‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 41 sur 133 · LES DERNIÈRES PIÈCES · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES PIÈCES

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les femmes du xxw siècle n'en voulurent point à Corneille. Au contraire, elles lui surent gré de ce travestissement qui leur attribuait des facultés viriles. Elles gardèrent une prédilf^ction secrète pour le poèlt! qui leur offrait un miroir trompeur, et les défigurait sous prétexte de les transfigurer.

Et pourtant substituer ainsi la raison d'Etat ou les calculs de ramour-propre à la peinture de la passion, n'était-ce pas tarir les sources mêmes du pathétique ? La faute du poète fut do croire, comme il l'écrivait à son fidèle admirateur Saint-Evremond, que € la passion de l'amour est trop chargée de faiblesses » pour devenir la « dominante » dans une pièce héroïque. « J'aime, disaitil, qu'il y serve d'ornement, mais non de corps. » Cette théorie le mena tout droit à l'écueil de l'ennui. Car l'amour est la fadeur mémo, dès qu'il ne produit pas des elTets tragiques, ou répugne au caractère des personnages; il n'est plus alors qu'un ridicule, qu'il convient de renvoyer à la comédie. Au théâtre, la passion de l'amour ne trouve son excuse que dans son excès : elle doit donc être dominante, quoi qu'en dise Corneille, sous peine d'exciter, non plus la terreur ou la pitié, mais le mépris ou mémo le ridicule. C'est ce que Voltaire, cette fois, a vu et dit à merveille : « Il faut ou que l'amour conduise au malheur et au crime, pour faire voir combien il est dangereux, ou que la vertu en triomphe pour montrer qu'il n'est pas invincible; sans cela ce n'est plus qu'un amour d'églogue ou de comédie ».

I.e ninchiu*clisiue de ses héros. — C'est pour n'avoir pas Ml traiter l'amour, tout en s'obstinant à le mettre partout, que Corneille a transformé ses personnages en héros de roman, gâté les plus heureux sujets, et refroidi des rôles où éclatent dos beautés supérieures. 11 est vrai que celle faute doit être en partie laissée à la charge des contemporains, il cédait au même entraînement, lorsqu'il donnait tant d'importance à ce qu'on appelait alors Vesprit de Cour et les maximes de Cour, c'est-àdire à cet étalage de machiavélisme, où se complaisaient la génération de la Fronde et l'élite de ses survivants. Celle complicité de l'opinion encouragea trop ces fanfarons de scélératesse qui, fiers de leurs noirceurs, paraphrasaient sur tous les tons la morale du Pholin de Pompi'e s'écriant avec cynisme :

Le droit des rois consiste à ne rien épargner;

La timide équité détruit l'art de régner :

Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;

Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,

Fuir comme un désiionneur la vertu qui le perd.

Et voler sans scrupule au crime qui le sert.

La tragédie des situations. — Quand le faux est dans les principes et les sentiments, il entre dans tout le tissu de 1 action. Voilà pourquoi, délaissant la tragédie de caractères à laquelle il devait ses triomphes, Corneille lui préféra la tragédie de situations, celle où l'intrigue est un but, non un moyen. Comme s'il avait perdu le secret de ses premières créations, il ne visa plus à imiter la vie, mais à machiner des pièces implexes^ des fictions si embarrassées, selon un mot qu'il aiine, qu'il s'égarait lui-même dans leur labyrinthe. Le style ne larda pas à se ressentir d'une contagion qui gagnait de proche en proche. Avec le machiavélisme des motifs, pour emprunter une fois une expression juste à Schlegel, Corneille glisse de l'éloquence dans l'emphase, du raisonnement dans- les subtilités d'école, et des hautes pensées dans l'abus des sentences. Inégal, dur, heurté, tendu, barbare, il ne se souvient que par exception de son sublime essor d'autrefois, et de sa candeur qui nous ravissait. Grâce au lointain de la perspective théâtrale, ces défauts peuvent échapper au spectateur; mais ils sautent aux yeux plus réfléchis des lecteurs, et impatientent les délicats, comme nous essaierons de le prouver par la revue rapide des pièces où le goût est en souffrance, même quand on y admire encore un acte, une scène, ou des traits brillants.

Théodore, 164S. — Tel est, par exemple, ce drame de Théodore qui voulut être le pendant de Polijevcte, et n'en fut que la parodie ^ Il fallait vraiment avoir la naïveté du génie pour ne pas soupçonner que nul artifice ne pouvait pallier l'horreur d'un sujet où une héroïne chrétienne, plutôt que d'épouser un honnête homme, s'expose à subir la brutalité de la populace et l'ignominie d'un martyre que nous ne pouvons

1. Un sujet analogue avait été traité en 1615 par le sienr d'Aves, sous ce titre : la Tragédie de Sainte Aijuès. Les reliques do Sainte Théodore venaient d'ôtro transférées de Rome à !a chapelle des UrsuHnes de Caon.

