‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 61 sur 133 · II. — Étudr uttrfuire · texte numérisé non relu

II. — Étudr uttrfuire

L'actioD. Son nnité. Elle a poar centre le cœur tl'Androluaque. La fatalité de la passion. La liberté morale. —

Ce qu'il faut adiniivr d'abord dans ce drame de la passion, c'est l'industrie qui combine le mécanisme de l'action. On a pourtant prétendii qu'elle manquait d'unité, par suite dt^s irrésolutions de Pyrrhus retournant à Ilcrmione ou s'éloignant d'elle, et d'Hermione donnant ou refusant son cœur à Oreste, selon qu'Andromaque résiste ou semble céder aux instances d'un amour qu'elle désespère ou encourage.

Non, ce va-et-vient ne déconcerte point la logique serrée d'une intrigue, dont le centre est cette âme si tendre et si pure qui, par ses mouvements, protluit toutes les péripéties du drame. L'alternative naturelle des deux, devoirs qui partagent lin cœur conjugal et maternel engendre ces situations contradictoires dont l'intérêt progressif ne languit pas un instant. Si Hector l'emporte, Andromaque repousse Pyrrhus, et le ramène à Hormione qui se détourne d'Oreste. Si Astyanax a le dessus, Pyrrhus revient à Andromaque, et repousse Hcrmione qui retourne à Oreste, jusqu'au moment où la dernière crise est décidée par un choix volontaire qui, conciliant deux affections, précipite et commande le dénoùment. Ici donc, toutes les destinées s'enchainent. Hermione et Andromaque sont aussi inséparables que Pyrrhus et Oreste. Les scènes qui se déduisent des caractères deviennent une série nécessaire de contre-coups réciproques dont les causes et les effets se correspondent avec une rigueur scientilique ' : car nulle àme ne reste isolée parmi ces oscillations de sentiments qui refluent les uns sur les autres, comme les vagues d'une mer agitée par la tempête. En apparence désordonnée, cette mobilité obéit à des lois d'équilibre que le calcul pourrait déterminer. Il en résulte une sorte do

1. C'est ce que M. Jiinet formule ainsi : « L'action d'une passion est 6galo à S.1 f'^action ». Il va nii'^mp jusqu'à n'iluiro toute la trapt5(lio à une proportion gi'oim-ti-iqup : « Hpriniotie et Pyrrhus sont les deux moyens termes (iontdrcste et AnJromaiiuo sont les deux extrêmes. Oreste est H Ilernitoae ce quo Pyrrhus

Oit A Anilrumaijlie. » (/.es nn^sions vt li'$ cur.i, l.r.t ./.nu la htUrnlurt du

XVII* siècle.)

fatalité passionnelle qui finit par transformer les personnages en d'aveugles agents. Leurs actes subissent un entraînement presque irrésistible '. C'est comme un vertige qui conduit Pyrrhus à la mort, Hermione au suicide, Oreste à la folie; car, tout en donnant à la passion un air touchant, Racine ne l'épargne pas. Il nous la montre toujours punie par. une crainte, un regret, une catastrophe. Entre ces victimes qui vont à l'abîme, parce qu'elles ne s'appartenaient plus, seule Andromaque est demeurée maîtresse d'elle-même. Seule elle conserve sa dignité. Seule elle représente la liberté morale éclairée par' la lumière de la conscience.

Les caractères. Andromaque. Son héroïsme maternel et conjugal. Sa coquetterie vertueuse. — Mais étudions de plus près les caractères, et d'abord celui qui, dominant tous les autres par sa vertu vouée à un deuil étei'nel, nous rappelle ce mot sublime de Pauline :

Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire;

Et, pour l'en séparer, il faut qu'on le déchire. .

La tendresse maternelle a ce privilège d'échapper à l'empire de la mode, à l'esprit du siècle, à tout ce qu'il peut y avoir de passager dans les formes de la sensibilité. En elle agit la nature toute seule. Cet amour-là ne s'ahmente point de ce qui périt : il se suffit à lui-même, comme le devoir. On lui pardonnerait jusqu'à ses faiblesses, tant il y a de charme dans la rehgion du foyer et, par exemple, l'idolâtrie maternelle de Mme de Sévigné ne nous ravit-elle pas par son excès même? Voilà pourquoi, de toutes les figures antiques, Andromaque est celle qui se prêle le mieux à un changement de patrie. La Grèce clail digne d'en avoir conçu la première idée ; mais, dès son apparition, on pourrait lui appliquer le mot de Polyeucte sur Pauline :

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne.

