THÉSÉE
De ce moment.
JOCASTB
Kl vous l'aimezt
THÉSKE
Je l'aime.
Jusqu'à mourir du coup dont il sera porco.
(Acte m, se. T.)
Si le poète s'est mépris, l'écrivain du moins se recommande encore par des beautés de style où le maitrc a laissé sa nianjuo, notamment dans ces vers sur lo libre arbitre et la fatalité :
Quoi! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, El Delphes malgré nous conduit nos actions Au plus bizarre elTet de ses prédictions? L';\me est donc toute esclave : une loi souveraine Vers le bien et le mal incessamment rcnlraine; El nous ne recevons ni crainte ni désir De celle liberté qui n'a rien à choisir. Attachés sans relâche à cet ordre sublime. Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la Taule des Dieux, et non pas des mortels. De toute la verlu sur la terre épandue Tout le prix à ces Dieux, toute la gloire est due. Ils agissent en nous, quand nous pensons agir : Alors qu'on délibère, on ne fait (|u'obéir; El notre volonté n'aime, hait, cherche, évite. Que suivant que d'en haut leur bras la précipite.
(Acte III. «50. T.)
La Toison d"Or, -1660. — Un an après, en 1660, la Toison cVOr nous montre Corneille revenant à ses héros d'autrel'ois, ù Jason et Médée, mais relativement innocents, puisque Jason en est encore à sa première trahison, celle d'Hypsipyle, et que Médée songe seulement à se faire enlever. C'est là que se rencontre ce vers d'IIypsipylc disant à la magicienne, sa rivale, avec une de ces poiiUes à l'italienne, dont la tragédie fit ses plus chères délices, selon Boileau :
if: n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.
Et Médée de répliquer :
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer.
(Acte 111, se. V.)
Indécise entre la tragédie et l'opéra, cette pièce dut en partie sa faveur aux machines de Torelli que le marquis de Sourdéac mit en jeu, pour fêter le mariage de Louis XIV et de Marie- Thérèse.
Scrtorins, 1662. Sens historique. L'action, Les caraetcres. PréIndes du Ccsarisnie. — Sertorius, dont la première représentation est du 26 février 1662, put faire croire, comme par miracle, au rajeunissement du génie
. Qui crayonna
L'âme du grand Pompée, et le cœur de Cinna.
C'est bien la même vigueur, mais la passion manque à ce drame dont la politique est le seul ressort. Corneille y met en regard deux hommes d'Etat et de guerre, l'un représentant la liberté de Rome, ses vertus et sa grandeur, l'autre couvrant de l'éclat de sa gloire des ambitions qui frayaient la voie à César. Cette peinture, où revit un des spectacles les plus solennels de l'histoire, nous intéresse par des combinaisons savantes, et nous élève l'esprit par des idées généreuses; mais elle n'émeut pas la sensibilité. Analysons brièvement ce sujet dont le héros est un vieux capitaine à qui deux femmes font la cour, l'une par dépit, et l'autre par orgueil.
Sylla, chef de la faction patricienne, a forcé Pompée de . répudier sa femme Aristie beaucoup trop attachée à la faction
DERNIERES PIECES : LA TOISOW D'OR; SERTOIilUS. 177
plébéienne. Indignée contre le despote qui a donné cet ordre, et son mari qui^l'a exécuté, elle va se réfugier au fond de l'Espagne, près de Scrlorius, le dernier défenseur de la liberté; puis elle lui propose sa main pour relever le parti de Marius, et venger ses injures conjugales. Mais l'embarras de ce général est grand : car il a su plaire aussi à Viriate, reine de Lusitanie, qui sollicite l'honneur de l'avoir pour époux. Or elle a plus de droits que tout autre, puisqu'elle soutient de toutes ses forces la cause du grand homme qui lutte contre la tyrannie romaine. Le voilà donc sollicité de deux côtés; et cependant il a des ridos, des cheveux blancs; il est même borgne, s'il faut en croire Plutarque. Mais qu'importe l'outrage des ans? N'est-il pas illustre dans les combats? A ce titre seul, il séduit une Romaine, et une Espagnole plus fière encore que toutes les matrones de la République. Aristie et Viriate oomplent ses victoires, et non ses années. Elles ne songent qu'à des représaillos politiques : or c'est une passion que Sertorius peut satisfaire. S'il était tenté de se méprendre, on l'avertirait du malentendu. Lorsqu'il témoigne quelque désir de posséder le cœur d'Aristie, cette ciloyoïme austère ne répond-elle pas ainsi à ce tendre mouvement :
Laissons, seigneur, laissons pour les petites âmes Ce commerce rampant de soupirs et de flammes; El ne nous unissons que pour mieux soutenir La liberté que Rome est prête à voir finir.
