‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 57 sur 133 · II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE

Action. Caractère. Invraisemblance liistoriiine et morale* Alexandre et LoaK XIV. — Succès d'à-propos. — Si la première condition d'une œuvre dramatique est la vérité des mœurs et des caractères, produisant des situations fortes où sont aux prises des intérêts sérieux et des passions profondes, on ne saurait nier que ces mérites manquèrent trop à une intrigue dont les principaux ressorts sont l'amour d'Alexandre pour Cléofilc, qui dit en parlant de son héros :

Pour venir jusqu'à moi ses soupirs embrasés Se font jour au travers de deu.v camps opposés,

et aussi celui de Porus pour Axiane qu'il dispute au roi Taxile. L'action fait donc défaut à ce roman dialogué où de longs actes se passent en conversations inutiles.

Le principal héros perd son temps à soupirer, et est aussi froidement amoureux d'une reine des Indes que César de Cléopâtre, ou Attila d'Ildione. Il est ridicule lorsqu'il fait le Céladon. Il devient presque odieux quand il prétend forcer Axiane à aimer Taxile, et qu'il la menace de son courroux si elle persiste à mépriser un lâche.

Pourtant, malgré son invraisemblance historique ou morale, ce caractère réussit par ses défauts mêmes; car ils flattaient

le tour d'esprit contemporain, et les travers propagés par l'emphase gasconne de La Calprenède, ou l'héroïsme doucereux de Mlle de Scudéry. Mais ce fut surtout un succès d'à-propos : en effet, au milieu de la fervente idolâtrie qui se déclarait pour un roi jeune et victorieux, au lendemain d'un avènement plein d'espérances, l'heure était favorable au personnage dans lequel on se plut à reconnaître Louis XIV et ses irrésistibles séductions.

Ce rapprochement n'est pas une hypothèse de fantaisie. Il éclate jusque dans la dédicace agréée par le souverain, et où se lisent ces hyperboles : « Je ne me contente pas d'avoir mis à la tête de mon ouvrage le nom d'AuE.XANDRE, j'y ajoute encore celui de Votre Majesté, c'est-à-dire que j'assemble tout ce que le siècle présent et les siècles passés nous peuvent fournir de plus grand.... Quelques efforts que l'on eût faits pour lui défigurer mon héros, il n'a pas plus tôt paru devant Elle, qu'Elle l'a reconnu pour Alexandre. Et à qui s'en rapporterat-on, qu'à un Roi dont la gloire est répandue aussi loin que celle de ce conquérant, et devant qui l'on peut dire que tous les peuples du monde se taisent, comme l'Ecriture l'a dit d'Alexandre? » Au reste, ces allusions s'étalaient avec le même excès de flatterie dans les œuvres des artistes. Lebrun ne songeait-il pas à Louis XIV quand il représentait si majestueusement le vainqueur d'Arbèles laissant tomber, du haut de son cheval de bataille, un regard clément sur un ennemi suppliant? Racine n'était donc ici que l'inlerprèle des courtisans dont la louange donnait le ton à l'opinion.

Tel est le secret de la vogue de cette tragédie dépourvue de beautés originales. On a une preuve curieuse de la persistance de cette vogue, dans la lettre où Mme de Sévigné, à la date du 16 mars 1672, après Britannicus et Bajazet, écrit encore : « Jamais Racine n'ira plus loin qu'Alexandre et qn'Andromaque ». Pour que ce succès déclinât, il fallut les jours de revers et les tristesses qui eussent fait un trop douloureux contraste avec les souvenirs d'un règne si brillant à son aurore.

Porns. Les exemples de Corneille; noblesse, élégance du style. '— Nous ne dirons rien des rôles secoiidaires sinon qu'ils

procèdent du Cyrus de Mlle do Scudéry et de la CléopiUre do La Calprencde. Mais Porus mérite rattention C'est même une faute que la supériorité de celle figure : car elle a le tort d'éclipser celle d'Alexandre qui devrait dominer toutes les autres. On ne lui refusera pas du moins un air de grandeur dont l'effet serait plus sûr encore s'il ne s'y mêlait pas des bravades de capitan, par exemple lorsqu'il s'écrie :

El qu'on dise partout dans une paix profonde : •■ Alexandre vainqueur eût dompté tout le monde; Mais un roi l'allendail au bout de l'univers, Par qui le monde entier a vu briser ses fers. »

(Acte II, se. n.)

La veine est encore plus franche en d'autres tirades où s'annoncent la variété, le nombre cl la justesse de la diction unis à l'élévation dos idées. Il y a certes une verve héroïque dans les vers que voici :

Et que pourrais-je apprendre

Qui m'abaisse si fort au-dessous d'Alexandre? Serait-ce sans elTorl les Persans subjugués, Et vos bras tant de fois de meurtre fatigués? Quelle gloire en effet d'accabler la faiblesse D'un roi déjà vaincu par sa propre mollesse. D'un peuple sans vigueur et presque inanimé, Qui gémissait sous l'or dont il était armé, Et qui, tombant en foule, au lieu de se défendre, N'opposait que des morts au grand cœur d'Alexandre!

(Acte II, se. II.)

Dans ce lieu commun on sent la vertu des impressions que gravent les grands exemples, surtout celui de Corneille dont Porus semble encore dérober les accents, lorsqu'il ajoute :

Nous savons que les Dieux ne sont pas des tyrans;

Et, de quelque façon qu'un esclave le nomme.

Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.

Nous n'allons point de fkuirs parsemer son chemin;

H nous trouve partout les armes à la main;

Il voit à chaque pas arrêter ses conquêtes;

Un seul rocher ici lui coille plus de têtes.

Plus de soins, plus d'assauts, et presque plus de temps

Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.

(Acte II, se. II.)

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Ce sont au moins de ces vers brillants qu'on fait à vingt ans, mais qu'on effacerait peut-être à trente. En tous cas, voici une réponse de Porus toute cornélienne :

Parlez donc. Dites-moi,

Comment prétendez-vous que je vous traite?

En roi.

(Acte V, se. m.)

Il serait donc injuste de méconnaître la vigueur ou la noblesse d'un style dont l'élégance soutenue est déjà une nouveauté. Nul ne possédait encore cette sûreté de main. Jusque dans les scènes où le ton élégiaque nous irrite les nerfs, et où rimilalion directe du Parus de Boyer (1647) est si fréquente, se révèle aussi le peintre attendri qu'attendaient les cœurs nés pour la passion. Il y a je ne sais quelle suavité pénétrante dans les plaintes de Cléofde maudissant la gloire qui va séparer d'elle son amant victorieux. Mlle de la Vallière semble gémir dans ce soupir de regret :

Mon âme loin de vous languira solitaire.

(Acte V, se. I.)

A cette note délicieusement tendre on pressent le vrai cortège de Racine, c'est-à-dire l'approche des héroïnes qui vont vivre ou mourir de leur amour.

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