‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 66 sur 133 · Salle des Anliqucs. n · texte numérisé non relu

Salle des Anliqucs. n

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Racine. Ce sombre avenir, nous l'entrevoyons, en effet, chez celui qu'il dclinit, dans sa seconde préface : « un monstre naissant, mais qui n'ose encore se déclarer et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions ».

Si quelques-uns reprochèrent au Néron de Racine trop de bonté, ce fut donc pure méprise. Car e les semences de tous ses crimes » se trahissent déjà dans une atrocité qui, pour être tranquille, réfléchie, et en quelque sorte naturelle, n'en doit paraître que plus profonde. Elle éclate dans l'imperturbable sang-froid de ses perfidies, dans ses ruses raffinées, dans le mensonge de ses feintes caresses, dans la comédie de tendresse filiale où il semble vraiment faire de l'art pour l'art. Parmi les traits qui révèlent l'abime de sa noirceur, signalons surtout limpassible sérénité avec laquelle il confie à Burrhus le projet du fratricide. Se démasquer ainsi sans nécessité, devant un homme de bien, prouve qu'en lui toute conscience est déjà morte. Ce qui serait ailleurs défaut devient ici beauté de premier ordre; car l'impudence d'un tel aveu nous apprend que l'empoisonncmenl d'un rival, fùt-il un frère, est pour Néron un acte de bonne politique; il sera tout étonné qu'un autre puisse y voir un crime.

L'amour même n'apprivoise pas la bête féroce; car, en elle, il est aussi effrayant que la haine. S'il se combine avec les empressements de la courtoisie et les élégances de l'esprit, riiisloire autorisait Racine à transformer ainsi un contemporain de Pétrone: et cette galanterie ne nous empêche pas de reconnaître le tyran à son ironie subite et sèche, à ses obscures menaces, à son insensibilité devant toute prière, à sa barbarie impérieuse et hautaine. C'est donc bien ici le comédien qui, plus tard, écoulant la furieuse invective de sa mère, sourit, arrange les plis de sa toge, semble se rèsiguer comme à un discours officiel, trouve peut-être qu'elle parle avec art, puis, la transperçant d'un mot avec une froide politesse, mêle le mépris à ses soumissions apparentes, se donne le plaisir de simuler la tendresse ou l'humilité, et, tout en préméditant un assassinat, goùle par avance le frisson de terreur dont il accablera la superbe Agrippine. En résumé, selon le mot de M. Nisard, le Néron de Racine prépare au Néron de Tacite et le rend plus vraisemblable.

Agrippînc; sa biographie; sa physionomie historique. — ■

lien est de même d'Agrippine; aussi le plus sûr commentaire de son rôle tragique sera-t-il son histoire.

Née à Cologne, l'an 16 de l'ère chrétienne, fille de Germanicus, elle tenait de sa mère une âme indomptable, de son père, le désir de plaire, de Julie, son aïeule, l'orgueil et l'audace, d'Agrippa, son grand-père, une énergie plébéienne, le sens des affaires et le génie du gouvernement. La vie des camps, des révoltes, des victoires, un retour triomphal, des voyages en Germanie et en Syrie, la mort dramatique de Germanicus, le cortège de ses cendres promenées à travers le monde par la noble veuve du héros, des persécutions subies avec une amertume vindicative, telles furent les impressions de son enfance et de sa jeunesse.

Rendue orpheline par le poison et l'exil, mariée à douze ans par Tibère à Domilius Ahénobarbus — dont l'humeur farouche était redoutée de Rome entière, qui avait tué un affranchi, crevé l'œil d'un chevalier, écrasé sur la voie Appienne un enfant lent à éviter son char et qui fut accusé d'inceste avec sa sœur Lépida, — elle donna le jour, après neuf ans de mariage, à Néron dont elle avait salué le sinistre horoscope, de ce mot : Qu'il me tue, pourvu qu'il règne! Appelée par son frère Caligula à partager sa grandeur, ses débauches et ses honneurs divins, puis reléguée par lui dans l'île Pontia, elle ne plia pas sous cette disgrâce, mais se mit à écrire ses commentaires, pour réveiller l'intérêt passionné qu'inspirait aux Romains le sang de Germanicus.

L'avènement imprévu de Claude vint lui rendre la liberté, le séjour de Rome, ses biens, son fils, et la faveur publique. Mais instruite à la prudence par la mort de sa sœur Drusille, silencieuse et retirée, elle suivit d'un œil patient et prévoyant les intrigues d'une cour où des liens criminels ménagèrent à la fille de Germanicus le dévouement de Pallas, d'un esclave affranchi. Après le meurtre de Messaline, ce dernier sera le négociateur du contrat qui l'improvise enfin Impératrice.

Dès lors, son ambition aura la rectitude d'un trait qui va droit au but. Étant la garantie de sa fortune, Néron est fiancé à Octavie, adopté, fait prince de la jeunesse, et confié à Sénèque

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et Burrhus, qui rassurent le parti des honnêtes gens, en dépit (le quelques crimes jugés nécessaires, entre autres le meurtre et l'exil de deux rivales, Lollia Paulina et la belle Calpurnia.

