‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 56 sur 133 · Vers · texte numérisé non relu

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3. Mme Bourneau était la femme d'un président en la sénéchaussée de Saumur. Le comte de Lionne, neveu du marquis, le célèbre secrétaire d'État, fut premier écuyer du roi. Saint-Évremond écrivit sa Dissertation en février 1668.

cet exil où, depuis dix ans, ce grand seigfieur disgracié vivait loin de toute cabale, mais fidèle aux souvenirs et aux amitiés de sa jeunesse. Né en 1613, il avait vu paraître la merveille du Cid\ et, resté sous le charme des glorieuses journées qui suivirent ce triomphe, il était de ceux qui consolaiont par leur admiration la vieillesse d'un génie inférieur à lui-même/ A un âge où le foyer n'a plus de place pour les nouveaux venus, cet épicurien, ce sceptique, moins incrédule aux grands sacrifices qu'aux grandes passions, s'obstinait à voir l'idéal de la poésie ilramatique dans l'héroïsme d'une vertu superbe et sûre d'ellemême. Malgré l'éloignemcnt qui le tenait à distance des cercles où se forme l'opinion, il avait conservé tout son crédit littéraire et ne devait pas l'exercer seulement à Londres, au café Will, en face de Dryden. De Paris il fut invité à exprimer ses sentiments sur une œuvre dont la bruyante renommée semblait aux amis de Corneille un crime de Icse-majcslé.

11 répondit à ces avances par une dissertation .où sa critique courtoise prononce avec mesure plus d'un arrêt décisif. Il débute par des compliments, et déclare que M. Racine pourrait être « le vrai successeur » de Corneille, mais à condition que celui-ci voulût bien l'adopter, et le c former avec la tendresse d'un père ' ». Tout en saluant de ses vœux un « bel esprit qui a des pensées fortes et hardies », il souhaitait que Corneille € lui donnât le bon goût de cette antiquité qu'il possède si avanlageuscmonl, qu'il le fit entrer dans le génie de ces nations mortes, et connaître sainement le caractère des héros qui ne sont plus ». C'est dire que Racine n'a coimu ni Alexandre, ni Porus. « Le héros des Indes devait avoir un caractère différent de celui des nôtres. Un autre ciel, pour ainsi parler, un autre soleil, une autre terre y produisent d'autres animaux et d'autres fruits; les hommes y paraissent tout autres par la différence des visages, et plus encore... par une morale, une sagesse singulière à la région.... Porus cependant, que Quinte-

1. Co vœu est un peu naïf chez un moraliste qui a Icxpërienco du cœur humain-, car, en gëni'ral, un poète n'aime guî>re son héritier. Or Saint-Êvromond disait : « Depuis que j'ai lu le Grnnd Aterandre. la vieillesse de Corneille mo donne moins d'alarmes, et jo n'appréhende plus do toir tiair avec lui la tragédie >.

Curce dépeint tout étranger aux Grecs et aux Perses, est ici purement français. » Quant à « son Alexandre, il en a fait un prince si médiocre que cent autres le pourraient emporter sur lui, comme Porus. Ce n'est pas qu'Éphcstion n'en donne une bonne idée; que Taxile, que Porus ne parlent avantageusement de sa .grandeur; mais quand il parait lui-même, il n'a pas la force de la soulenii-. » Le voilà donc convaincu de n'être qu'un chevalier errant, né sur les bords de la Seine, et animé à ses entreprises par les beaux yeux de sa Dulcinée.

C'était toucher d'une main sûre l'endroit vulnérable. Le fm causeur devançait même l'école moderne, lorsque, pressentant la nécessité de ce qu'elle nomme couleur locale, il ajoutait : « J'aurais voulu que l'auteur nous eût donné une plus grande idée de celte guerre. En effet, ce passage de l'Hydaspe, si étrange qu'il se laisse à peine concevoir, une grande armée de l'autre côté avec des chariots terribles et des éléphants alors effroyables, des éclairs, des foudres, des tempêtes qui mettaient la confusion partout, quand il fallut passer un fleuve si large sur de simples peaux, cent choses étonnantes,... tout cela devait fort élever l'imagination du poète, et dans la peinture de l'appareil, et dans le récit delà bataille. » En résumé, il accuse Racine d'avoir défijuré rhistoire, « sans que le roman soit embelli », et de faire « un Antoine d'un Alexandre ».

Ce blâme tournait à l'éloge de Corneille; et, touché de ces témoignages qui lui allèrent droit au cœur, il. remercia Saint- Evremond par une lettre fort acrimonieuse contre « ces doucereux et ces enjoués » qui, pour plaire à la « délicatesse du siècle », font de la passion de l'amour « la dominante de leurs tragédies », s'entêtent « pour les anciens héros refondus à notre mode », et se persuadent après cela qu'ils ont rabattu le vieil athlète. Il déclarait fièrement « avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu'on établit sur les débris imaginaires des siens ».

11 est certain que celte mauvaise humeur avait beau jeu contre VAlexcmdre. Était-elle exempte de jalousie? Nous aimons à le penser. Pourtant, il faut bien avouer que les plus grands hommes sont encore des hommes. Valincourt nous dit avoir appris de Racine lui-même qu'avant la représentation de sa

pièce, le jeune poète, par une juste dérèrcnce pour son illustre devancier, soumit son poème à Corneille, et que celui-ci le loua fort, « mais apparemment sur rélégance de la versilicalion », car il lui conseilla d'appliquer son talent à tout autre genre de poésie, l'assurant qu'il n'était pas propre à la poésie dramatique." Ne cherchons pas un piège dans ce pronostic téméraire qui ne découragea point la confiance d'un talent sûr de Tavcnir. Disons seulement que la cordialité d'une estime ou d'une sympathie réciproque eiit été plus digne de ces deux rivaux, et que leur concurrence trop chagrine Chez l'un, trop irrévércnte chez l'autre, fut un exemple regrettable dans l'histoire des lettres françaises.

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