‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 40 sur 133 · LES DERNIÈRES PIÈCES · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES PIÈCES

rôle, ctudienl leur attitude, cl se drapent devant le public. On leur voudiait moins d'ostentation ou d'impassibilité. Ce travers, on le pardonne sans peine, quand il recouvre une énergie saine qui se met au service du devoir, et se dévoue à une grande cause. Mais le jour vint où cette puissance de volonté cessa d'obéir h une conscience éclairée par un idéal. Au lieu d'être le courage de la raison, elle ne fut guère que l'obstination d'une idée fi.ve, le transport de l'orgueil, et comme la fureur maladive d'une monomanie qui étoullait tous les sentiments naturels C'était déjà le tort d'Kmilie : or elle fit école, et de son exemple procédèrent des furies qui n'eurent pas même la beauté pour e.xcuse, et ne furent dès lors rien moins qu adorables. Aussi la sympathie se refuse-t-elle à cette force déréglée qui n'est qu'une infirmité, dès qu'elle a perdu la lumière de la loi morale. Nous ne voyons là que du fanatisme; et, si le vulgaire se laisse prendre encore à des apparences imposantes, les juges plus sévères n'éprouvent plus qu'une impression d'étonnement, ou même de stupeur.

JLcH tragédies snriinmaine» cl inliomaincH. — Voilà pourquoi ces pièces d'arrière-saison, en dépit de scènes souvent magistrales, nous paraissent non pas surhumaines, mais inhumaines. L'ùme et le cœur ne se reconnaissent plus dans ce monde qui n'est pas celui des vivants. Le spectacle de celle grandeur morne nous accable et nous oppresse. C'est ainsi qu'après avoir inauguré la tragédie psychologique, où le drame intérieur est tout. Corneille l'ut infidèle à lui-même, et finit i»ar ne produire que des situations impossibles, ou des personnages abstraits, chez lesquels de détestables maximes ont aboli jusqu'aux plus simples instincts des vérités élémentaires.

Dans leurs paroles ou leurs actes, ils sont inspires par une dialectique aveugle ou perverse. L'action où ils figurent devirut une sorte de thèse païadoxale qui n'intéresse que la curiosité. Comment donc serions-nous émus par ces raisonneurs à outrance qu'un syllogisme ou un dilemme pousse du bien au mal, et du mal au bien? Si encore ils se contentaient de remplacer la raison par la logique ! mais ils nous révoltent par le pédanlisme du crime, et la soolasliquc de l'assassinat. Ont-ils pour e.xf use le? mœurs du temps et faut-il reconnaître dans leurs

odieux apophtegmes l'esprit d'une société toute imbue des doctrines de Machiavel, et qui a pour poHtique Mazarin, pour moraliste La Rochefoucauld? Peut-être le grand Condé, la Grande Mademoiselle, Mme de Longueville, le cardinal de Retz, et bien d'autres intrigants illustres manquaient effrontément de principes. Le meurtre de Monaldeschi ne fut point jugé par l'opinion d'alors comme il l'est aujourd'hui.

Les sœurs d'Emilie. La raison d^État siibstifiice à la passion. — C'est surtout dans les rôles de femmes que ce vice nous rebute. Car aux Chimènes et aux Paulines qui méritaient une respectueuse tendresse succèdent des héroïnes qui connaissent l'intrigue, l'ambition, la vengeance, la haine, mais ignorent l'amour. Toutes les vertus ou les faiblesses qui sont la gloire ou la grâce de leur sexe ont désormais disparu. Chez ces énergumènes, la politique a banni la réserve, la pudeur, la reconnaissance, la piété domestique, les mouvements généreux, l'esprit de sacrifice, le culte de l'honneur. Ici, c'est Cléopâtre s'écriant :

Dût le ciel égaler le supplice à l'ofTense, Trône, à t'abandonner je ne puis consentir : Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.

Là, c'est Domitie disant à son amant :

Non, je n'ai point une âme à se laisser charmer Du ridicule honneur de savoir bien aimer.

Ailleurs, c'est Viriate déclarant au vieux Sertorius qu'elle adore dans ses cheveux blancs le grand art de la guerre :

Car quiconque peut tout est aimable en tout temps.

Ou bien, c'est Aristie, l'épouse répudiée par Pompée, revendiquant ses droits avec la morgue d'une patricienne qui ne veut pas déroger à la noblesse d'un nom illustre.

J'aimais votre tendresse, et vos empressements; Mais je suis au-dessus de ces attachements; Et tout me sera doux, si ma trame coupée Me rend à mes aïeux en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé.

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