(Acte 1, se. m.)
Supérieure aux communes faiblesses, la reine Viriate n'est, elle aussi, amoureuse que d'indépendance; et Sertorius ne saurait l'ignorer, quand elle lui fait cette déclaration :
Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte : Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu que j'attache au soin de ma grandeur Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius le grand art de la guerre Oui soutient un banni contre toute la terre; J'aime en lui cos cheveux tout couverts de lauriers, Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers. Ce bras qui semble avoir la valeur en partage. L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'àgc.
(Acte II, se. I.)
ÉTLDK3 L'TTliHAIREa. I. — 12
Thamire, qui lui sert de confidente, n'est pas moins altière que sa maîtresse; et, au besoin, elle donnerait à Sertorius des leçons de grandeur d'âme. Ne dit-elle pas : *
Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire, Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire?
(Acte IV, se. I.)
Cette concurrence de deux rivales finit par être pressante comme une sommation. Elles vont droit au fait, avec la franchise que voici :
Me voulez-vous, seigneur, ne me voulez-vous pas?
(Acte III, se. u.)
demande Arislie à Pompée, son époux divorcé.
Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous?
(Acte II, se. n.)
s'exclame Viriate devant le galant Sertorius qui par politique tient son amour en bride, quitte à se récrier :
Que c'est un sort cruel d'aimer par politique!
(Acte I, se. m.)
On le voit, ces amours-là sont froides comme la raison d'État. Il n'y a de sérieux que l'amour de Perpenna. Il produit le dénoûment, c'est-à-dire le lâche assassinat dont Sertorius est victime. Encore est-ce la jalousie du pouvoir autant que l'autre qui le détermine : or, pour que la passion puisse nous émouvoir, il faut que ses victimes souffrent ou meurent de ses combats et de ses blessures.
A défaut du pathétique, l'ensemble est remarquable par la nouveauté des caractères, l'importance des intérêts, et l'intuiliou du sens historique. Les sympathies de Viriate pour Sertorius ne sont que la haine de Rome. La reine de Lusitanie personnifie la fierté d'une nation qui, malgré la conquête de Scipion et les cruautés de Galba, ne renonce pas à s'affranchir, et cherche dans les discordes civiles l'occasion de sa revanche.
DERNIÈRES PIKCES : SERTORIVS. 1*9
L'Espagne comprend qu'elle ne peut se sauver loulc seule, comme l'avouent ces vers :
Rome seule aujourd'hui peut résister â Rome : 11 faut, pour la braver, qu'elle nous prête un homme, Et que son propre sang, en faveur de ces lieux, Balance les destins, et partage les Dieux.
(Acte 11, se. I.)
Voilà pourquoi Sertorius proscrit trouve dans la péninsule la même faveur qu'autrefois la famille des Barcas, Ilamilcar et Ilasdrubal, éloignes de Cartilage par la jalousie des Ilannons. Ainsi conçu, le rôle de Viriale ne maii(|ue pas d'originalité. Nous aimons du moins en elle un mélange d'ironie et de coquetterie que relèvent ces nobles accents : "
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai do ses maux oITacé l'infamie. J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois. Et m'abaisscr vous-même au rang des autres rois! Si vous m'aimez, seigneur, nos mers et montagnes Doivent borner vos vœux ainsi que nos Espagnes : Nous pouvons nous y faire un assez beau <leslin. Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Avonlin. Adranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre.