1. Ces effets réflexes do la passion se prêtent à des situations comiques aussi bien que tragiques. On rencontrerait par exemple des analogies entre plusieurs scènes A' Andromaque et la petite comédie de Picard intitulée les Ricochets.

Aussi n'a-t-elle rien (jerJu de sa gi;ice, en traversant les sic'-cles , pourvu toutefois qu'on excepte r.'.ndromaque de Sénèquc, dans les Troijennrs, l;u|uello, forcée do choi>ir entre la démolition du tombeau d'Hector et la mort de son (ils, hésite et penche pour la conservation du tombeau. Mais cela ne tire pas à conséquence. Non, une beauté si pure ne saurait vieillir. En se modiliant pour s'adapter à une autre scène, elle ne se dément pas; le poète n'a fait qu'épanouir les germes contenus dans la tradition, et achever l'idéal entrevu.

liéro'ïne sans cesser d'être femme, elle se dislingue surtout par ce qu'on peut justement appeler l'innocent manège d'une coquetterie sainte comme le sentiment qui l'inspire : car elle ne s'aperçoit du doux attrait de sa beauté qu'au jour où il peut faire miracle en faveur de son lils; et, si elle use d'une puissance qu'elle ignorait, c'est avec une exquise délicatesse qui nous enchante comme Pyrrhus lui-même. Lorsque, dès son premier entretien, elle lui dit :

Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups,

celle plaiiile discrète ne suftit-jUc pas pour éveillL-r, sans en avoir l'air, les vœux secrets du protecteur qui va 1 li promettre de voler au secours d'Astyanax,

Coutât-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre?

U est vrai qu'en retour il implore un encouragement :

Madame, dites-moi seulement que j'espère, Je vous rends votre fds, cl je lui sers de père; Je l'instruirai moi-même à venger les Troycns; J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animù d'un regard, je puis tout entreprendre ; Votre llion encor peut sortir de sa cendre. Je puis on moins de temps que les Gn-cs ne l'ont pris, Dans ses murs rclcvijs couronner votre lils.

(Acle I, se. IV.)

Mais ces tranr'.porls qu'il seiail facile do prendre au mol on tant d'ardeur qu'ils effrayent la veuve d'Hector; et, par une

fuite rapide, qui ne la rend d'ailleurs que plus séduisante, elle se dérobe ainsi sous l'abri de son deuil :

Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés?

Elle va jusqu'à plaider contre elle-même les intérêts de Pyrrhus :

Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse?

Ce n'est pas une revanche, mais seulement l'exil et l'oubli que sollicitent ses pleurs :

Votre amour contre nous allume trop de haine : Retournez, retournez à la fdle d'Hélène.

Plus les soupirs d.e Pyrrhus deviennent pressants, plus elle recule, avec une sorte d'épouvante; c'est alors que, cherchant un reiuge près de ses chers morts, elle évoque les noms irritants de Troie et d'Hector :

Ah! souvenir cruel!

Sa mort seule a rendu votre père immortel. 11 doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes. Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes.

C'était provoquer la colère de Pyrrhus, et ce mot menaçant Le fils me répondra des mépris de la mère.

Aussi, craignant l'effet de son imprudence, essaye-t-elle, pour la réparer, une plainte suppliante, où se trouve un peut-être qui en dit beaucoup :

Hélas! il mourra donc. Il n'a pour sa défense Que les pleurs d'une mère, et que son innocence. Et peiU-élre, après tout, en l'état où je suis. Sa mort avancera la fin de mes ennuis.

Que d'éloquence dans ces ruses qui sont un appel à la piiié! Moins sublime que la veuve de Pompée, Andromaque est plus aimable, plus voisine de nous. Il y a même plus d'héroïsme

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en son courage. Car elle a plus besoin de vertu pour résii^lcr à l'amour de Tyrrhu? que Corn''lie, veuve de I'on«péo, pour braver lu victoire de César. Kii admirant le poète qui liansnf:ure un modèle venu de si loin, pourrait-on n'f,»reltei- la sinqilicitè première du type grec? Est-ce que le théâtre est fait pour oIVrir à des savants le plaisir de reconnaître l'exactitude d'un pastiche? L'œuvre du génie n'est-elle pas plutôt d'approprier le fond permanent de la nature humaine aux exigences que comportent les mœurs d'une civilisation nouvelle? 11 ne faudrait accuser Hacine que si son propre siècle, et le monde même où il vivait lui eussent proposé une Andromaque supérieure à la sienne. Or la merveille de son art est d'avoir mis tant de finesse et de profondeur en sa peinture que cette Troyenne, dont la légende remonte aux temps homériques, devint la compatriote et la contemporaine des Françaises, qui purent retrouver en elle leur propre cœur.