Cependant, elle tient dans sa dépendance absolue, et n'accueille que d'un visage menaçant et sévère {tintci et minaci vuUu) le fils qui régnera sur Rome, à condition qu'elle règne sur lui. En attendant, tout, dans l'Empire, obéit ou cède à sa main virile. Elle est proclamée Augusta, comme Livie : elle reçoit les hommages du sénat; elle parait dans Rome montée sur un char semblable à ceux qui servent aux statues des dieux; elle donne audience aux ambassadeurs; elle fonde une colonie qui porte son nom, Cologne {Colonia Agr^ppina) ; revêtue d'une chlamyde d'or et d'un paludamentum qui l'assimile à un chef d'armée, elle préside à des jeux où combattent deux flottes et dix-neuf mille condamnes.

Pourtant, un ennemi lui fait ombrage : c'est Narcisse qui reste debout, veille sur Britannicus, et a su capter la confiance d'un vieillard. Ce péril, il faut donc le conjurer au plus lot. Aussi, tandis que l'affranchi va traiter sa goutte aux eaux de Sinuesse, Agrippine profile-t-elle de son absence pour faire -ervir à son auguste époux un plat de champignons préparés par Locuste, et que Néron appelle en riant le mets des dieux, puisqu'il assure à l'empereur une prochaine apothéose.

Tandis que cette apothéose mêlée de quolibets est décernée au César défunt, le mot d'ordre donné, le soir même, aux prétoriens est : « La meilleure des mères ». Le nom d'Agrippine accompagne celui de son fils dans les lettres écrites aux peuples et aux rois. Le sénat se réunit au Palatin, pour qu'elle puisse assister à ses séances, à peine cachée, pour la forme, par un rideau. Dans Rome, son fils suit à pied sa litière. Instituée prêtresse de Claude, gardée par une cohorte germaine, elle frappe à son effigie des monnaies où les deux têtes de la mère et du fils figurent tantôt de profil, tantôt aflVonlées. Sur la face, elle est appelée Agi'ippine, femme du divin Claude, mère de Néron, tandis que Néron, fils du divin Claude, est nommé seulement sur le revers. Partout, la tête du prince est petite, rajeunie; ce n'est pas celle d'un jeune homme de di.v-scpt ans,

mais d'un enfant dont on voudrait perpétuer la minorité aux yeux du monde K

Évidemment, elle se croit sûre de son fils; il n'est que le premier de ses sujets. Mais une implacable justice tire son châtiment de son espérance même : cor elle perdra la puissance et la vie par la propre main de celui qu'elle a poussé au faîte pour y monter avec lui. L'ingratitude de Néron avait d'ailleurs eu pour prélude une sorte de coalition tacite et universelle contre l'omnipotence d'Agrippine.

Dans cette guerre sourde, puis déclarée, qui prépare sa mort par sa chute, nous la voyons tour à tour souple et menaçante, feignant un instant la résignation pour éclater plus violemment, mêlant la ruse à la colère, la prudence à l'audace, se faisant craindre d'autant plus qu'elle craint davantage, jusqu'au jour où, privée de tout honneur, reléguée loin du palais, abreuvée d'insultes, prisonnière dans la maison d'Antonia, où la poursuivent les vers injurieux que fait chanter César autour de ses jardins, elle tient ferme encore, seule contre tous : et son intrépidité ne se démentira pas, même dans cette nuit expiatoire où, devant le glaive du centurion, elle se condamne en désignant à ses coups le sein qui a porté Néron, avec ce mot : Ventrem feri (Frappe au ventre).

L'Aggripine de Racine. — Telle nous l'offre Tacite, telle aussi nous la montre Racine, surtout dans cette scène où, faisant la revue de ses crimes, qu'elle semble absoudre par l'accent maternel, on la voit feindre une affection que son cœur ne ressent pas :

Si vous le souhaitez, prenez encor ma vie, Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

(Acte IV, se. ii.)

1. Le plus beau buste d'Agrippine est celui du Musée de Naples. La tête est SI virile que, sans les flots de cheveux, on ne reconnaîtrait pas uno femme Les muscles du cou et les clavicules sont accentués comme chez Ihomme L œil est ferme et fixe sous Taxe profond du sourcil; le nez un peu tombant la pointe marquée, le visage réfléchi, les pommettes saillantes, la bouche encadrée par un ph sévère qui part du nez, le menton mâle, net, inflexible : tout est robuste, éprouvé. Le profil est altier et majestueux

Quelle adresse dans ces vers qui donnent à rinlimidation le ton de l'amilié? Mais dès que Néron, plus habile encore à dissimuler, lui a dit :

Eh bien donc, prononcez. Que voulez- vous qu'on fasse?

(Acte IV, se. ii.)

aussitôt le ressort comprimé reprend toute sa force, tout son orgueil lui revient, la voilà qui dicte des lois; et, comme enivrée de sa victoire, elle s'écriera bientôt :

Déjà de ma faveur on adore le bruit.

(Acte V, se. in.)