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pas même caractériser. C'est pourtant sur ce péril que roule toute une action où nul personnage n'appelle la sympathie; car les bons y sont trop simples et les méchants trop odieux, entre autres un Valeus, gouverneur d'Antioche, près duquel Félix serait un héros. Aussi lâche que perfide, il est le digne époux d'une aiïreuse mégère, de Marcelle, marâtre qui persécute son beau-fils Placide, pour empêcher son union avec Théodore, vierge et martyre. Au dénoùment, tout le monde meurt, sauf Valens : mais tant de sang versé ne fait pas couler une larme •.

Pcrtkarite, i6StS. — Elle n'est pas moins exorbitante, la (•uiiceplii)n de Pertfiarite, qui parut au carnaval de 1032. On en jii;,'(Ma par le résumé que voici. Ce roi des Lombards a été ilrlrôné par un de ses seigneurs. On le croit mort, et l'usurpatriir Grimoald, amoureux de sa veuve Modelinde, lui offre, si file veut accepter sa main, de donner le trône à son fils. Mais elle s'y refuse; et, pour la contraindre, Grimoald menace de lucr ce fils, au lieu d'en faire un roi. .Mors, elle lui déclare qu'il osL libre d'accomplir ce meurtre, qu'elle-même elle l'y aidera, el qu'ensuite elle l'épousera, pour se venger plus sûrement de lui. Cependant, Perlharile ressuscite. Grimoald feint d'abord lie ne pas le reconnaître; puis, cédant à un mouvement chevaliirs(iue, il lui rend son royaume, et devient son beau-frère par un mariage avec Edwige, s(cur du roi restauré.

Dans cette pièce infortunée, selon le mot de Voltaire, toutes les physionomies sont niaises, féroces, ou ridicules. Corneille est, cette fois encore, dupe d'un principe qu'il a rencontré dans Arislote, à savoir « que la tragédie peint les actions, et non les munirs ». Voilà pourquoi il subordonne ici les caractères à l'in- Uigue et se borne à combiner des ressorts pour produire des Itêripéties. Malgré les conséquences fâcheuses de ce système, léchée aurait pu se changer en succès, si des passions sérieuses avaionl soutenu la situation : car elle est fort dramaliqui*; cl les rôles de Rodelinde, d'Edwige, de Garibalde et de Grimoald

1. Cornoillo so consolo do cotto chute, on disant qno la pitïro r(*ussit on province. — Nous no signalerons quo trois situations dramatiques : ai-lo III, se. m et v; acte V, se. vi. Lo r<5cit do la mort do Marcello osi asscï ri*ussi. I.'idëa de cotte tragédie fut enipruutt'o aux Geslei des Lombards, par Paul Diacro.

ont des analogies évidentes avec ceux d'Andromaque, d'Hermione, d'Oreste et de Pyrrhus, lesquelles d'ailleurs ne sont pas roffct du hasard, mais d'une imitation formelle de la part de Racine. Le second acte, par exemple, contient en germe la situation d'Hermione demandant à Oresle qui l'aime d'assassiner Pyrrhus qu'elle aime encore. Plus d'une tirade mériterait d'être sauvée. Rodelinde n'est-elle pas éloquente, lorsque sa haine se déclare ainsi contre Grimoald, le vainqueur qui a détrôné Perlharite :

Je hais dans sa valeur reffort qui le couronne; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tête; El le hais d'autant plus que je vois moins de jour • A détruire un vainqueur qui règne avec amour.

(Acte I, se. II.)

Mais de beaux vers ne réussirent point à fléchir le public, dont l'arrêt fut si sévère que, plus tard. Corneille n'osa pas rappeler son œuvre, pour montrer ce que lui devait, sans le dire, son rival, l'auteur d'Andromaque.

Œdipe, 16o9. — Sous le coup de cette chiite, il se tint éloigné du théâtre pendant six mortelles années, mais non sans espoir de retour. Aussi s'empressa-t-il de répondre aux avances de Fouquet, lorsque les libéfalilés de ce concussionnaire généreux l'invitèrent à marcher" sur les traces de Sophocle, et à traiter le sujet à'Œdipe. Il en fit l'ouvrage de deux mois, pour satisfaire à « l'impatience française », et la représentation eut lieu le 24 janvier 1659. Et pourtant que de périls dans un tel sujet! Le goût du temps n'admettait ni la simplicité de l'antique légende, ni l'horreur de son sinistre dénoûment : Corneille ne le comprit que trop; et, pour accommoder sa fable à un parterre parisien, il imagina ce qu'il appelle « l'heureux épisode des amours de Dircé et de Thésée ». Dircé est fille de Laïus et de Jocaste, sœur d'ÔEdipe, amant de Thésée. Ce prince qui, malgré la peste, veut rèstef à Thèbes près d'elle, lui débite ce madrigal :

Quelque ravage alTrcux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste.

(Acte I, se. I.)

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Que voilà une belle préparation aux horreurs du parricitle et de l'inceste! Eh bien, l'événenicnt donna raison à l'auteur, car la pièce réussit par ces galanteries mêmes qui corrompaient la pureté des sources antiques. Ainsi transformée, la tragédie tourne à la comédie. On croirait entendre Sosie, lorsque Thésée, persuadé que Jocaste est sa mère, vient lui aftprendre par ce dialogue que son fils est retrouvé :

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