‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 60 sur 133 · Iliade, chant VI, v. 392-486; chant XXIV, v · texte numérisé non relu

Iliade, chant VI, v. 392-486; chant XXIV, v

2. Il O mon fils, le plus cher do tous les biens que j'avais! tu vas mourir sous les coups dos ennemis de ta patrie. Tu vas aliandonner ta mère. Hélas! c'est la gloire de ton père, cotte gloire qui dans los familles plus heureuses fait la prospérité dos onfuuts, c'est elle qui te condamne à périr! Ton malheur est d'avoir eu un père v:iillant et bravo. O misères do mon lit nuptial! Vous qui m'avez amenée dans lo palais d'Hector, était-ce pour enfanter une victime de la Grèce, ou pour donner un maître à r.\sio? Tu pleures, mon enfant. Comprends-tu donc tes maux? Pourquoi me serrcs-tu de tes faibles mains, et t'attachos-tu à ma robe, comme un pauvre oiseau qui se réfugie sous les ailes do sa môro'? Il n'y a plus la lance d'IIector pour te défendre; il n'y a plus do compagnon do ton pèro, plus de Troie. Quoi ! précipité du haut des murs, et la tète brisée sur lo sol, tu vas périr, ù loi que j'cmbrasso avec tant d'amour, û loi dont jo respire la douce haleine! C'est donc en vain que mes mamelles t'ont

dromaque, la situation n'est plus la même. La reine d'Ilion est devenue la caplive de Pyrrhus, fils d'Achille. Elle a mêm3 perdu les faveurs du maître; car il l'a délaissée pour épouser Ilermione, fille d'Hélène, qu'elle est désormais réduite à servir : sous ses ordres, elle file la laine et va chercher de l'eau à la fontaine publique. Ce n'est plus la vie d'Astyanax qu'elle veut défendre. Elle ne tremble que pour Molossos, le fils qu'elle tient de son vainqueur, et que poursuit la colère d'Hermione. Mais, bien qu'il soit le fruit de la servitude, elle l'aime encore, on dirait même que le poète, pour mieux peindre ce sentiment, l'a dégagé de tout ce qui pouvait lui paraître étranger. Or le péril est extrême, puisque l'absence de Pyrrhus expose Andromaque aux violences d'une tyrannie jalouse : pour s'y soustraire, elle n'a plus d'autre asile que l'autel de Thétis, où elle abrite son fiis. Refuge précaire! car Mélénas — le traître de la pièce, qui incarne la perfidie des Lacédémoniens, alors en guerre avec Athènes — l'a découverte et menace de la tuer, si elle ne livre pas sa victime. « Non, répondelle, je ne sauverai pas mes jours au prix des siens » ; et, abandonnant sa retraite tutélaire, elle s'écrie : « 0 mon fils, ta mère va mourir, afin que tu vives ». Le danger couru par Molossos, tel est donc, chez Euripide, le motif pathétique du drame. Quant à la moralité de la pièce, c'est que Pyrrhus périt pour avoir eu deux femmes. Le dénouement est un plaidoyer contre la bigamie, qu'avait autorisée une loi portée à la suite de la guerre du Péloponèse et de la peste qui avaient dépeuplé la cité.

L'Audrouiaque de Virgile. — Coiiiineut Racine accommode ses emprunts aux mœurs d'une société chrétienne et raffinée. — L'amour et la jalousie sont les principaux ressorts de sa tragédie. — Ces données de la légende, Virgile, lui aussi, les accepte. S'il les épure, s'il les tempère en effaçant l'importun souvenir de Pyrrhus et de Molossos par celui

nourri; c'est donc en vain que j'ai souffert les peines de la maternité et de l'allaitement! Embrasse, embrasse encore ta mère, pauvre enfant! Tu ne le pourras plus bientôt. Serre-toi contre mon sein, presse-moi de tes bras, unis ta bouche à la mienne. 0 Grecs! pourquoi tuer cet enfant innocent? « {Tryoennes, vers 735-'775.)

d'Hector et d'Astyanax ', cppemlanl il dit exprospémcnt qii'Androinaquc a subi les outrages du (ils d'Achille, qu'elle a enfanté dans la servitude (seivilio enixa), et qu'esclave elle a été cédée à un autre esclave troyen, Ilélènus, le frère d'Hector. Cette barbarie des moMirs héroïques, le tendre poêle l'a voilée sous des allusions discrètes, prononcées comme à voix basse, la rougeur au front. Mais il n'a rien déguisé, quoi qu'insinue Racine qui, citant le passage d'où il supprime un vers gênant, écrit en tète de sa préface * : « Voilà tout le sujet de ma tragédie, le lieu de la scène, l'action, les principaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celui d'Hermione. »