Ileniiionc. Alternatives d'amoar et de haine. La p.syehoiw{;ie de Racine est seienlifiiiiie. Le subliiiie de la |iassl<in. — Elle nest pas moins vivante la création d'Hermione qui joue près d'Oreste le même rôle qu'.Vndromaque près de Pyrrhus, car obligée de ménager aussi celui qui la vengera d'un perfide, elle ne dit pas le mot décisif qui découragerait toute illusion. Mais entre les deux rôles il y a toute la différence d'une mèfe à une amante, dont la passion va se changer eu haine. C'était une hardiesse singulière de produire sous nos yeux une femme capable de faire tuer l'homme qu'elle aime par celui qu'elle n'aime pas. Or pas une note ne sonne faux dans les emportements éperdus qui préparent cette crise, et c'est à peine si on peut relever un mot de coquetterie, quand après avoir donne congé à Oreste qui se retire résigné, elle dit à sa confidente :

Attendais-tu, Ciéone, un courroux si modeste?

(Acte III, se. tu.)

Bien plus : son crime aura comme un air de justice; car elle a reçu la parole de Pyrrhus, elle revendique un droit, elle a été trahie; et voilà pourquoi c'est ouvertement, sous le regard des Dieux, qu'elle désigne le coupable à son complice, si morale tenant tout entière dans celle formule d'un maître du théâtre contemporain : Tue-U.

Ici Racine ne doit presque rien à Euripide, dont rilcrmione est odieuse, puisque l'époux qu'elle condamne lui est indilTérent. Son orgueil seul se venge : elle craint d'être répudiée, parce qu'elle est stérile. C'est la jalousie de Sarah contre Agar. Elle ne veut point devenir demain l'esclave d'une favorite dont elle était hier la maîtresse. Il n'y a donc pas de nuances dans ses caprices d'enfant gâté, dans ses colères aveugles et cruelles, comme une rivalité de sérail.

Au contraire, l'exquise psychologie de Racine ne conduit que par degrés Hermione aux derniers excès. Tant que tout n'est pas perdu, tant que brille une lueur d'espoir, elle met sa fierté à cacher sa blessure. Devant Oreste qui lui apprend son malheur, elle fait parade d'un mépris qui semble étouffer tout amour; c'est au point qu'on pourrait croire à sa guérison prochaine :

Adieu, s'il y consent, je suis prête à te suivre.

Si plus tard l'orage se déchaîne, la faute en est à Pyrrhus et à ses perpétuelles oscillations. On peut juger de ce que sera son désespoir par l'explosion de joie que lui cause le repentir apparent de l'infidèle. Alors, quel charme il reprend tout à coup à ses yeux :

Intrépide et partout suivi de la victoire!

Comme elle s'inquiète peu d'Oreste et de sa douleur ! Quelle sécheresse, et quelle dureté d'àme, en face d'Andromaque venant se jeter à ses genoux! Quelle maladresse même dans son ironie! Tandis que son intérêt lui ordonne de tout promettre, et de protéger le fils d'une rivale, pour éloigner celle-ci de Pyrrhus, elle n'a que l'insolence du triomphe; ne laisse-t-elle pas échapper ce mot dangereux :

S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous?

Par cette imprudence, elle travaille à sa ruine ; car elle s'expose à voir se rallumer des feux mal éteints : c'est ce qui arrive ; et par suite, celle qui n'était qu'une victime va devenir une furie, lorsqu'elle s'écrie : '

Vengez-moi; je crois tout....

Ail! rouroz, et craignez que je ne vous rappelle.... Ne vous suflit-il pas que je l'ai condamné?..- S'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.... Revenez tout couvert du sang de l'infidèle; Allez; dans cet état, soyez sûr de mon cœur....

Pourtant, la crise reste un instant suspendue par la démarche de Pyrrhus qui se croit obligé à un faux devoir d'humiliante politesse. Durant cette entrevue, quel flux et reflux de mouvements opposés, depuis la froideur affectée d'IIermione, dans la première tirade (acte IV, scène v), fameuse au théâtre sous le nom de couplet d'ironie, jusqu'aux brusques soubresauts de la douleur, qui lui arrachent son masque d'ironie, et aux éclats des reproches qu'elle jette à la face de l'infidèle :

Je ne l'ai point aimé, cruel! Qu'ai-je donc fait"? J'ai dédaigné pour toi les virux de tous nos princes: Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces; J'y suis encor, malgré tes infidélités, Kt malgré tous les Grecs honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure; J'attendais en secret le retour d'un parjure.

