Ce nom dérivait d'un verbe grec qui signifie prendre
des autres. Sa prudence n'alla pas au delà des plaisanteries traditionnelles qui ne tiraient guère à conséquence. Les agents subalternes plus que les gros bonnets furent mis en cause ; et il se garda bien de risquer un regard téméraire dans les arcanes de la procédure, d'étaler au grand jour les complaisances vénales , les sollicitations éhontées , les hypocrisies odieuses, les guets-apens de l'instruction criminelle, ou les horreurs de la torture.
Ceux qui le lui ont reproché sont vraiment fort injustes ; car, malgré sa réserve, une gaieté qui ne voulait point briser les vitres ne fut pas alors sans péril. Certains magistrats s'en émurent comme d'un scandale, et Valincour écrit à d'Olivet qu' « un vieux conseiller mena grand bruit contre une comédie » qui lui parut un crime d'État. Je soupçonne même que la cabale des avocats ou des procureurs ne fut pas étrangère à la froideur du premier accueil fait à cette comédie ; car elle n'eut d'abord aucun succès. « Les acteurs, dit VaUncour , furent siffles aux deux premières représentations, et n'osèrent placarder la troisième. » Molière seul, bien que brouillé avec Racine, « ne se laissa pas entraîner au jugement de la Ville, et, en sortant, il déclara que ceux qui se moquaient de cette pièce méritaient qu'on se moquât d'eux ». Faut-il croire que Racine fut assez ingrat pour viser Molière, lorsque, dans sa préface, il dit de la comédie : « Je n'attends pas un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde? » En tous cas, il aurait dû y séparer expressément l'auteur du Misanthrope des auteurs à qui < les sales équivoques et les malhonnêtes plaisanteries coûtent maintenant si peu ».
Le sufifrage de Louis XIV décide du succès. — Après la bataille perdue, un tel suffrage n'aurait pourtant pas décidé d'un retour de fortune, si, par l'autorité de son goût, un critique tout-puissant, Louis XIV, n'eût relevé tout à coup l'œuvre tombée. « Un mois après, les comédiens, dit Valincour, étant à la Cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu roi, qui était très sérieux, en fut frappé, y fît même de grands éclats de rire; et toute la Cour, qui juge ordinairement mieux que la Ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens
partis de Saint-Germain * dans trois carrosses, à onze heures (lu soir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine, qui logeait à l'hôtel des Ursins. Trois carrosses, après minuit, et dans un lieu où il ne s'en était jamais tant vu ensemble, réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres; et, comme on vit que les carrosses étaient à la porte de Racine, et qu'il s'agissait des Plaideurs, les bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie, le lendemain. »
S'il y eut revirement d'opinion, l'honneur en revient donc au patronage du roi. Sans l'aveu du Maître, les courtisans n'auraient pas osé s'égayer aux dépens des Dandins. C'est ce que laisse entendre ce passage de VAvis au lecteur : « On examina d'abord mon amusement comme on aurait fait une tragédie. Ceux mêmes qui s'y étaient le plus divertis eurent peur de n'avoir pas ri dans les règles.... Quelques autres s'imaginèrent qu'il était bienséant h eux de s'y ennuyer, et que les matières de Palais ne pouvaient être un sujet de divertissement pour des gens de cour. » La postérité a confirmé le jugement de Louis XIV; et, loin de nous paraître la méprise d'un bel esprit qui s'égare, cette comédie n'a rien perdu de son vif agrément et apparaît toujours comme un des chefs-d'œuvre les plus authenliques du pur esprit IVam-ais.
Les ja^e«4 et les avocate au ilix-septième siècle. Molière et La Brnyère. — Le plaisir qu'y trouva le Souverain ne fut pas seulement littéraire; car l'aiguillon de la guêpe parisienne taquinait de ses piqûres des abus qu'il songeait justement à réformer.
Au xvn*" siècle, en effet, les Chats founés rappelaient encore « ces bestes moult horribles et espouvantables » qui « ont les gryphes tant fortes, longues et acérées que rien ne leur eschappe », qui « grippent tout, dévorent tout,... pendent, bruslent, escartelent, décapitent, meurtrissent, empoisonnent, ruinent et minent tout, sans discrétion de bien et de mal » (Pantagruel, liv. V, chap. xi). C'est du moins ce qu'atteste cette scène où, pour détourner Argante d'aller en justice, Scapin
1. Ce fut pourtant à Versailles qu'eut lieu la représentation, si l'on en croit ÏAvis au lecteur de Racine.
énumcre si éloquemment les périls auxquels il s'expose : « Jetez les yeux sur les détours de la justice; voyez combien d'appels et de degrés de juridiction, combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer, sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteur, juges et leurs clercs. Il n'y a pas un de ces gens-là qui, pour la moindi'c chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits sur quoi vous serez condamné, sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira desa-aisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes précautions du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh.i monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là. C'est être damné dès ce monde que d'avoir à plaider; et la seule pensée d'un procès serait capable de me faire fuir jusqu'aux Indes. » {Fourberies de Scapin, acte II, scène vin.) Ce réquisitoire est confirmé par ce trait de La Bruyère : « Le devoir des juges est de rendre la justice, leur métier de la différer : quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier. » Dans le v^ acte de son Mercure galant^ Furetière met en scène deux coquins du Palais, M« Sangsue et M'^ Brigandcau. Enfin la comédie italienne ne tarira pas en sarcasmes amers contre la vénalilé et la rapacité des procureurs et autres robins, témoin Y Arlequin Grapignan de Noland de Fatouville. Le mal était si invétéré, si profond, que Louis XIV entendit les plaintes de la colère publique ; et l'O/'t/o/înance civile d'avril 1667 essaya de leur donner satisfaction. Racine fut donc, peut-être sans le vouloir, un auxiliaire de la bonne volonté royale.
