi de Bithynie, prit dessein de tuer son fils Nicomède, pour avancer d'autres fils plus jeunes qu'il avait eus d'une autre femme, et qu'il faisait élever à Rome. Mais ce projet fut révélé au prince par ceux qui s'étaient chargés de l'exécuter. Ils l'exhortèrent à devancer les embûches paternelles, et à faire retomber sur sa tête celles qu'il lui avait préparées. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avait appelé auprès de lui, il fut proclamé roi. Dépouillé- par son fils, et réduit à une condition privée, Prusias se vit abandonné même par ses esclaves. Il fut tué dans sa retraite, par ce fils dont il avait résolu la mort, et dont le crime ne fut pas moindre que celui qu'avait prémédité son père. »
Cette matière assez ingrate, il s'agissait de l'enrichir, et de l'accommoder à la scène. Pour y réussir, Corneille a d'abord supprimé l'horreur d'une catastrophe barbare, et « n'adonné, dit-il dans son Averlissement, ni au père ni au fils aucun dessein parricide ». Plus soucieux de la beauté morale que de l'exactitude
chronologifpie, il suppose, par un heureux anachronisme, qu'Annibal vient de s'empoisonner ', et que Nieomède est son disciple, son vengeur, Théritier de sa haine, sinon de son génie. Il idéalise donc en ce héros toutes les vertus de ces grands cœurs et de ces indomptables caractères qui conçurent la pensée de revendiquer les droits des peuples conquis ou menacés, et d'opposer une digue à l'invasion de la tyrannie romaine. Va-t-il être victime d'une marâtre perlide, d'un i)ère pusillanime et d'une nation jalouse de sa gloire naissante, ou tiendra-t-il tête à ces enneuiis ([ue brave son sang-froid, à ces périls que déjoue son adresse : tel est le problème qui s'agite dans ce drame où l'amour n'a plus qu'un rôle secondaire. Car, si le poète en fait un des ressorts de l'action, il se propose avant tout une étude de mœurs politiques, et nous montre à l'œuvre ces diplomates romains cpii, tour à tour impérieux ou insinuants, savent intimider les laibles, enchaîner les forts, abattre les uns, caresser les autres, semer à propos les soupçons et les inimitiés, en un mot com biner la violence et la ruse jusqu'au jour où, sous le nom d'amis ou d'alliés, ils pourront parler et agir en maîtres.
En face de ces manèges, toutes nos sympathies vont aux vaincus. On dirait même qu'après avoir exalté Rome dans ses premières tragédies. Corneille se plait à l'humilier dans celleci, ou du moins à nous la rendre odieuse, car nous sommes tous pour Nicomède contre Flaminius, et ses complices. On en jugera par le résumé rapide du complot qui se trame dans le palais de Prusias. Ce vassal du sénat voit se renouveler autour de lui les discordes et les intrigues qui désolèrent la vieillesse de son beau-père, Philippe de Macédoine. Elles sont fomentées cette fois, non plus par un frère tel que Perséc, habile à irriter les défiances d'un père par de criminels mensonges, mais par une marâtre qui abuse de son influence toute-puissante sur un vieillard imbécile. Aussi servilement soumis aux volontés de sa femme qu'aux ordres des proconsuls, Prusias est prêt à livrer son lils aine à cette belle-mère qui veut le perdre, et son royaume à ces Romains au.xquels il vient de vendre Annibal. A ce cora-
1. L'ambassade do Flaminius et la mort d' Annibal dataient do 183 : or l'émeute qui renversa Prusias et mit Nicomèdo sur lo trôno n'eut lieu que troutc-six ans plus tard, on 1 18.
mis de la république s'oppose Nicomède qui, tout fier d'avoir conquis trois royaumes, accourt de son camp pour défendre ses droits et son amour contre des embûches domestiques où se cache la main de Rome. Il aime Laodice, reine d'Arménie, que lui dispute Attale, le fils de sa marâtre, l'otage de Rome. Flaminius traversera ce projet d'union qui inquiète le sénat. Mais Nicomède, digne précurseur de Mithridate, est de ceux qui préfèrent une mort glorieuse à un trône avili.