Je Vaimais inconstant ; qu'aurais-je fait fidèle? Et même en ce moment où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas.

(Acte IV, se. V.)

Un moment de lassitude et d'abattement succède à celte explosion : il y a même quelques prières attendries ; mais à l'embarras du perfide elle voit qu'il ne les écoule pas. Aussi, comme elle se redresse menaçante !

Tu comptes les moments que tu perds avec moi !

Ton cœur impatient de revoir ta Troyenne,

Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne

Porte aux pieds des autels le cœur qui m'abandonne, Va, cours. Mais crains encor d'y trouver Hermione.

(Acte IV, se. v.)

Ces alternatives d'amour et de haine sont encore plus vie-

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lentes dans le monologue qui ouvre le cinquième acte : entre Voffense et son châtiment, elle ne sait plus où en est son cœur :

Ah! Ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais!

(Acte V, se. I.)

Il combat encore pour le cruel. 11 lui convient de révoquer l'arrêt de mort.

... Hé quoi! c'est donc moi qui l'ordonne?

(Acte V, se. I.)

Mais Cléone ravive ses colères par la description de l'hymen qui s'apprête. Dès lors, c'en est fait. L'impatience des sanglantes représailles est même si vive qu'Hermione craint une défaillance chez son vengeur :

Quoi donc? Oreste encore, Oreste me trahit?

Non : il n'a que trop sûrement servi sa rage. On le verra bien à ce cri cité cent fois :

Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel titre? Qui te Va dit?

(Acte V, se. m.)

Ce trait vaut le qu'il mourût de Corneille. Voilà un de ces mots qui découvrent tout un caractère. C'est le sublime de la passion. A lui seul il suffirait à perpétuer le souvenir d'Hermione. Un maitre de la psychologie, M. Paul Janet, dit ici : « Quand une idée domine dans l'âme, elle tient en échec les idées contraires : celles-ci sont arrêtées : elles restent sur le seuil de la conscience, cachées dans les ténèbres par le délire de la passion, qui, tout entière au désespoir, oublie sa fureur, sa jalousie et sa vengeance. » Les psychologues allemands appellent hemmungen ces arrêts de conscience, et ils essaient d'en soumettre les causes et les effets à une algèbre, de mettre patiemment en équation la vie passionnelle : Racine lui en déga» geait l'inconnue par un coup de génie.

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Pyrrhns. Les périls d'une .situation faDH^c. — Entre la (illo (riji'lùnc et la veuve (iHector, Pyrrhus joue un personna^'c cjui n'est pas toujours conforme à la dignité tragique, et c'est ce qu'IIermione lui fait bien sentir :

Me quitter, me reprendre, et retourner encor

De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector?

Tout cela part d'un cicur toujours maître de soi.

(Acte IV, se. V.)

Rien qu'il pratique l'art des faux-fuyants, et des euphémismes, pour excuser tantôt ses cruautés contre les Troyens, tantôt son oubli de la foi promise, il faut avouer qu'il nous impatiente un peu par ses indécisions. Elles ont le tort de rappeler d'autres héros de Racine, Bajazet par exemple, qui flotte entre Atalide et Roxane. Trop violent et trop délicat tout ensemble, il n'est ni Grec, ni Français. Quand il fait le barbare, ses procédés d'intimidation n'efTrayent personne. Quand il soupire, on ne reconnait plus en lui le bourreau de Polyxène et le meurtrier du vieux Priam, bien que Racine ait pris soin de rejeter adroitement sa férocité sur l'ivresse du carnage, dans une ville prise d'assaut, en pleine nuit :

La victoire et la nuit, plus cruelles que nous.

Nous excitaient nos meurtres, et confondaient nos coups.

Ailleurs, il s'abaisse aux petitesses des amants de comédie, notamment lorsqu'il dit à Phénix :

Crois-tu, si je l'épouse,

Qu'Andromaque en secret n'en sera pas jalouse?

Mais la plupart de ces défauts sont imputables à une situation fausse, car il n'était point aisé de nous faire accepter un amant qui dit à une jeune veuve : « Épouse-moi, ou ton fils est mort i. Et il faut les pardonner aux beautés pathétiques dont "N'ile situation est le principe.