Il n'y eut pas moins d'à-propos dans les traits malins qu'il lançait contre les avocats. L'Intimé ne paraîtra pas une caricature trop burlesque, si on rapproche son discours de tel ou tel
LES l'LAlUEUnS. 2aa
plaidoyer contemporain, par exemple de celui qu'on 1673, cinq ans après la pièce de Racine, Omer Talon prononçait en ploiu Parlement pour les héritiers de Mlle de Caniliac. 11 débute ainsi : « Au chapitre xiii du Deutéronome, Dieu dit : Si tu te rencontres dans une ville où règne Tidolàtrie, mets tout au lil de répcc, sans distinction d'àgc, de sexe, ni de condition; rassemble dans les places publiques toutes les dépouilles de la ville, brùlc-la tout entière, et qu'il n'en reste plus qu'un monceau de cendres Si audieris in iina whium, etc. Le procès ayant été lait à Nabolh, quia maledixerat rcgi, le roi Achab se mit en possession de son héritage. David, étant averti que Miphisboselh s'était engagé dans la rébellion donna tous ses biens à Siba qui lui en apporta la nouvelle. Tua sint omnia qux fiicrant Miphisboselh... . A la même époque, un autre avocat, plaidant pour sa lille, qui demandait une séparation de corps, s'écriait : c Verum est dicere; oui, Messieurs! c'est bien vrai; oui, ma fille est heureuse et malheureuse tout ensemble, heureuse quidem d'avoir trouvé un époux distingué par sa naissance, malheureuse autem de ce que ce gentilhomme a renversé sa fortune par sa mauvaise conduite à mendier son pain, ce pain que les Grecs appelaient àpTov.... > Mais on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer ces citations d'exordes pédants et tout farcis de textes sacrés ou profanes. C'en est assez pour prouver que Racine n'a guère forcé la note, en livrant au rire ce qui était ridicule. Même la poursuite dirigée par Petit-Jean contre le chien Citron ne semble pas trop invraisemblable pour qui songe à tant de procès intentés à des animaux jusqu'au milieu du seizième siècle '. Racine n'eut guère que des visées littéraires. Jugement sur l'ensemble de l'œuvre. — Mais, en imaginant celte bouffonnerie, Racine ne pensait point à notre moyen âge : il voulait tout simplement imiler Aristophane, comme il l'a fait soit dans l'e.vposilion *, soit dans la scène où Léandre, cherchant à con-
1. En 1545, la villo de Saint-Jean en Savoie adressa une plainte & l'officialdo Sai'nt-Jean-de-Mauricnne contre des charançons qui dévoraient les recolles. Interrompue par la disparition des accusés, lallaire resU pendante jusqu'en 158/. Au xviii* siècle, dans une lettre écrite de Naples à Mme d'Epinay, 1 abbo Galiani parle do deux chiens condamnés à mort par autorité do justice, et exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. (Voir lédition des Plaideurs par M. Bernardin.) - . •
■2. Dans l'exposition des Guêpes, on voit doux esclaves, Sosie et Xanthias faire
vertir Perrin Dandin, lui propose de tenir ses audiences en famille, sans sortir de chez lui ^ Ces rapprochements, nous ne pouvons que les indiquer. Sous ces analogies éclateront les différences de conception et d'exécution. Il faut bien dire qu'elles sont à l'avantage du poète athénien, dont la satire sociale a été réduite par Racine aux proportions d'une satire littéraire. C'est du Boileau en dialogue et en action. Signalons à ce propos de légères représailles exercées contre Corneille qu'avait attristé le triomphe à' Andromaque , et qui eut la maladresse de ne pas cacher son chagrin. Les vénérables rides de Don Diègue passent ici sur le front d'un huissier :
Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits.
Corneille se reconnut aussi, non sans colère, dans ce trait de Chicaneau : Yiens mon sang, viens ma fille. — Achève et prends ce sac fut une parodie de ce mot : Achève et prends ma vie.
sentinelle devant la maison de Philocléon, leur maître, qu'ils gardent, par ordre de son fils Bdélycléon, pour l'empêcher d'aller juger. « C'est la passion du bonhomme : s'il n'occupe pas le premier banc au tribunal, il est désespéré.... »
Tous les jours le premier au plaid, et le dernier. (Racine.)
— «... Son coq l'ayant réveillé trop tard, c'est, dit-il, que des accusés l'auront gagné à prix d'argent. »
Il fit couper la tête à son coq, de colère, PoiT l'avoir éveillé plus tard qu'à l'ordinaire. Il disait qu'un plaideur dont l'affaire allait mal Avait graissé la patte à ce pauvre animal.
— Philocléon s'enfuit par les gouttières et les lucarnes. « On bouche, on calfeutre tout; mais lui, il enfonçait des bâtons dans les murs, et sautait d'échelon en échelon comme une pie. » On en est réduit à tendre des filets au-dessus de toute la cour. Alors il s'avise d'un autre artifice; et, nouvel Ulysse, se suspend au ventre d'un âne, pour s'échapper de sa prison. — Rien de plus vif que cette variété d'inventions. C'est comme un jet continu d'étinceJantes métaphores, et de fines parodies.
Un valet manque-t-il de rendre un verre net? Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.