A la noblesse de ses sentiments répond comme un écho Laodice, reine d'Arménie, dont le cœur lui est disputé par son frère Attale, l'otage que Flaminius ramène de Rome, pour le substituer au légitime héritier de sa couronne. L'âme de cette conspiration est sa mèi'e, Arsinoé, qui prétend régner bientôt sous le nom de sou fils. De là naissent de noirs complots, où la pohtique et l'envie se liguent pour tendre des pièges à un ennemi loyal et intrépide qui sortira vainqueur de cette redoutable crise. Car, au moment où il allait succomber, s'éveille tout à coup la générosité d'Attale qui recule devant le crime maternel, refuse d'en profiter, et, devenu le digne frère de Nicomède, lui sauve la vie par son dévouement inattendu. L'honneur pei-sécuté mais triompiiantde toutes les épreuves, la magnanimité luttant conUo la bassesse, la piété filiale s'alliant à l'amour de la. patrie pour alfranchir un roi et son peuple d'une commune servitude , voilà le spcclacle offert par la vertu d'un héros qui désarme ses plus implacables adversaires, et finit par leur arraclier le poignard des mains, la haine du cœur.
Études de mœurs politiques. — Que des critiques puissent s'élever contre cette concepuion trop austère où les acteurs représentent des idées et des principes plutôt que des sentiments et des passions, nous ne le contesterons pas. Cependant ne disons point avec Voltaire qu'il n'y a rien de tragique dans la conduite de l'intrigue, ou que la grandeur manque à ses ressorts, et la vraisemblance à son dénoûment. Sans doute il ne faut point chercher ici la terreur et la pitié, mais seulement, et c'est beaucoup, de nouveaux effets de ce pathétique de l'admiration où l'auteur de Cinna excelle au point de paraitre l'avoir inventé. Nous avouerons d'ailleurs que les moyens mis enjeu pour produire les péripéties sont parfois misérables comme les
NICOMÈDE. 1;jO
caractères de ceux qui les emploient. Mais, outre qu'ils conviennent à la situation et aux personnes, faut-il donc oublier que ces conllits mesquins en apparence recouvrent des intérêts considérables, puisqu'ils ne tendent à rien moins qu'à changer l'ordre de succession dans un Etat composé de quatre royaumes, et à réduire au silence la seule voix libre encore qui ose protester contre les outrages de la domination romaine? Non, le nœud du drame n'est point, comme ralTirme La Ilarpo, dans la question de savoir si le projet d'empoisonnement tournera contre Nicomède ou Arsinoé. Ce n'est là qu'un incident accessoire dont les agents subalternes ne paraissent même pas sur la scène. Mais chacun de nous se demande avec perplexité quelle sera l'issue de ce duel inégal qui met Flaminius aux prises avec l'unique espoir des peuples opprimés, avec le champion vaillant dont la défaite entraînera l'asservissement de l'Asie. Aussi n'est-ce pas sans un transport d'enthousiasme que les spectateurs applaudissent le coup de théâtre qui satisfait tous les vœux, je veux dire ce miracle d'amitié fraternelle qui sauve Nicomède du péril extrême où sa fortune allait faire naufrage. Les caractères. \ieomède. L'ironie tragÎQur. Jactance. Estime des Romains «in'il bait. Le prince de Condé. — Le caractère de Nicomède est donc le principal soutien de la pièce. Ce n'est pas qu'il agisse : mais il parle, et c'en est assez pour que notre ailmiration soit acquise à son bon sens, à sa clairvoyance, à sa fermeté, à l'audace de sa franchise et de son courage. Ce qui le distingue éminemment, c'est l'impassibilité d'une âme toujours maitrésse d'elle-même, et incapable de plier, ou de trembler. 11 fait exception à ce précepte d'Horace et de Boileau :
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Ce neveu de Persée se souvient qu'en ses veines il y a du sang dWlexandre; et, loin de chercher à surprendre notre émotion par des plaintes, il se les reprocherait plutôt comme une déchéance. 11 n'a pas même besoin d'un confident, car il n'a poinl de secret à cacher. Tout ce qu'il pense, ce barbare le dit en face à ses ennemis : au lieu de soupirer, il les délie; au lieu de gémir, il les condamne de son mépris calme et intrépide. Si
l'ironie devient le trait dominant de sa physionomie, c'est que cette arme a toujours été la dernière ressource de Tindigiiation impuissante, et l'unique force de la faiblesse. N'a-t-on pas vu plus d'une fois des temps malheureux où le sourire de l'honnête homme était la seule voix laissée à la conscience publique? Le dédain fut alors la dignité de ceux qui ne savaient pas se résigner. Aussi comprend-on que Nicomède se réfugie dans cet asile. Il y retrouve son indépendance; et les vérités qu'elle lui inspire ne perdent rien aux formes équivoques de la raillerie. Le fer qui se dérobe n'en est pas moins acéré : sa blessure invisible n'en va que plus sûrement au cœur. Nicomède a donc le droit de dire :
Le maître qui prit soin d'instruire ma jeunesse Ne m"a jamais appris à faire une bassesse.
