DERNIÈRES PIÈCES : TITE ET BÉHÉMCE
monde. Si dans le troisième acte il s'oublie un instant, et devient nu amoureux vulgaire, son attitude est grandiose dans tous les autres, et surtout au dénoùnn.'nt, où son rôle providentiel s'allirme en ces ms^jniliques images :
Ce Dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère,
Ne s'arme pas toujours de toute sa colère;
Mais, quand à sa fureur il livre l'univers,
Elle a pour chaque temps des déluges divers.
Jadis, de toutes parts faisant déborder l'onde,
Sous un déluge d'eaux il abima le monde;
Sa main lient en réserve un déluge de feux
Pour les derniers moments de nos derniers neveux;
El mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre,
D'un déluge de sang couvre toute la terre.
(Acte V, se. nt.)
Voilà des beautés solides comme l'airain, et contre lesquelles s'cinoiisse l'épigramme de Boileau.
Tiic et Bérénice, l«70. — Cette infatigable puissance d'invention ne fut point découragée par la rivalité victorieuse de Racine, comme l'atteste encore l'imprudence de Tile et Bà'énice. On sait en effet qu'Henriette d'Angleterre se fit comme un jeu cruel d'engager, à son insu, le vieil athlète dans un tournoi trop inégal, où il allait lutter, malgré les fatigues de l'àgc, contre les grâces de la jeunesse, la pleine maturité du génie et la pauvreté d'un sujet dont Voltaire a dit, en termes un peu sévères, mais caractéristiques : « Je n'ai jamais cru que la tragédie dût être à l'eau de rose. L'égloguc en dialogues intitulée Bérénice était indigne du théâtre tragique : aussi Corneille n'en fit-il qu'un ouvrage ridicule, et ce grand maître, Hacine, eut beaucoup de peine, avec tous les charmes de sa diction éloquente, à sauver la stérile petitesse du sujet. » Ce qui manque le plus, dans Corneille, à celle comédie héroïque, d'ailleurs spirituellement conçue, c'est la passion. Gêné par l'hisloin' qui dijrdinaire n'est pas sentimentale, et jugeant la matière trop ingrate pour une action dramatique. Corneille supposa que les vœu.v de Rome et du Sénat invitaient Tilus à épouser Domitie, ■lille de Corbulou. Or cette patricienne aime Domitian, frère de Tilus; mais, étant fort avisée, elle n'hésitera pas à l'abandonner pour devenir impératrice. C'est ce qu'elle dit très haut,
sans le moindre embarras, à celui-là même qu'elle va sacri- l (ier :
Je ne veux point, seigneur, vous le dissimuler; Mon cœur va tout à vous, quand je le laisse aller; Mais, sans dissimuler, J'ose aussi vous le dire, Ce n'est pas mon dessein qu'il m'en coûte l'Empire; Et je n'ai point une âme à se laisser charmer Du ridicule honneur de savoir bien aimer. La passion du trône est seule toujours belle. Seule à qui l'âme doive une ardeur immortelle.
(Acte I, se. II.)
Voilà un congé nettement signifié. Mais Domitian ne l'accepte point; et, pour que Titus cesse de lui disputer la main de Domitie, il révèle à son frère qu'elle lui a promis sa foi. C'est alors que, devant les deux prétendants, a lieu cette étrange scène d'explication où la jeune fille déclare de nouveau qu'elle préfère Domitian à Titus, mais non à l'Empire. Il y a là de quoi effrayer celui qui est l'objet de son choix. Aussi clierchet-elle à le rassurer par la théorie que voici :
Le cœur se rend bientôt quand l'âme est satisfaite Nous le défendons mal de qui remplit nos vœux. Un moment dans le trône éteint tous autres feux; Et donner tout ce cœur, souvent, ce n'est que faire D'un trésor invisible un don imaginaire. A l'amour vraiment noble il suffit du dehors Il veut bien du dedans ignorer les ressorts.
(Acte V, se. II.)
Certes les Chimène et les Pauline ne se seraient pas reconnues dans cette métaphysique intéressée : elle ne rappelait que les maximes égoïstes de La Rochefoucauld, celle-ci par exemple : « Il n'y a point de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour ». Corneille ne la traduisait-il pas en ces vers :
L'amour-propre est la source en nous de tous les autres; C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres. Lui seul allume, éteint, ou change nos désirs : Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs.... C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer; Et vous n'aimez que vous, quand vous croyez l'aimer.
(Acte I, se. III.)