Orcstc est plus ronrorme ii la tradition. — De tous les liéros de ce drame, le moins éloigné de la tradition est Oreste. Avec sa mélancolie forcenée, il est bien la victime du destin :

Mon innocence enfin commence à me peser.

Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance

Laisse le crime en paix, et poursuit l'innocence.

De quelque part sur moi que je tourne les yeux, Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux. Méritons leur courroux, justifions leur haine, Et que le fruit du crime en précède la peine.

(Acte m, se. I.)

Et comme l'Oreste français est plus intéressant que celui d'Euripide qui ne veut enlever sa cousine que pour ne pas se mésallier, en épousant ailleurs!

Tout au plus pourrait-on dire qu'il joue un rôle trop accessoire pour porter le poids si lourd du dogme antique de la Fatalité. Toujours refoulée, sa passion s'est repliée sur ellemême. Jl s'est fait un sombre plaisir d'observer ses tortures. Avec quelle amère volupté il s'écrie, dans son agonie :

Grâce aux Dieux! Mon malheur passe mon espérance! Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.

J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, Pour être du malheur un modèle accompli. Hé bien! je meurs content, et mon sort est rempli.

(Acte V, se. v.)

En le voyant se parer de sa souffrance comme d'un signe d'élection, on le prendrait volontiers pour un ancêtre de René; et, ce qui ajoute à la ressemblance, c'est que, malgré tout, il paraît plus malheureux que coupable. Il est du moins protégé contre l'aversion par l'amitié de Pylade ; car il faut être digne de sympathie pour mériter un tel dévoûment. A Oreste qui ne vint pas l'écarter des périls où il court lui-même, et lui dit:

Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne,

Va-t'en,...

Pylade réplique :

Allons, Seigneur, enlevons Hermione.

(Acte III, se. I.)

Le style d'Andromaque. — Après cette esquisse des physionomies principales, nous devrions parler aussi d'un style qui excelle par la convenance.

Louis Racine raconte que son père considérait une œuvre

comme à peu près achevée quand il pouvait dire : € Je nai plus que les vers à l'aire ». C'est que pour lui la perlt'Clion résultait du naturel, et de la vérité, c'est-à-dire de l'harmonie nécessaire qui doit exister entre les pensées ou les sentiments, et leur expression définitive. Voilà pourquoi il met où il sied la force et la grâce, l'éclat et la simplicité. Étudier la facture de celte tragédie, ce serait donc analyser des caractères et des situations. Or c'est ce que nous venons d'essayer. Ajoutons seulement que, dans ce coup de maitre, il y a plus d'abandon, plus de leu, plus de mouvement que partout ailleurs. C'est l'entrain d'une verve toute jeune qui s'épanche avec joie : c'est Tagrémeut incomparable d'un génie qui se révèle à lui-même.

Affinités de la tra{;<'dio et do la comédie. Occasion tien Plaideurs. Griefs personnels de Racine coiilre les gens de Palais. — Si les grands poètes comiques ne sunt pas étrangers aux accents de la tragédie, les grands tragiques ont presque tous leurs éclairs d'inspiration comique. Shakespeare et Caldéron furent supérieurs dans les deux genres. Cervantes n'est pas seulement l'auteur de Don Quichotte, mais aussi t l'Eschyle castillan > par sa Destruction de !iuinuncc. Corneille a fait te Menteur. Schiller chausse le brodequin dans la première partie de Wallenstrin. Les motifs plaisants abondent aussi dans les drames d'Euripide, que Ménandrc appelait son père. De même, Racine prouve une fois de plus que la vocation dramatique, loisqu'elle est profonde, se prête avec souplesse aux inspirations les plus imprévues. Lea Plaideuiy en sont un des plus agréables témoignages.

Ils furent représentés pour la première fois à la Ville, vers le début de novembre 1668*, par la troupe de l'Hôtel de Bour-

1. Ou no peut quo donner uuo «lato approximative. La Gaiette de 1668 «t 1m Lettres on vers de Robinet passent cette comédie sous silence. Le privilège du Roi pour l'impresaioc dea PUUdeun est du S décembre 1668.

gogne, et à la Cour, environ un mois après. Dans la même année, la pièce fut imprimée avec privilège du Roi. Elle était précédée d'un Avis au lecteur, sorte de préface, dont le ton est moins âpre que de coutume. L'auteur semblait ne pas attacher trop d'importance à un badinage composé rapidement, et ne plus s'armer de rigueur contre les récalcitrants qu'il avait eu le malheur de ne pas divertir. En même temps, il donnait des détails intéressants, quoique incomplets, sur les circonstances qui venaient de lui suggérer cette ingénieuse fantaisie.