Non, cela n'est pas; et tout en se couvrant de l'autorité d'un ancien. Racine savait bien qu'il modifiait le sujet dans son essence même. C'est dire qu'entre ses devanciers et lui il y a la distance du monde i)aïon au monde chrétien, et do la Grèce primitive à la France de Louis XIV; car à la brutalité de la fable antique et à ses horreurs il substitua un monde imaginaire où le vainqueur n'ose point user de ses droits, où les captives conservent leur lii)erté, où le gynécée n'a pas de portas closes, où des jeunes filles grecques s'établissent sans scrupule dans le palais d'un prince qui n'est pas encore leur mari, et le font assassiner, parce qu'il s'avise de préférer une autre femme qu'il avait depuis longtemps rendue mère, et dont il n'a plus le moi mire souci.

Loin de blùmer cette invraisemblance de couleur, signalons plutôt l'adresse d'une imitation créatrice qui accommode ses emprunts aux mœurs et aux bienséances d'un autre milieu. Henriette de France réfugiée à la cour de Louis XIV n'était pas en effet traitée avec plus d'égards que rAndroniacpie de Racine chez le roi d'Lpire. Prisonnière de Pyrrhus, cette dernière n'en est pas moins honorée de tous ses respects; et cette réserve n'étonne point celle qui en devient l'objet; car elle a le sentiment de sa pleine indépendance et se refuse aux avances les plus passionnées, pour rester fidèle à Hector même au delà du lom-

\. Hoctor ubi es ? — O mihi tola mei super Astyanactis imago! 2. Me famulnm famuloque lleleno Iransniisit hahendnm : Racine n'avoue point cette suppression, et dissimule adroitcoiont l'inexactitude do la citation.

beau. Chez elle l'épouse et la mère se confondent. Son fils est le souvenir vivant de son père : ne disait-elle pas :

Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace : C'est lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse.

(Acte II, se. V.)

C'est donc une tragédie toute nouvelle, où l'intérêt n'est pas de savoir si Astyanax — cette utilité, cet accessoire, comme dii-a Manzoni — i érira, car Pyrrhus est trop généreux et trop amoureux pour le vouloir, mais si Hermione l'emportera sur Andromaque. L'amour et la jalousie : voilà les seuls ressorts qui vont entrer en jeu. Par conséquent, la vérité des mœurs locales devient secondaire, facultative, pour ainsi dire, et si l'on tient d'ailleurs à juger de la différence des mœurs chez Euripide et chez Racine, il faut les comparer dans la scène où Hermione et Andromaque sont en présence : (Racine, acte III, scène iv; Euripide, vers 155, et suiv.). Chez l'un et l'autre, la jalousie est en cause. L'Hermione grecque a tout l'orgueil de l'épouse légitime : elle se déchaîne en injures contre l'esclave qui lui dispute ses droits : « C'est toi qui voulais me chasser de ce palais pour y être maîtresse. Tu me rends par tes maléfices odieuse à mon époux, et tu as frappé mon sein de stérilité. L'esprit des femmes d'Asie est habile dans ces arts funestes, » A quoi Andromaque riposte par d'autres insultes. « Non, ce ne sont pas mes maléfices qui te font haïr de ton époux; mais tu ne sais pas rendre ton commerce agréable. Le véritable philtre n'est pas la beauté : ce sont les vertus qui plaisent aux maris. » Puis elle fait l'apologie des mœurs de l'Orient : « 0 mon Hector, si Vénus t'inspirait quelques désirs, j'aimais à cause de toi les femmes que tu aimais! Souvent même je présentais mon sein aux enfants qu'une autre femme t'avait donnés, afin d'éloigner de ta demeure l'amertume des querelles. » Chez Racine, au contraire, quelle dignité dans la plainte, quelle délicatesse! L'analyse des sentiments et des caractères étant rorigiiialilé même d'une peinture toute psychologique, laissons-nous aller, sans vaines chicanes, aux émotions d'un spectacle qui nous apprend à mieux connaître l'âme humaine.

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