(Acte IV, se. n.)
Arislie — que l'histoire appelle Anlistic — peut aussi être r<'gardée comme l'interprète de cette démocratie qui, éprise de Pompée, et répudiée par lui, veut restaurer la République par ie patriciat. C'est le sentiment que traduisent avec force ces avances intéressées :
Unissons ma vengeance à votre politique, Pour sauver des abois toute la République.
(Acte 1, se. lu.)
i;ile (igure donc celle classe moyenne qui ne Iraiisigi- pas avec un maitre, quel qu'il soit.
Dans le troisième acte, le caractère de Pompée est traité avec convenance. Si la nécessité l'a réduit à passer au camp de
Sylla, il réserve son indépendance pour l'avenir, et tente ainsi son apologie :
Lorsque deux factions divisent un empire, Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire, Suivant l'occasion ou la nécessité.
Le plus juste parti, difficile à connaitre.
Nous laisse en liberté de nous choisir un maître.
Je lui prête mon bras, sans engager mon âme.
(Acte III, se. 1.)
Il a cette mélancolie des citoyens honnêtes, mais indécis et timides, qui, dans ces crises, où s'éclipse la lumière du droit, ne savent plus ce qu'impose le devoir, et légitiment parfois leurs faiblesses par l'apparence du bien public. Il l'avoue, quand il dit :
Je m'abandonne au cours de sa félicité, Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté : Et c'est ce qui me force à garder une place Qu'usurperaient sans moi l'injustice et l'audace.
(Acte III, se. I.)
Dans la réponse de Sertorius, Corneille se montre historien aussi profond que Montesquieu dans le Dialogue de Sylla et d'Eucrate. Il fait ressortir l'inconséquence du dictateur qui donne l'exemple de la tyrannie, sous prétexte de restaurer l'ordre par le Sénat, et d'assurer ainsi la liberté :
Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme.
Gomme je vous estime, il m'est aisé de croire Que de la liberté vous feriez votre gloire, Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux; Mais, si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux, Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître, Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être. La main qui les opprime, et que vous soutenez. Les accoutume au joug que vous leur destinez; Et, doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage, Aux périls de Sylla vous làtez leur courage.
(Acte III, se. I.)
DERNIÈRES PIÈCES : SERTOBIUS. 181
A ces soupçons on à ces craintes Pompée riposte avec autant d'esprit que de vérité par cet argument personnel :
Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme? N'y commandez-vous pas, comme Sylla dans Rome? Du nom de dictateur, du nom de général. Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal?-
La conclusion de cet entrelien, c'est que la République n'a plus d'avenir. Ses amis lui sont aussi redoutables que ses ennemis. Tous les partis travaillent également à sa ruine, les uns par ambition, et le sachant, les autres sans le vouloir, et par les mesures mêmes qui croient sauver un régime perdu. En relevant l'impuissante autorité du Sénat, en écrasant la démocratie, et en foulant les provinces, Sylla va droit au même but que Marius convoitant le pouvoir au nom du peuple, et ayant l'audace de l'usurper, mais sans avoir ni les talents qui le méritent, ni l'habileté qui le consolide. Sertorius lui-même, sous apparence de sauvegarder l'ordre légal, est le premier à mépriser les lois, et prépare ainsi l'avènement de l'Empire.
A elle seule, cette conférence de Sertorius et de Pompée suffirait pour expliquer des applaudissements qui étouffèrent les clameurs de l'envie. Corneille se retrouvait tout entier dans les beaux vers que voici :
Si je commande ici, le Sénat me l'ordonne : Mes ordres n'ont encore assassiné personne. Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun; Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un. C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême; El, si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.