S'il y parle des Guêpes d'Aristophane, et de la tentation qu'il eut, en les lisant, d'essayer l'effet des plaisanteries qui avaient amusé le peuple le plus spirituel de l'antiquité, il dit à peine un mol d'un procès qu'il venait de perdre, et auquel ni luimême, ni ses juges « n'ont jamais bien entendu ». Or il est vraisemblable qu'une rancune personnelle anima sa verve. Louis Racine et d'Olivet sont du moins d'accord pour nous apprendre que l'occasion de celte satire fut un litige engagé au sujet du prieuré de l'Epinay, qui lui fut disputé par un ecclésiastique régulier. Il s'en suivit un procès dont Racijie finit par se désister, mais non sans mauvaise humeur contre les gens de robe. Il cherchait donc l'occasion d'une revanche, et fut heureux de leur faire payer la perte de son bénéfice.

Le premier dessein du poète n'était pourtant pas de composer une comédie, mais d'improviser une farce destinée à une troupe italienne, où figurait le roi des bouffons, Tiberio FiuriUi, fameux sous le nom de Scaramouche *. Or Scaramouche ayant quitté Paris en 1667, Racine se tourna vers une autre scène plus exigeante, qui l'obligeait au souci de l'art, du goût et de la mesure; mais, d'autre part, nous y avons perdu quelque chose, car Racine eût certainement assaisonné son « échantillon d'Aristophane » avec un peu plus de gros sel attiqufc, grâce à cette liberté de la comédie dite à Vimprovisade qui l'avait tenté. C'est le cas de remarquer au passage qu'un autre chef-d'œuvre de la gaité française, le Barbier de Séville, fut d'abord une farce destinée aux comédiens italiens.

1. Il était goûté de Louis XIV. On prétend qu'un jour, personne no pouvant calmer les pleurs du roi tout enfant, Scaramouche fut autorisé à le prendre dans ses bras, et par ses grimaces réussit à le faire rire, aidé de son chien, de son chat, de son perroquet, et de sa bouffonne chanson en fa la ut.

Les coUaboratenrs de Racine. Allusions contemporaines. Perrin Dandin et Rabelais. — On a souvent répété qu'il eut plus d'un collaborateur. L'éditeur de Boileau, Brossette, nous raconte que le berceau de l'œuvre fut le cabaret du Mouton blanc, situé place du cimetière Saint-Jean, où s'assemblaient, « avec quelques jeunes seigneurs de la Cour, MM. Despréaux, Racine, La Fontaine, Chapelle, et Furetière >. Tous ces joyeu.v compagnons, qui s'étaient déjà cotisés pour la parodie de Chapelain décoiffé, s'avisèrent un jour de s'égayer aux dépens de Messieurs du Palais, huissiers, greffiers, avocats, plaideurs, procureurs et juges. Racine, qui avait des représailles à exercer contre le monde de la chicane, si retors et si futé, s'empressa d'entrer dans celte pensée. La matière était riche, et chacun, parait-il, y mit du sien, y compris même, dit-on, certains robins, enchantés d'user de roccasion pour dauber leurs confrères.

C'est ainsi que l'amusante scène de la dispute qui s'élève entre la comtesse de Pimbêche et Chicaneau , aurait été esquissée par Boileau qui tenait l'anecdote de son frère Gilles. L'original serait une plaideuse incorrigible, la comtesse de Crissé, attachée au service de la duchesse douairière d'Orléans '. Pour que nul n'en doutât, l'actrice chargée du rôle eut même soin de s'affubler, comme cette ridicule personne, d'une robe couleur de rose sèche, avec un masque sur l'oreille, à l'ancienno mode. On attribue à la même origine l'allusion faite à la femme du lieutenant criminel Tardieu qu'on lira plus bas. L'avarice de ce couple avait sa légende, et c'est de ce ménage que Boileau disait, dans sa satire sur les Femmes :

L'un et l'autre des lois vécut à l'aventure, Des présents qu'à l'abri de la magistrature Le mari quelquefois des plaideurs extorquait, Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.

1. Ccst elle que Furotiôro, dans son lioman bourgeois, appelle Collantine. .'iiand .>...- so mario à Charrosselle, cette plaideuse onrapc'e s'arraiipo de nianioro (iiio son contrat devienne un nid de procès. Mf'mo à r('glisc. devant lo piviro, ces doux époux assortis no purent s'accorder. Quand l'un disait oui, l'autre disait non. Ils finiront par prononcer en niômo temps le oui sacramentel, • chacun dans la pensée que l'autre dirait le contraire >.