(Acte II, se. ni.)
On pourrait même lui reprocher trop de témérité : car il est le moins diplomate des héros. On sent l'imprudence généreuse de la jeunesse dans les saillies de la colère qui gronde sous ses contraintes ; et, lorsqu'il s'aventure en d'orgueilleux défis qui ne sauraient passer de la parole aux actes, on est tenté parfois d'excuser Prusias s'écriant avec effroi :
Ah! ne me brouillez point avec la République!
(Acte II, se. ni.)
Rencontre-t-il chez Laodice l'ambassadeur romain, il ne craint pas de lancer cette apostrophe :
Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâchetés, Madame?
Son père donne-t-il audience à Flaminius, il ose protester en ces termes :
De quoi se mêle Rome, et d'où prend le Sénat, Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État? Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture, Et laissez faire après ou Rome, ou la nature.
(Acte II, se. m.)
NICOMÉDE. I (, 1
Si le proconsul s'irrite et menace, loin de sinlimider, il réplique avec une assurance qui frise la fanfaronnade :
Vous pouvez cependant faire munir ces places, Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne heure un secours de Uomains; El, si Flaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimènc.
(Acte II, se. lu.)
Le trait est beau, quoique le vaincu de Trasimènc et l'ambassadeur chez Prusias soient deux Flaminius, sans aucun lien de parenté : mais Corneille avait un peu amoindri d'avance l'cflet de ce trait, en l'exagérant, lorsqu'il faisait dire à Nioomède parlant d'Annibal :
On me croit son disciple, et je le liens à gloire; lit, quand Flaminius attaque sa mémoire. Il doit savoir qu'un jour il me fera raison D'avoir réduit mon maître au recours du poison, Kt n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme Commença par son père à triompher de Home.
(Acte II, se. m.)
Il y a donc de l'Achille en ce prince, il croit vivre dans ces temps épiques où un héros combat à lui seul une armée tout entière. Mais ce défaut, qui d'ailleurs est de sou âge, le rend plus théâtral , surtout devant un public français auquel ne déplairont jamais les attitudes chevaleresques.
Cette jactance est d'ailleurs tempérée par une nuance (|uc Corneille associe très adroitement à ces boutades trop belliqueuses : nous voulons parler de l'admiration secrète (pic Nicomède éprouve pour les ennemis qu'il déteste. Ce fut là un sentiment commun à tous les adversaires qui méritèrent de se mesurer avec Rome. Nicomède est comme Annibal, dont il dit :
. ... Il m'a surtout laissé ferme en ce point D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
Cette haine même des vaincus recouvrait une involontaire estime pour le vainqueur. Leur patriotisme était jaloux dos vertus militaires et civiques dont ils enviaient la supériorité. Ce respect mêlé de crainte n'est-il pas visible dans la réponse
ÉTUDES UTTÉilAUtES. 1. — 11
que fait Nicomède, lorsque Atlale, déclarant sa tendresse à la reine d'Arménie, invoque le patronage de Rome en faveur de SCS espérances :
Elle s'indignerait de voir sa créature
A l'éclat de son nom faire une telle injure,
Et vous dégraderait peut-être dès demain
Du titre glorieux de citoyen romain.
Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine-,
En le déshonorant par l'amour d'une reine?
Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois
Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois?
(Acte I, se. II.)