(Acte m, se. I.)
Délailiniis encore quelques traits de ces éloquentes tirade» :
Je n'appelle plus Home un enclos de muruilles Que ses proscriptions comblent de funérailles; Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau. N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau; Mais, pour revivre ailleurs dans sa première force, Avec les faux Romains elle a fait plein divorce; El comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
(Acte III, se. I.)
Eii résumé, bien qu'il y ait des langueurs dans le quatrième acte où Scrtorius n'est plus qu'un berger qui soupire, un air de grandeur protège jusqu'à la scène périlleuse où une femme répudiée menace son mari, s'il ne la reprend, d'en épouser un autre. Après tout, les héroïnes de la Fronde pouvaient olTiir des modèles pour Aristie ou Viriate. Aussi n'est-il pas étonnant que l'une et l'autre aient su plaire aux contemporaines d'Anne d'Autriche, comme Sertorius et Pompée à des spectateui's parmi lesquels on distinguait Turenne et Condé '.
Sophonisbc, iG63. Le duel de Rome et de Cartilage. — Cette sève d'automne qui faisait reverdir le vieux chêne devait à peine ranimer encore quelques rameaux, lorsqu'en 1663 parut Sophonisbe, cette œuvre où l'on ne peut que chercher pieusement les derniers signes d'une force qui se retire, et d'un feu qui s'éteint ^. On sait que Sophonisbe, femme de Syphax, roi de Numidie, trahit son époux vaincu, pour se donner à Massinissa, allié de Rome. Mais Scipion ne put consentir à voir sur le trône de Numidie une fille d'Hasdrubal, toute dévouée à Carthage, et qui pouvait gagner à" sa cause un puissant auxiliaire. Aussi ordonna-t-il au Numide de renoncer à son amour. Le Barbare obéit; mais, pour que Sophonisbe n'appartint à personne, il lui envoya du poison; et cette mort lui fut si douloureuse que pendant plusieurs jours il remplit
1. A uuc rcpi'oscntation do 5e;'/or/iw, Turenno s'écria, dit-on, plus d'une fois: « Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre? »
2. La prcniicro tragédie dont Sophonisbe fut l'héroïne est de Jean-Georges Trissino, qui la fit jouer à Vicence, vers 1514, aux frais du Sénat de cette ville. Le grand succès de cette tragédie qui inaugura la vraie tragédie classique en Europe, comme Voltaire ne se lasso pas de le répéter, provoqua de nombreuses imitations. Nous signalerons Mcllin de Sàint-Gelais (1559), traducteur littéral du Trissino; Claude Menuet, notaire ducal de Saint-Rambert (1583); Antoijie de Montchrestien, qui, en 1596, paraphrasa l'œuvre italienne sous ce titre : la Carthaginoise ou la Liberté; Nicolas de Monireux (1601). La plus célèbre do ces tentatives fut celle de Mairel, qui transforma ses personnages en héros de roman. Dans cette tragédie (lG3'i), qui fut la première en date de nos tragédies régulières, et dont le style unit la noblesse à une basse familiarité, quelques scènes se détachent avec relief d'une action qui ne manque pas d'intérêt. Corneille déclare certains endroits inimitables, entre autres « le démêlé de Scipion avec Massinissc, et le désespoir de ce prince », sans compter ceux qu'il a imités, par exemple dans ses imprécations do Camille, ou encore çà et là dans Polyeucte. Mairet prit une part très vive à la cabale du Cid. Apres une réconciliation, ses colères se réveillèrent, au lendomam de la nouvelle Sophonisbe.
DERNIÈRES PIÈCES : SOPIIOSISDE. 183
le camp romain de ses sanglots et de ses gémissements. Tel est le drame que Corneille emprunte au récit de Tite-Live.