Elle mourut assassinée par les voleurs ; et ce fut presque justice : car elle poussait la vilenie jusqu'à dérober des biscuits aux pâtissiers. Le bruit ne courait-il pas que l'un d'eux, pour la dégoûter de ces larcins, mit un jour à sa portée des gâteaux fortement purgatifs? Ici, elle s'appelle Babonnette. On la reconnut en ces vers :

Elle eût du bonnetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Furetière n'était pas moins en fonds de traits malins contre ces procureurs dont il s'était moqué souvent, soit dans son lioinan bourgeois, soit dans ses satires les plus mordantes, notamment dans le Déjeuner d'un procureur et dans le Jeu de boules des procureurs, où il abuse des mots de Palais ; ses traits avaient besoin d'être raccourcis et aiguisés par Racine. Il aurait inspiré notanimcnl l'idée de la galanterie dont le vieux Dandin, tout émoustillé par la beauté d'Isabelle, veut régaler ses jolis yeux, li);squ'il dit :

« N'avez-vo us jamais vu donner la question?

— Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.

— Venez : je vous en veux faire passer l'envie.

— Hé, monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux?

— Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux. »

On lit en effet dans Furetière que le juge Bélastre, amoureux de Collanline, « lui faisait bailler place commode dans les lieux pxiblics pour voiries pendus et les roués qu'il faisait exécuter ». Thomas Diafoirus invitera Angélique à « venir voir, pour se divertir, la dissection d'une femme ».

Si des avocats fournirent à Racine quelques-unes de ses épigrammes contre les juges, on peut croire que ceux-ci ne lui refusèrent pas des malices lancées contre les avocats. On prétend du moins que M. de Brilhac, conseiller au Parlement de Paris, et M de Lamoignon le mirent au courant des plus piquantes anecdotes qui circulaient sur les bizarreries de l'éloquence judiciaire. Quant aux termes techniques de la procédure, ils auraient eu pour initiateur maitre Pousset de Monlauban qui, dans plus d'une scène, joua près de son ami le

rôle du souffleur près de Petit-Jean. Toujours est-il que les difrérents tons sur lesquels l'Intimé déclame furent autant de parodies qui visaient les praticiens d'un temps où l'emphase sonore .^l creuse passait pour éloquence; et la tradilion de ces parodies, loin de se perdre dans la maison de Molière, s'y renouvelle encore périodiquement par une charge espiègle et transparente du débit de tels ou tels avocats en vogue.

Le célèbre Gaultier la Gueule fut, au temps jadis, un de ceux que le public put désigner par leur propre nom. La citation victrix causa Diis ptacuit se retrouve dans un passage de son Onzième plaidoyer, prononcé en août 16*6. Le voici : « Que dirai-je davantage? Le ciel, qui a décidé du droit des combats, a pris notre partie contre vous,

Viclrix causa diis placuit.

Et faites les Gâtons tant que vous voudrez, par des jugements téméraires et présomplueu.v, pour témoigner que la cause des vaincus vous plail. > — Les plus illustres ne furent pas non plus épargnés, s'il est vrai qu'un irrévérent ne respecta pas même Patru ni Le Mautre, protégés pourtant, l'un par son talent reconnu, l'autre par les souvenirs de Port-Royal. Plaidant pour une substitution, en faveur de la maison de Chubannes, Le Maitrc disait : « Dans les premiers siècles après le Déluge, les seuls enfants mâles succédaient à la principauté de la famille ».0n a voulu désigner ici la source du mol deDandin à l'Inlimé : « Avant la naissance du monde. — Avocat, ah! passons au DHuge ». Il est pourtant permis d'en douter, bien que la reconnaissance n'ait pas toujours imposé silence au.\ vivacités du poète ,qui, dans plus d'une rencontre, n'avaJt point ménagé ses anciens maîtres.

Enfin, Rabelais fut mis également à contribution, mais d'une façon discrète; car les licences du .\vi* siècle eussent paru téméraires au xvii". Les censures de l'audacieux railleur, qui fouaillait jusqu'au sang Thémis et ses suppôts , auraient détonné dans les jeux d'une ironie qui les fustigeait si légèrement. Laissant donc là Grippeminaud et ses griffes sanglantes, Racine se contenta d'emprunter à Pantagruel le nom de Perrin Dandin, et celte innocente boutade sur le chicquanous Rouge

muzeau : « Que si en tout le territoyre n'estoyent que trente coups de baston à guaigner, il en emboursoyt tousjours vingthuit et dcmy » :

Et si dans la province Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bœuf, Mon père, pour sa part, en emboursait dix-neuf.