Nous ne lui reprocherons pas non plus d'avoir méconnu daiiord le cœur d'Attale. Comment pourrait-il aimer le rival do son amour, le compétiteur de sa couronne, le fils de sa marâtre, le protégé de Rome? Du reste, après le bienfait, il ne Jaillira point à la reconnaissance; car il est de ceux qui payent toutes leurs dettes, et avec usure. Sa piété filiale n'est même pas entamée par les douleurs du patriote. Quand, acclamé par le peuple, il remet à son père le pouvoir que vient de lui offrir l'émeute triomphante, n'exprime-t-il pas avec un .rare bonheur l'affection du fils et les vœux du politique :
Je viens, en bon sujet, vous rendre le repos Que d'autres intérêts troublaient mal à propos. Non que je veuille à Rome itnpuler quelque crime * ; Du grand art de régner elle suit la maxime, Et son ambassadeur ne fait que son devoir. Quand il veut entré nous partager le pouvoir. Mais ne permettez pas qu'elle vous y contraigne : Rendez-moi votre amour, afin qu'elle vous craigne.
Que de finesse dans ce dernier trait ! Quelle convenance d'accent! Qui n'aimerait ce langage délicat sans fadeur, et viril sans raideur? Aussi Nicomède fut-il un des favoris, je ne dis pas de la Cour, mais de la Ville, surtout aux environs de la. Fronde, au lendemain du jour où le priiicé de Condé sortait de Vincennes. Oui, sans le savoir. Corneille avait subi l'influence d'un ciel orageux, et tout observateur attentif surprendra dans
1. No dirait-on pas que Corneillo s'excuse ici lui-mêmo d'avoir détourné, pour une fois, sur d'autres, une part do l'admiration que d'ordinaire il nous demande tout entière pour ses chers Romains?
son héros comme un air de lointaine ressemblance qui rappelle le vainqueur de Hocioy.
PruMias. Les foIm vassaux de Home. — Se douterait-on (jue Nicomède esl le (ils d'un de ces rois avilis qui (inissaienl par ne plus sentir le poids de la servitude, tant le joug leur était habituel? Prusias ap|»artiont à la famille de ces rois avilis, viais < l'antùmi's d'Ktal », selon le mut dt- la reine Er)xc, dans Sophonisbe qui , dociles au moindre signe d'un simple centurion, tombaient à genoux devant les faisceaux d'un consul, de cet Eumène qui venait plaider sa cause contre les Rhodions devant le tribunal du sénat, conquérant de l'Kgypte; de cet Antiochus qui rentrait désarmé dans ses Ktats, lo cercle tracé par Popilius ayant suffi h l'arrêter; de ce Micipsa enfin qui lecommandait à ses lils de se croire seulement les administrateurs du royaume, et de regarder les Romains comme linirs maitrcs. Ces sujets de Rome, Prusias les dépasse tous en humble soumission. A l'arrivée des députés romains, ne se présentait-il pas devant eux, avec un bonnet d'affranchi sur la lélc, à la place de sa couronne? Aussi ne sommes-nous pas surpris qu'il subisse tous les genres d'esclavage, et que, souverain sans dignité, il soit im mari de comédie. 11 est en eflet de la li<'mpe de Chrysale, moins le bon sens, et d'Orgon, moins ronlélement qui simule la volonté; car il ne fait le brave qu'avec les faibles, et ses violences sont alors aussi odieuses que l'était sa couardise devant les forts.
FlaiiilninM ! la ill|ilomalip romaine. — Il n'y a pas moins de véiité dans Flamiiiius. Il ropiésoule cette politique cauteleuse par laquelle le sénat divise ses ennemis, isole ses alliés, entrave leurs traités , traverse leurs conquêtes , marie les princes, humilie les superbes, et paralyse ceux qu'il n'ose attaquer de front. Ces pratiques se prêtent h de soudains levirements. C'est ainsi que Flaminius, après s'être donné comme le patron d'Attale, se met à protéger les intérêts de Nicomède, quand il le voit dépouillé par son père. Dès que Prusias se 1 isout à faire périr un fils dont la gloire l'inquiète, le délégué de Rome s'y oppose avec arrogance :
Seigneur, quand ce dessein aurait queltinc justice, Est-ce a vous d'ordonner que ce prince périsse?
Quel pouvoir sur ses jours vous demeure permis? C'est l'otage de Rome, et non plus votre fils : Je dois m'en souvenir, quand son père l'oublie. C'est attenter sur nous qu'ordonner de sa vie; J'en dois compte au sénat, et n'y puis consentir.