Dans sa préface, il déclare que, « pour respecter la gloire » de Mairet, son devancier, et t pour ménager la sienne », il s'est étudié, par une scrupuleuse exactitude, à « s'écarter de sa route ». Or, cette roule étant celle de la passion, il en résulte que, parmi des événements et des personnages dénués de vraie grandeur, nous ne pouvons nous intéresser ni à Scipion et à Lélius qui ne jouent qu'un rôle secondaire, ni à Massinissa dont la bassesse nous révolte, ni à Syphax dans lequel on méprise un mari de comédie, ni même à Sophonisbe que possèdent uniquement l'ambition de régner et la crainte d'orner un triomphe au Capitole.
Si nous jugeons vraiment trop puniques les procédés de cette Carthaginoise qui, femme de Syphax le matin, épouse Massinissa à midi, et, le soir, offre de nouveau son cœur à son premier mari, reconnaissons pourtant qu'à la veille de Zama elle personnifie énergiquement l'àme de Carthage, et le patriotisme de la famille Barcine. C'est que le duel des deux cités rivales est le fond même de cette tragédie où l'amour se subordonne aux maximes d'État.
Le genre une fois admis, on ne refusera pas l'éloge à celte protestation d'Eryxe, reine de Gétulie, que Massinissa vient de sacrifier à Sophonisbe. Elle voit clair dans la politique romaine, quand elle dit :
Il est beau de trancher du roi comme vous faites;
Mais n'a-l-on aucun lieu de douter si vous l'êtes?
El n'est-ce point, seigneur, vous y prendre un peu mal
Que d'en faire l'épreuve en gendre d'Asdrubal?
Je sais que les Romains vous rendront la couronne.
Vous en avez parole, et leur parole esl bonne.
Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir
Qu'ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir.
(Acte III, se. n.)
L'auteur d'Horace et de Cinna ne faiblissait pas non plus, lorsqu'il exprimait ainsi la plainte des rois olVcnsés dans leurs intérêts et leur dignité :
Vous allez liaiilcmcnl montrer noire faiblesse, Dévoiler notre honte, et faire voir à tous
Quels fantômes d'État on fait régner en nous. Oui, vous allez forcer nos peuples de connaître Qu'ils n'ont que le Sénat pour véritable maître, Et que ceux qu'avec pompe ils ont vu couronner En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner.
(Acte III, se. n.)
Nous aimons aussi l'âpreté vindicative du vieux Syphax dénonçant à Lélius le danger de laisser Massinissa sous l'empire de l'épouse qui vient de le trahir :
Sophonisbe par là devint ma souveraine, Régla mes amitiés, disposa de ma haine. M'anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. C'était un Alecton que déchaînait Carthage : Elle avait tout mon cœur, Carthage tout le sien; Hors de ses intérêts, elle n'écoutait rien.
(Acte IV, se. II.)
Dans ces traits se condense tout un caractère. Voilà bien l'héroïne qui, en expirant, résume sa vie par ce dernier mot :
Et, n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage.
(Acte V, se. VII.)
Aussi ne lui reprochons plus d'avoir abandonné Syphax. Elle lui serait restée fidèle, s'il avait voulu s'ensevelir avec elle sous les ruines de sa capitale.
Otiion, 1664. L'agonie de l'Empire. — Si le style suffisait à faire vivre une tragédie, Othon garderait encore toute sa valeur * ; car il y a là des vers qui ne sentent pas le déclin. Mais il était malaisé de rendre théâtrale l'intrigue ourdie pour donner un successeur à Galba. Dans cette étude il y a, du moins, le sérieux de l'histoire, et Corneille nous peint sous des couleurs saisissantes l'agonie de l'Empire. Après la mort de Néron, Tacite écrit : « Un grand secret venait d'être révélé, à savoir qu'on pouvait faire un empereur ailleurs que dans
1. Cette piôco parut on 16GJ, lo 3 août, à Fontainebleau. En 1652, l'Italien Ghirardelli — dont Corneille connaissait fort bien les œuvres dramatiques, comme on le voit dans son Discours de la tragédie — avait fait représenter un Ottone.