Bref, les grains de sel abondèrent, venus de toutes mains; mais ce ne fut que l'assaisonnement du régal tout gaulois dont il fallait trouver la matière, c'est-à-dire une pièce qui eût son exposition, sa suite et son dénoûment. C'est ici que Racine triomphe et semble mériter que Boileau ait dit de lui, au rapport de Louis Racine : « Il a encore plus que moi le génie satirique ».

Les Gnèpes d'Aristophane. Satire poiitiqne de la démocratie athénienne» et d'nn abus redontable. — Aristophane fut ici d'un utile secours. Ses Guêpes offrirent en effet le cadre d'une action qu'il s'agissait d'accommoder au tour de l'esprit français, et aux ridicules de l'âge présent. Le poète y réussit, et il eut en cela d'autant plus de mérite que, si les sujets tragiques peuvent aisément passer d'une littérature dans une autre, il n'en va pas de même des éléments comiques. On les acclimate difficilement sous un autre ciel : car ils ont leurs racines dans le sol qui les a vus naître, et tiennent toujours de près aux mœurs d'un pays ou d'un temps.

Ici même, sous une imitation fort industrieuse, s'aperçoit le péril qu'il peut y avoir à transplanter une flore étrangère. En effet, il faut avouer qu'Aristophane a plus d'ampleur et d'àpropos, que sa verve est plus sérieuse, qu'elle s'attaque à un fléau redoutable pour le salut de la cité, qu'en voulant le guérir il flt office de patriote, et non de bel esprit. Au lieu d'être une exception burlesque, son juge Philoclcon représente non un simple travers, mais un des abus flagrants de la démocratie athénienne, nous voulons dire ces six mille citoyens qui remplissaient les dix tribunaux d'une république où la parole décidait de tous les intérêts, de tous les droits. Pour la plupart ignorants, envieux, ennemis de toute supériorité, ils composaient une foule paresseuse, avide, remuante, et toujours prête à devenir

la proie des démagogues qui flattaient ses vices. Si à ce chiffre on ajoute les avocats par écrit ou logographes, fournisseurs de plaidoyers, moyennant finances, les orateurs politiques, les membres du Sénat ou de l'Aréopage , si on se rappelle le retour incessant des assemblées populaires, des élections, des accusations, des jugements, on s'expliquera l'âpreté du réquisitoire où un moraliste militant dénonce et combat de front une folie aussi préjudiciable au bien de l'Etat qu'aux vertus domestiques et à la prospérité des familles. On peut affirmer sans trop d'exagération que cette manie transformait tout un peuple en lazzaroni passant leur vie sur Yagora. Le mal fut encore aggravé par l'institution du triobolequi soldait l'oisiveté, le chômage du travail, les bévues et les prévarications d'une justice bavarde, ergoteuse, vénale et aveugle. Il y eut donc du courage dans cette révolte du bon sens : elle eut une portée politique, et si considérable que ses éclats de rire ont parfois comme un accent tragique. Quand le chien Labès ' était cite pour avoir volé, non un chapon, mais un fromage de Sicile, chacun se rappelait les concussions commises en cette province par le stratège Lâchés. C'était un procès intenté aux institutions d'un peuple; Aristophane exerçait là une sorte de ministère public.

Rarinc ne fit qn'nno satire iuofTensive des niœnrs dn Palais. Cabale des procureurs. — Il ne pouvait en cire ainsi de Racine. Outre que Louis XIV n'eût pas toléré des libertés audacieuses, même sur la scène des Italiens, qu'il finit d'ailleurs par chasser, en 1G97, le sel d'Aristophane paraissait trop mordant à un délicat dont le goût préférait à des crudités parfois brutales l'atticisme tempéré de Térence. * Si j'avais à faire une comédie, répondit-il aux amis qui le pressaient de leur faire voir sur le théâtre un échantillon d'Aristophane, j'aimerais beaucoup mieux imiter la régularité de Ménandre et de Térence que la liberté de Plaute et d'Aristophane. » Sa malignité se tourna donc uniquement contre les gens de robe; et encore s'en prit-il à leurs plus innocents travers, au jargon barbare et scolastique des uns, à la morgue ou à la cuistrerie

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