(Acte V, se. y.)
En revanche, il déguise par des euphémismes ce qu'il y a de trop cynique dans la doctrine de la force qui prime le droit. Écoulez comment il légitime ou pallie devant Laodice la brutalité du fait accompli :
Comme simple Romain, souffrez que je vous die Qu'être allié de Rome, et s'en faire un appui. C'est l'unique moyen de régner aujourd'hui; Que c'est par là qu'on tient ses voisins en contrainte, - Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte; Qu'un prince est dans son trône à jamais affermi Quand il est honoré du nom de son ami; Qu'Attale, avec ce titre, est plus roi, plus monarque, Que tous ceux dont le front ose en porter la marque.
(Acte III, se. II.)
11 est donc un interprète habile de ces roueries égoïstes qui achevaient par l'intimidation ou les caresses les entreprises commencées par les armes. 11 est vrai que Corneille Ta trop sacrifié à Nicomède, et que parfois en face des pétulances héroïques de ce dernier, Flamijiius est en posture vraiment fâcheuse, et ne conserve plus l'autorité de son rang. Mais en revanche il y a dans son langage des traits dignes de la brièveté éclatante de Tacite ou de la gravité impérieuse de Montesquieu.
Attale. Les otages de Rome. Conversion vraisemblable. — Sans avoir la même importance, Attale nous semble très vivant. En lui nous retrouvons ces fils de maisons régnantes élevés à Rome sous la surveillance du Sénat, et qui, tout imbus des mœurs romaines, étaient, sous prétexte de faveur, rendus à leur pays, pour préparer la conquête par un travail de dissolution dont ils devenaient les agents parfois involontaires. Ces princes accomplissaient une œuvre analogue à celle de ces colonies qui furent les instruments les plus actifs d'une propagande envahissante, dans les provinces convoitées ou récem-
NICOMÈDE. ifir,
ment soumises. Un profond sentiment de l'histoire recommande donc le rôle d'Allale,
Allale, qu'en otage ont nourri les Romains,
Ou plutôt qu'en esclave ont façonne leurs mains.
Nous ne blâmerons même pas Corneille d'avoir démenti ces ^ promesses par la conversion qui change le caractère de ce prince, et fut taxée d'inconséquence. D'abord, la mobilité de l'humeur est un travers des enfants gâtés, surtout de ceux qui goûtèrent les douceurs d'une haute l'orlune. Or, élevé dans un palais, habitué aux mensonges de l'adulation, ébloui par des grandeurs qui ne lui ont rien coûté, flatté par les Romains comme par sa mère, le lils d'Arsinoé ne se connut pas encore lui-même, tant qu'il fut sous le charme de ces espérances qui se croyaient infaillibles. 11 ignorait alors qu'il pût y avoir d'autres droits que le caf)ricc de sa passion. Il ne soupçonnait point encore les instincts généreux de sa nature. Pour que ccu.x-ci se révèlent à sa conscience et à nos regards, il faut qu'il sorte de tutelle, et qu'une crise morale l'affranchisse enfin de cette minorité prolongée. C'est ce qui advient, lorsqu'il se voit délaissé par Flaminius qui, n'ayant plus à craindre Nicomède livré comme otage, se refuse aux prétentions d'Attale, et lui interdit, avec la main de Laodice, la couronne d'Arménie. Aussitôt la lumière se fait dans son esprit, comme le prouve l'énergique concision de ces vers :
A voir quelle froideur à tant d'amour succède, Rome ne m'aime pas : elle hait Nicomède; El lorsqu'à mes désirs elle a feint d'applaudir, Elle a voulu le perdre, et non pas m'agrandir.
(Acte IV, se. v.)
Dès lors il cesse d'ébe dupe d'une amitié si précaire, et ne songe désormais qu'à s'appartenir, ou même à se réhabililor, il finira par dire :
Rome qui n'aime pas â voir un puissant roi L'a craint dans Nicomède, et le craindrait en moi. Je ne dois plus prétendre à l'hymen d'une reine, Si je ne veux déplaire à votre souveraine.
(Acte V, se. I.)
