II. — ÉTUDR LITTKRAIHE
Lc« sources de Brltannicns; analyse de la pièce. — Le
sujet fut emprunté , pour le fond , an Ireizième livre des Annales, et aussi au douzième, pour nombre de traits caractéristiques des divers personnages. C'est dans le treizième livre que Tacite nous raconte comment le fils de Claude et de Messaline, âgé seulement de quatorze ans, périt empoisonné pai* la ni.iin de Locuste, dans un repas auquel assistaient Néron, sa mère, et Octavie, sa l'emme, sœur de la victime '. Cette haine datait de loin; mais elle venait d'être irritée par l'orgueil d'Agrippine qui, pour venger ses injures et l'exil récent de son aiïranchi Pallas, menaçait de faire valoir les droits de Britannicus. Dès lors, le crime fut résolu. Sénèquc et Burrhus, qui n'en avaient pas connu le projet, continuèrent de servir César. Voilà les faits que l'histoire livre au poète. Voyons le parti qu'il en a tiré.
L'émancipation de Néron et sa lutte avec Agrippine qui lui dispute le pouvoir, tel est le sujet de son drame. Racine sup-
1. < Le poison fut distillé auprès do la chambre de César, ot avec des drogues dont on avait «'prouvé reffet rapide. — Suivant la coutume, les fils des empereurs mangeaient avec les autres nobles do leur 4ge, en présence de leurs parents, à une table séparée, et servie avec moins de magniticcnce. liritannious était à l'une de ces tables. Or un esclave do confiance éprouvait ses mets et sa boisson. Négliger cet usage, ou tuer à la fois Britanoicus et son esclave, c'était faire l'aveu du crime. Voici l'expédient qu'on imagina. On présentai Britannicus, après l'avoir goûté, un breuvage qui n'était pas empoisonné, mais tellement chaud qu'il ne put le boire; et, pour le rafraîchir, on v versa de l'ean froide, saturée d'un poison qui ai,Mt sur le corps du prince avec une telle violence qu'il perdit à la fois la parole et la vie. — Les assistants s'épouvantent; les moins prudents se hâtent de fuir; mais ceux qui voyaient mieux le» choses restent à leur place, /« yeux fixés sur .\éron (resistunt dortxi, Neronem intuentes). Celui-ci, à demi penché sur son lit, no changea point d'attitude; et, comme s'il n'avait rien su, il dit que c'était un accident ordinaire A Britannicus, causé par l'épilepsie dont il était attaqué depuis l'enfance, et qu'insensiblement la vie lui revienilrait. — Ai/rippiue essaya vainement de maîtriser l'erpri'sswn lie SCS traits. Sa fraveur et ral)attenient de son àme éclataient si visiblement qu'on ne pouvait douter qu'elle ne fut aussi étrangère au crime qu'Octavio, la sœur de Britannicus. Kilo comprenait en effet que Néron venait de lui enlever son (icniior espoir, et que c'était là un essai pour uti parricide (parricidii exomplum intclli|;ohat). Quant à Octavie, quoique bien jeune encore, elle avait appris À renfermer en elle ses donlours, ses tendresses, tous ses sentiments. Apres un moment de silence, la gaieté du festin se ranima. > (Tacite, Annale* liv. Xin, cbap. zvi.)
pose que, pour soutenir son crédit, elle médite d'unir Britannicus à Junie, sœur de Silanus qui descendait d'Auguste, et que Claude avait eu dessein de désigner comme son successeur. Par cet épouvantail, elle espère effrayer un ingrat, et reconquérir l'influence quîlui échappe. Mais ses calculs sont déjoués par Néron qui, pris d'une passion subite pour Junie, l'a fait enlever au milieu de la nuit. C'est par ce coup d'éclat que s'ouvre l'action.
Acte I. Agrippine qui a devancé le jour, et attend impatiemment le réveil de Néron pour lui demander raison de cette violence, voit Burrhus sortir de la chambre impériale; elle prétend y pénétrer, elle aussi ; mais, introduits par une porte secrète, les deu.Y consuls l'ont prévenue. Humiliée dans son orgueil, elle éclate en reproches contre le soldat qui lui doit sa fortune, et en abuse pour séparer le fils et la mère. Tout en se justifiant avec respect et dignité, Burrhus lui laisse entendre qu'il serait prudent de ne point hâter sa disgrâce pat" des plaintes impolitiques. Tandis qu'il se retire, elle voit paraître l'amant de junie, Britannicus, tout ému d'un attentat qui crie vengeance. D'un inot, elle lui fait comprendre qu'elle compatit à cette injure, et l'invite à se rendre chez Pallas. Mais le prince est retenu par Narcisse qui travaille à le perdre, tout en ayant l'air d'enlrcr dans ses ressentiments, et de se dévouer aux intérêts de son amour.
