‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 64 sur 133 · I. — Faits uistoriqies · texte numérisé non relu

I. — Faits uistoriqies

Brllannicns fut ano retaiiclie contre Ion d^'trarleiirs d'Aiidromaque. — Perrault a dit en parlant d' Andromuque •

ÉTIDES LITTÉHAIRKS. I. — 17

« Cette tragédie fit le même bruit à peu près que le Cid, lorsqu'il fut représenté ». Le rapprochement était fondé et sert à marquer la seconde grande date de la tragédie française : pourtant l'accueil fait à Andromaque (1667) avait été de l'étonnement plus que de la faveur, car les beautés de cette création déconcertaient le goût régnant. Aussi les détracteurs du poète prétendirent-ils que son talent se réduisait à la peinture de l'amour; et cette opinion s'accrédita si bien que, longtemps après, Mme de Sévigné s'obstinait encore à écrire, à la date du 16 mars 1672 : « Jamais il n'ira plus loin qyii' Alexandre et qn' Andromaque ; il fait ses pièces pour la Champmeslé, ce n'est pas pour les siècles à venir; si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. » — A ceux qui se vengèrent ainsi du talent qu'on ne pouvait lui refuser, en lui déniant celui qu'il n'avait point encore essayé. Racine opposa la double revanche des Plaideurs et de Britannicus. C'est ce qu'attestent ces vers de Boileau :

Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.

(Épîlre VII.)

Oui, à cette génération qui s'opiniâtrait à regretter Corneille et ses Romains, il montra, par la souplesse de ses ressources, qu'il était, lui aussi, capable de mâles accents; et, désertant la mythologie pour l'histoire, il représenta dans la corruption de l'empire ces maîtres du monde dont l'héroïsme républicain avait porté bonheur à son devancier. Un pinceau que sa douceur semblait prédestiner à ne peindre que les nuances de la passion, déjoua donc les prédictions de ses ennemis, en dérobant à Tacite son énergie, sa concision, ses traits rapides et ses sombres couleurs. C'était Albane ou Corrège s'élevant tout à coup à la fierté de Michel-Ange.

La preinîèpe représentation. — Ce fut deux ans après Andromaque, le vendredi 13 décembre 1669, que Britannicus parut pour la première fois sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, devant une assemblée que rendit moins nombreuse la concurrence d'une exécution capitale. A cette soirée assistait Corneille, avec la cabale de ses partisans dispersés dans la salle, « de peur

de se faire reconnaître ». Ils n'épargnèrent pas les censures au chef-d'œuvre. La plus curieuse de toutes est un récit de I3oursault placé par lui au début de sa nouvelle iVArtémisc et PolUmte (1070), qui a l'insigne mérite de nous donner la physionomie de la salle à la première représentation. A l'en croire, des connaisseurs placés près de lui auraient trouvé « les vers fort épurés », mais c Agrippine fière sans sujet, Burrhus vertueux sans dessein, Britannicus amoureux sans jugement, Narcisse lâche sans prétexte, Junic constante sans fermeté, et Néron cruel sans malice ». Il raillait ainsi un ami de Bacine, peut-être Boilcau : « Son visage, qui à un hesoin passerait pour un réperloiic du caractère des passions, épousait toutes celles de la pièce, et se transformait comme un caméléon, à mesure que les acteurs débitaient leurs rôles : surtout le jeune Biilaiinicus, qui avait quitté la bavette depuis peu, et qui lui semblait élevé dans la crainte de Jupiter Capitolin, le toucliait si fort que le bonheur dont apparemment il devait bientôt jouir l'ayant fait rire, le récit qu'on vient faire de sa mort le fit pleurer. » L'entrée de Junie < dans l'ordre de Vesta » lui paraissait un dénoùmcnt de « tragédie chrétienne ». Malgré ce parti pris d"ironie, il se contenta pourtant de dire que « la pièce n'eut pas le succès qu'on s'en était promis ». Notons encore que Corneille, au témoignage même de Bacine qui, dans sa première préface, le désigne clairement, aurait objecté « avec chaleur » qu'on faisait vivre Britannicus et IS'arcisse t deux ans plus (|u"ils n'ont vécu ».

De ces critiques * il ressort qu'il n'y eut point, comme on l'a prétendu, manifestation hostile et chute soudaine. 11 est toutefois certain que cette composition sévère fut d'abord peu comprise par la foule, et disparut après huit ou même cinq représentations dont la froideur irrita cruellement le cœur de Bacine. Mais elle se releva dans la suite, comme nous l'apprenons par sa seconde préface, datée du début de 1676, et obtint à la ville et à la cour un succès qui ne s'est plus démenti.

UoprcsailleM contre le parti de t'oriiellle. — Attribuant linjustice du premier accueil du public aux manœuvres de l'envie, Bacine usa de représailles dans une première préface, où,

1. On les trouvera étudiées par le menu, avec beaucoup d'autres, dans l'exact et agréable ouvrage de M. Deltour, les Ennemis de Racine, 2« partie, chap. tii.

tout en ayant raison, il se donne tort par les allusions blessantes qu'il lance avec amertume à plusieurs tragédies du rival auquel il applique les plaintes de Térence « contre les critiques d'un vieux poète malintentionné * ». Ne va-t-il pas jusqu'à dire : « Que faudrait-il faire pour contenter des juges si diflîciles? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel, et se jeter dans l'extraordinaire.... Il faudrait remplir l'action d'une infinité de déclamations.... Il faudrait représenter quelle héros ivre qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse, de gaieté de cœur 2; un Lacédémonien grand parleur ^ ; un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour * ; une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants ^. »

Hâtons-nous d'ajouter qu'il se repentit plus tard de ce premier mouvement excusable chez un poète qui pouvait écrire avec autorité : « Voilà celle de mes tragédies que j'ai le plus travaillée ».

Dans sa seconde préface, où il se rend cette justice, il adoucit, en effet, ses vivacités juvéniles, et l'édition complète de ses œuvres supprima toutes les récriminations violentes où il avait trop oublié ce qu'il devait à la vieillesse et à la gloire d'un précurseur. C'est qu'on pardonne aisément à un mal réparé. Or Britannicus avait repris son rang, surtout à la cour, où plaisait singulièrement ce grand tableau d'histoire. Ce fut même la première pièce que Louis XIV fit voir au duc de Bourgogne et à ses frères, à Versailles, le 17 novembre 1698. La ville ne resta pas en arrière; et, en 1676, l'universelle faveur dont jouissait cette tragédie justifia le mot de Boileau disant à son ami : « Vous n'avez rien fait de plus fort ».

1. Luscius de Lanuvium, canemi de Térence, aigrement censuré dans ses pn» logues {malevoli veteris poetx...).

'2. Attila (voir acte III, se. \i).

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