Rien de plus naturel que cette évolution. C'est une passion nouvelle qui en chasse une autre Pourquoi le théâtre n'admettrait-il pas, au moins par exception, cette inconstance que nous offre si souvent le spectacle de la vie? Car les caractères sont rarement tout d'une pièce; l'essentiel, c'est que des raisons psychologiques justifient ces changements, et qu'ils ne soient pas trop brusques. Ils le paraissent trop chez Corneille, parce que ses caractères manquent de nuances et de souplesse. Ils sont raides et absolus. Voilà pourquoi on s'étonne de voir les métamorphoses de Félix, d'EmiUe et de Laodice. Ce défaut est fréquent chez Corneille, et La Bruyère le vise quand il parle de ces fautes contre les mœurs, qui sont inexcusables et qiCon a peine à comprendre «n un si grand homme. Ici du moins il est peu sensible. Si Corneille se trompe, ce serait plutôt lorsque, dans les premiers actes, il rabaisse le personnage d'Attale plus qu'il ne sied à la convenance du dénoûmcnt. 11 y a là un péril; car il est plus difficile de revenir du ridicule à l'estime que de la haine à l'amitié.
Arsiiioé. La marâtre. — Nous ne dirons rien de Laodice et d'Araspe, sinon que ces deux figures ont ici leur utilité. L'une aide à l'exposition, et motive le nœud de l'intrigue; mais je goûte peu ses façons doucereuses, et ses rodomontades romanesques. L'autre a son expression personnelle. C'est le courtisan prêt à servir tout pouvoir qui s'élève, sauf à le trahir quand il tombe. Nous le soupçonnons d'être lié avec la reine par un accord secret qui ne s'avoue pas. On dirait un Pallas entre Agrippine et Claude. Mais admirons surtout avec quelle vigueur le poète a peint au vrai dans Arsinoé la sourde guerre de la marâtre contre les enfants d'un autre lit, et toutes les captations de sa haine spoliatrice. C'est l'histoire de beaucoup de foyers; et du palais à la chaumière il n'y a ici que la dislance des conditions ou des ambitions. On pourrait appeler Arsinoé une Béline couronnée. Sur des théâtres différents, toutes deux visent au même but, par les mêmes manœuvres, et Molière a dû faire son profit de ce portrait qui a précédé de vingt trois ans le Malade imaginaire.
I^icomcde et Dlitliridatc. — ISicomède rappelle plus directement encore Mithridate, qui fut postérieur de vingt et un ans.
Certes Racine l'emporte par l'égalité d'un style toujours élégant et harmonieux. Corneille a des fautes de diction; il ne sait pas donner de l'attrait aux détails de médiocre importance. Il n'exprime parfaitement que les pensées grandes cl fortes. Ses entretiens de pure galanterie sont entortilles, ou chargés de lourdes périphrases et de métaphores emphatiques. Mais le sublime lui vient naturellement. Parmi les traits qui caractérisent ici sa manière, citons celui-ci :
PUUSIA8
J'y veux niellre d'accord l'amour et la nature, Etre père et mari dans celle conjoncture...
Seigneur, voulez-vous bien vous en Der h. moi? Ne soyez l'un ni l'autre.
rnusiAS
El que dois-jc être?
NICOJIÈDE
Roi.
(Acte IV, se. m.)
D'autre part, si Racine est'incomparable dans la peinture de la passion, et ne doit qu'à lui-même la création de Monime, il se souvient du moins des fils de Prusias, lorsqu'il met en scène Pharnace et Xipharès. Mais l'inlérét politique languit parfois dans ce Mithridate dont l'amour est le principal ressort, et qui voulait plaire à un public plus soucieux d'être ému que d'être instruit. Les ennemis de Mithridate ne sont que des Romains de fantaisie. Malgré des beautés oratoires qui nous font illusion, le génie de l'histoire n'est pas là. Trop de rhétorique se mclc aux plus éloquentes tirades : on y chercherait vaiiiomcnt rinlclligonce prolonde des causes qui expliquent la fortune de Rome, et les progrès continus de sa domination. Mithridate lui-même est assez proche parent de Porus, d'Acomat, ou de Pyrrhus; et pour trouver un historien chez Racine, il faut le chercher dans Britannicus ou encore dans Athalie. Corneille conserve donc tous ses avantages dans les rencontres où li sagit de faire parler avec puissance la raison d'Etat. Par ce mérite, Nicoviède est du même ordre que Cinna.
IfiS CORNEILLE.