Acte II. Averti par le traître, Néron, qui vient de proscrire Pallas, l'âiTie damnée d' Agrippine, fait confidence de sa passion naissante à l'espion qu'il a chargé de tendre des pièges à sa victime. Avec un art perfide, Narcisse flatte des instincts impatients de se déchaîner; il dissipe les derniers scrupules non de la conscience, mais de la peur, et il en fait honte au prince, comme d'une lâcheté. Or le fils d'Agrippine ne demande qu'à se laisser vaincre par le tentateur, ainsi que le prouve la scène suivante, où, déclarant à Junie ses impérieuses tendresses, il lui offre la place d'Octavic, et exige qu'elle ôte tout espoir à Britannicus qui va venir. Bien qu'invisible, il sera présent à celle entrevue; et un mot, un geste, un soupir, un regard qui trahirait ses sentiments à son amant sera un arrêt de mort pour celui qu'elle ne doit plus aimer. Il faut bien, hélas ! obéir à cet
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ordre. Mais ce silence momc va révéler le cœur de Junie, sinon à Uritannicus qui se croit trahi, du inoins h Néron qui saura briser tout obstacle.
Acte Ilf. Les alarmes de Burrhus qui se sent réduit à Timpuisance, la colère d'Af,Tippine prèle à tout oser dans l'intérêt de son ambition, l'imprudence de Britannicus qui ouvre son âme à la mère de Néron devant Narcisse devenu maitre d'un secret dont il sera le délateur, tels sont les préludes de la péripétie qui so produit, quand le jeum' prince est surpris par Néron, au moment même où, tombant aux pieds de Junie, il reçoit d'elle les assurances de sa fidélilé. Sa Hère altitude ne fait que courroucer un rival qui ordonne de l'arrêter, de garder à vue Agrippine, et qui menace Burrhus lui-même.
Acte IV. Vivement engagée par les incidents qui précèdent, l'action se précipite vers le dénoùment, non sans nous tenir en suspens par la mémorable scène où Agrippine, en face de Néron, semble prendre sa revanche, et d'accusée se fait accusatrice. Elle finit par dicter ses conditions de paix, le rappel de Pallas, la liberté rendue à Junie qui épousera Britannicus, et la promesse d'une réconciliation entre les deux frères. Son lils parait consentir k tout, et déjà Burrhus se réjouit de ce retour, lorsque, par un mot d'atroce ironie :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour réloiilTer,
Néron change cette joie en désespoir. Sa vertu tente cependant un suprême effort, et son éloquence réussit à émouvoir, à désarmer le crime. Mais Narcisse, qui lui succède, ne tarde pas à ressaisir sa proie, et son génie infernal demeure le maitre.
Acte V. Britannicus, qui est aisément la dupe des manèges perfides de son frère, s'apprête à entrer dans la salle du festin, et calme les transes de Junie qui craint de se fier à son bonheur. Cependant, à Theure même où l'orgueilleuse Agrippine s'applaudit de son triomphe, le forfait se prépare; et bientôt, au uiilieu d'un tumulte plein d'elVroi, Burrhus accourt éperdu. Il annonce que Britannicus est mort frappé par un coup plus prompt que la foudre. A l'impudence de l'assassin qui ose braver les imprécations de sa mère, on pressent le parricide
prochain. Mais il est privé du fruit de son crime; car on apprend que Junie est entrée dans le collège des Vestales, et que Narcisse vient d'être égorgé par le peuple.
Comment Racine a modiCé les données de l'histoire. —
Dans cette analyse s'entrevoit déjà Fart avec lequel Racine interprète les données de l'histoire, ou les modifie adroitement pour les accommoder aux conditions du théâtre.
S'il fait revivre Narcisse, mort depuis un an, c'est pour l'opposer à Burrhus, comme le crime au devoir, se disputant une conscience, et pour peindre ainsi ces affranchis dont la perversité fut, sous l'Enîpire, l'instrument de tous les attentats. — S'il idéaUse Junie, c'est pour nous ménager encore l'intérêt d'un contraste dans cette vertu dont la pureté même irrite les convoitises de Néron. — Si, par une légère infraction faite à la loi romaine, il ouvre à son héroïne le sanctuaire de Vesta, où l'on ne recevait personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix, c'est par tendresse pour une touchante victime qu'il veut sauver; et la volonté populaire excuse d'ailleurs cette liberté que légitime notre pitié. — S'il ajoute quelques années- à l'âge de Britannicus, c'est pour donner à sa passion plus de vraisemblance. — Voilà comment il amende et corrige la réalité par des retouches qui, tout en respectant le principal, tournent l'accessoire en sources d'émotion.
