DERNIÈRES PIÈCES : PVLCHÊRIE, SURÉNA
Suréna et d'Eurydice, tels sont les seuls mérites de ce poOmc, dont l'action, trop languissante, trahit les défaillances de l'âge. On regrette que le péril de Suréna provienne du refus d'épouser la lille d'Orode. Il eût été plus habile de grandir le héros,. et avec lui les craintes de son ennemi, jusqu'à rendre un meurtre inévitable. Ce crime gratuit, et dont l'e-xécution nous parait accidentelle, n'est pas assez préparé ni redouté pour nous émouvoir. L'amour d'Eurydice nous semble aussi trop contenu, pour expliquer suffisamment la manière soudaine dont la crise éclate au moment où la soeur de Suréna, s'étonnant de ne pas voir couler les larmes d'une amante à la nouvelle de l'assassinat du héros, l'accuse d'insensibilité. A ce soupçon Eurydice fait cette réponse éloquente :
Non; je ne pleure point, Madame; mais je meurs.
(Acte V, se. IV.)
Cet accent est du pur Corneille. Elle a grand air aussi la mélancolie de Suréna disant à Eurydice qui l'invite à prendre une autre épouse, pour faire revivre la race de ses aïeux :
Que tout meure avec moi, Madame : que m'importe
Qui fuulc après ma mort la lorrc qui me porte?
Sentiront-ils percer, par un éclat nouveau,
Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau?
Respireront-ils l'air où les feront revivre
Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre,
Peut-être ne feront que les déshonorer.
Et n'en auront le sang que pour dégénérer?
Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire,
Celte sorte de vie est bien imaginaire,
Et le moindre moment d'un bonheur souhaité
Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité.
(Acte I, se. m.)
Enfin, le peintre d'Horace ne se dément pas dans les élans de bravoure et de fierté que voici :
Qu'on veuille mon épéc, ou qu'on veuille ma tête, Dites un mot, seigneur, et l'une et l'autre est prête : Je n'ai goutte de sang qui ne soit à mon roi; El, si l'on m'ose perdre, il perdra plus que moi. J'ai vécu pour ma gloire, autant qu'il fallait vivre.
(Acte IV, se. iv.)
ÉTIDES LITTÉRAIRES. I. — 13
De pareils traits justifient donc, dans une certaine mesure, ce mot de Corneille vieilli, mais toujours fier :
Othon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna.
Conclnsion. L'idéal de Corneille et celai de Racine. Succès caraetéristicine d'Astrate. Un nouveau régime appelait un nouveau poète. — Tel fut le déclin, souvent lumineux, d'un génie dont le midi avait été si radieux, et dont les taches arrachaient à Voltaire cette éloquente excuse : a II y a bien des taches au soleil ». Initiateur d'un art qu'il sauva de la triple barbarie des sujets, des idées et du langage, incomparable dans la peinture de rhcroïsme, il avait inauguré non seulement la tragédie et la comédie, mais toutes les formes de la poésie dramatique. L'âme humaine lui doit ces émotions qui font la beauté de la vie. Nul ne fit jamais verser de plus nobles larmes; nul ne nous apprit mieux à connaître les joies de l'admiration et l'enthousiasme du sublime. Mais, tout en saluant dans Coi'neille le Descartes de la scène française, nous reconnaîtrons que sa poétique se voua trop complaisamment aux types imposants, quoique mensongers, d'une grandeur plus apparente que réelle. Nous n'accepterons même pas sans réserve le jugement de La Bruyère déclarant que Corneille peint « les hommes tels qu'ils devraient être j>. Non, César ne devait pas être assez fat pour dire à Cléopâtre que, s'il a vaincu à Pharsale, ce fut uniquement pour lui plaire. Non, la rivale de Rodogune ne devait pas assassiner un de ses enfants, et préparer l'empoisonnement de l'autre. Nous avons presque autant de scrupules sur le fratricide d'Horace, ou sur l'intolérance de Polyeucte brisant les idoles pour défendre les droits de sa conscience. Nous nous demandons encore s'il convenait à Pompée, dans Sertorius, de répudier sa femme par ambition, à Pertharite de céder la sienne, à Emilie d'offrir son cœur au meurtrier d'Auguste, à Cornélie d'insulter jusqu'à la générosité de César, à Camille de proférer d'horribles imprécations contre son frère et sa patrie.
Chez Corneille, la vertu même a donc parfois trop d'emphase. Elle étale trop volontiers ses titres : elle en est pour ainsi dire tout empanachée. Il y a comme un bruit de fanfares autour de