‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 58 sur 133 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Âvèneiucut d'an idéal dramatique approiiric à nito génération nouvelle. Patronage de Madanic. — Malgré les mérites d'une facture saine, d'un style souple, et d'une aisance harmonieuse, Racine n'avait pas encore donné sa mesure. Se

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fourvoyant à la suite de modèles trompeurs, il semblait ne point soupçonner sa vocation véritable, et n'osait se fier à son libre essor. Mais l'heure allait venir où il renoncerait enfin à l'héroïsme et à ses pièges, pour ne peindre que la faiblesse des cœurs, même les plus vertueux.

Ce travail intérieur s'accomplit durant les deux années qui séparent Alexandre d'Andromuque, jouée pour la première fois, selon la Gazette, dans l'appartement de la Reine, devant Leurs Majestés, le 17 novembre 1667, et dès le lendemain, 18 novembre, à l'Hôtel de Bourgogne. On peut croire que les conseils de Boileau, s'accordant avec un penchant secret, hâtèrent cet avènement de la tragédie racinienne. Ils aidèrent un ami à s'affranchir de l'imitation, à se tourner vers les sources grecques si familières à sa jeunesse, et à satisfaire aux instincts de son génie comme aux appels d'un public impatient d'inaugurer un autre idéal, moms sublime, mais plus égal, plus naturel, plus humain, étranger à toute fatigue, à toute défaillance, et admirable aussi par la constance de sa perfection, par son équilibre, son harmonie et sa pureté lumineuse.

On ne saurait trop le redire, la génération qui succédait à la société turbulente de la Régence et de la Fronde voulait avoir son théâtre et son poète. Elle reconnut l'un et l'autre avec enthousiasme dans un chef-d'œuvre qui répondait à son goût et à ses prédilections secrètes. Les circonstances se prêtaient merveilleusement à cette instauration d'une nouvelle royauté littéraire : car celle de Corneille n'était plus qu'un souvenir, qu'un regret; et la fameuse épigramme de Boileau contre Agésilas, qui est de 1666, et Attila, qui est de 1667 même, fut l'écho des sentiments que provoquèrent les derniers soupirs d'une muse épuisée.

L'hommage de la pièce eut aussi son habile opportunité; car elle fut dédiée à Madame, à cette gracieuse princesse qui animait la jeune Cour par la vivacité de ses agréments, et dont la bienveillance donnait le signal ou l'élan à tous les beaux esprits. Elle daigna « prendre soin de la conduite > d'une tragédie qui ne pouvait manquer de réussir, puisqu'elle avait su plaire à l'arbitre même du goût à la cour. Aussi Racine s'écriait-il : e Et nous, qui travaillons pour plaire au public,

nous n'avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale. » La première lecture que Racine fit de sa tragédie à cette princesse, avait été honorée de larmes, qu'il recueillit pieusement dans sa dédicace. N'avaient-elles pas une vertu toute-puissante pour imposer silence aux envieux?

Androniaqne et les critiques. — Jugement évasîf de Saint-Évrcmoad. — Malgré Tautorilé d'une protection qui semblait rendre le poète invulnérable, il ne resta pas indifférent aux piqûres de la critique, et même aux traits insaisissables que décochaient, dans l'ombre, des détracteurs anonymes. C'est ce qu'atteste le fie) d'une épigramme aussi spirituelle qu'impossible à commenter par laquelle Racine riposte à deux grands seigneurs, le duc de Créqui et le comte d'Olonne, qui, pai'ait-il, s'étaient permis, dans un salon, de censurer comme invraisemblables les caractères de Pyrrhus et d'Andromaque *.

La première préface d'Andromaque témoigne également des impatiences que lui causèrent les chicanes des raffinés : « J'avoue, disait l'auteur, que Pyrrhus n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans. Il était violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons. » Cette allusion aurait même été lancée à l'adresse du prince de Condé qui jugeait l'humeur de Pyrrhus « trop emportée, trop farouche ». Voilà ce que murmurent tout bas les chroniqueurs d'alors. Sans nous prononcer sur ces rumeurs de l'anecdote, nous affirmerons, du moins, que ces coups d'épingle firent blessure.

Parmi les arbitres qui pouvaient se prononcer sur un ouvrage dont l'originalité déconcerta la routine, Saint-Évremond compte au preijiier rang. Il vivait alors en Hollande, et il y reçut trois exemplaires d'Andromaque, non sans être sollicité par de pressantes instances de déclarer publiquement ses impressions, qu'on présumait peu favorables à un rival de Corneille. Mais, jaloux de son repos et de sa dignité, cet homme d'esprit n'était pas

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