Où est Pnnité dn sujet? Belle économie de l'action. — Quant à l'unité de ce drame, elle est évidemment dans le caractère de Néron, du « monstre naissant », comme l'appelle Racine avec une insistance caractéristique, dans ses deux préfaces. Racine représente l'éveil d'une âme féroce préludant à sa scélératesse par un noviciat qui en remontre aux vétérans du crime. Dans ce spectacle, la pitié même n'est qu'un mobile secondaire. Car les rôles de Brilannicus et de Junie ne nous touchent qu'en passant; ni l'un ni l'aulre ne portent le poids de l'action. Ils la subissent presque sans lutte. Ils ne figurent que pour aider au développement de la crise morale sur laquelle se concentre l'attention. Pour nous, il ne s'agit pas de savoir si des innocents succomberont, mais d'assister à la lutte du bien et du mal se livrant un suprême combat duquel va dépendre le sort d'un empire et du monde. Ce dessein, qui se poursuit
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avec une logique pressante, s'aclicve dans l'admirable scène ' où Narcisse, après avoir essayé tour à tour refTel de la crainte, de l'ambition, de la vengeance, de la jalousie et de l'amourpropre, finit par remporter l'odieuse victoire dont le signal est ce vers :
Viens, Narcisse, allons voir ce que nous devons faire.
(Acte IV, se. IV.)
Dans le mécanisme de cette tragédie, tous les ressorts s'engrènent donc avec autant de souplesse que de solidité. Un seul épisode a été jugé par quelques critiques inierieur à la dignité tragique : c'est la supercherie de Néron se cachant derrière une tapisserie pour épier Britannicus et Junie. Nous ne partageons pas ce sentiment. Car ne voir là, suivant le mot de Fontcnelle, qu'un « moyen liiiicule et digne de la comédie », c'est trop oublier l'impression de terreur que nous laisse ce guetapens qui sert tout ensemble à peindre la bassesse de Néron, et à créer un danger auquel s'intéressent tous les cœurs. Sans nous arrêter à ces vaines chicanes, prouvons phitùt, par l'analyse des caractères, que Voltaire eut raison d'appeler Britdnnicus « la pièce des connaisseurs ».
LcH rarart<^rrs. \'cron. Prinripanx traitN de na phy« sioiiniiiic liisioriquc. — Puisque la ligure de Néron domine toutes les autres, c'est elle que nous devons considérer d'abord. Si un personnage historique est produit sur la scène, nous e.vigeons qu'il suffise à sa renommée, et cela d'autant plus que son rôle est plus nécessaire h l'action. Dans le cas où il existe de lui un portrait définitif, il faut que la copie ait, comme le modèle, sa vie propre et distincte. Pour apprécier le Néron de Racine, résumons donc les traits sous lesquels il se montre à nous dans l'histoire.
Issu d'une famille où le premier devoir était de paraître un prétendant accompli, façoiuié de bonne heure à celte altitude par les leçons de sa mère, le potit-lils de Germanicus avait aj>{»ris, dès l'enfance, l'art de jouer de sang-froid la comédie de
1. On peut comparer à cette scèao collo de Serlorius^ où CoiDcille mot en pri5soaco Aufide ot l'erpenna, diSjà résolu au meurtre do Sertorius (Sertoriu*) acte IV, se. iv.)
la popularité. Acteur précoce, il ne cessera pas de justifier ce mot qu'il prononçait en mourant : Qualis artifex pereo! (Quel artiste meurt en moi!) Or cet irrésistible entraînement qui le pousse vers le théâtre et le cirque n'est chez lui que le symptôme d'une folie qui sacrifiera tout, même l'empire, à la fureur de remplir la scène du monde, fût-ce par l'impossible et le monstrueux. Dans la frénésie du crime comme de l'orgie, il se sentira toujours en spectacle. Tous ses projets gigantesques, Rome convertie en port de mer, le lac Averne détourné dans le Tibre, l'isthme de Corinthe percé, ces jeux où il fait descendre dans l'arène quatre cents sénateurs et six cents chevaliers, ces débauches effrénées qu'il étale nuit et jour sur l'étang d'Agrippa, ses voyages en Grèce, ces murs de villes démantelées pour donner passage au triomphateur, les magnificences de la maison dorée, sous l'atrium de laquelle s'élève son colosse de cent vingt pieds, l'incendie de Rome contemplé du haut de la tour de Mécène; tout, en un mot, depuis la vanité du poète et du chanteur jusqu'au vertige de son apothéose, révèle en lui l'âme de VHistrion qui met les ressources de la toute-puissance au service de sa formidable manie. Voilà le personnage que fait revivre sous nos yeux ce fameux buste du Louvre •, où, dans son horreur théâtrale et terrible, l'œil enfoncé, les lèvres gonflées par la rage et le mépris, le cou obstrué de graisse, nous apparaît, avec son expression forcenée, ce comédien maître du monde.
Racine n'a Touln peindre qne « le monstre naissant ». — Tel ne pouvait être le Néron de Racine; car il n'en est qu'à ses débuts. Il s'essaye au crime; il fait son apprentissage; et pourtant, il faut qu'en un jour, en quelques heures, dans une action qui ne souffre pas de délai, il soit conduit des dernières contraintes de l'éducation à l'exécrable cruauté qui annonce le parricide. Schlegel observe qu'un drame mixte, où la dignité continue n'est pas nécessaire, pouvait seul représenter dans tout Son développement le bateleur frénétique et lâche qui se fera gloire de réciter des vers d'Homère dans les angoisses de la mort. Mais ce n'était pas là la pièce à faire, du moins pour