La nature féminine se décèle dans cette impatience t d'abuser du pouvoir avant même de l'avoir reconquis ' »; c'est aussi le calcul d'un politique : car son intérêt est de faire croire au crédit dont elle douterait. Mais l'analyse de ces nuances nous entraînerait trop loin. Bornons-nous donc à dire qu'Agrippine est le digne pendant A'Athatie. Un tel éloge suffit à tout.

Britannk*n$, la viciime dési^^nce. — Les personnages secondaires n'ont pas droit à moins d'attention. Sans doute la passion ingénue que traverse la jalousie de Néron n'est ici qu'un moyen de mettre en jeu les deux principaux caractères, et par conséquent un ressort accessoire, car les maux dont souffrent Britannicus et Junie ne viennent pas de leur propre cœur : l'obstacle est extérieur : ils sont sûrs l'un de l'autre; et voilà pourquoi l'élément tragique ne procède pas de leur passion. Néanmoins les scènes émues que nous devons à l'épisode de leur pur amour tempèrent l'austérité d'un sujet qu'il était bon d'attendrir par la douceur d'une note plaintive. Ces deux amants ont d'ailleurs une pliysionomie dont l'expression nous enchante.

Généreux et téméraire, victime désignée qui court à sa perte Britannicus est bien le prétendant idéal d'un temps où les Romains en sont réduits à n'adorer comme de bons princes que ceux qui meurent avant l'âge. Il justifie ce mot de Tacite : « Rome est destinée à des amours courtes et malheureuses ». Quand Néron le surprend aux pieds de Junie, on aime chez son

1. Voir l'étudo de M. Nisard dans son Histoire de la littérature française • sur los trois passions principales dos femmes dans Racine >, liv. III, cbap. vm, § 7.

généreux rival la vivacité libre et fière qui rend si pathétique une situation voisine de la comédie. Devant le maître de l'Empire, son attitude est assez digne pour que tout l'avantage lui reste, et que, dans ce conflit, loin d'être écrasé par l'ascendant du rang suprême, il humilie l'orgueil féroce d'un tyran jaloux. Le poison de Néron a donc bien servi sa mémoire, protégée désonnais par la mélancolie et la sympathie inhérentes aux espérances brisées dans leur fleur ; car, s'il eût vécu, les ombrages d'un maitre ne lui eussent permis qu'une vertu, l'obéissance inerte d'un cœur pusillanime et inférieur à sa fortune. Junie; l'héroïsme discret de l'aïuante. — • Quant à Junie, que Sénèque appelle feslivissima omnium puellarum {la plus enjouée des jeunes filles), c'est une des charmantes sœurs d'iphigénie, de Bérénice et.de Monime. Entre elles, l'air de famille est la grâce timide d'un sentiment contenu et voilé. Mais des différences les distinguent. Tandis que Bérénice et Monime, qui sont reines et maîtresses de leurs destinées, se sentent libres de se donner ou de se refuser, Iphigénie et Junie, qui dépendent de leurs familles, subissent des résistances et des obstacles. Si la tendresse de l'une est combattue par l'obéissance filiale, l'autre doit faire mystère d'une inclination dont l'aveu peut être un arrêt de mort pour le rival de Néron ; car Britannicus n'est point un Achille, un roi victorieux et puissant, mais un prince dépossédé dont la faiblesse est enveloppée de mille périls. Aussi dans son amour entre-t-il une pitié généreuse :

Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse,

Et n'a pour tous plaisirs, Seigneur, que quelques pleurs,

Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

(Acte II, se. m.)

Elle ose à peine s'avouer à elle-même une passion inquiète et entourée de pièges. Elle la dérobe à des regards jaloux; elle use de détours, elle se persuade qu'elle aime par respect pour la volonté du père de Britannicus, et par déférence pour Agrippine. Elle n'en a pas moins le courage du sacrifice. Quand elle refuse le trône, du ton le plus modeste, sans faste, sans bravade, en sujette respectueuse, en suppliante dont l'unique souci est de sauver son amant, son langage ferme, décent et

ingénu a des mots sublimes dans l'ordre des pensées délicates et tendres. Héroïque sans le savoir, elle concilie donc toutes les convenances.

Si plus tard, lorsque son désespoir cherche dans la vie religieuse un refuge et un abri, elle nous rappelle Versailles et le siècle des La Vallière plus que le palais des Césars, qui serait assez ingrat pour s'en plaindre? Oui, elle est plus chrétienne que païenne. En fait, comme l'observe l'abbé du Bos, Junia Calvina , l'original de Junie , alors e.vilée, et qui ne revint à Ronio qu'après la mort d'Agrippine, n'était point une jeune lille modeste et timide, fuyant le monde et la cour. Sept ans avant la mort de Brilannicus, elle avait épousé Lucius ViloUius, fils ou favori de Claude, et frère de celui qui fut plus tard empereur. Sa vertu même était un peu suspecte. Elle avait un air d'ctourderie et de vivacité qui prêtait à la médisance ou à la calomnie. Décora fuit et procax (liv. XII, chap. iv), dit l'historien, c'est-à-dire : belle et effrontée, comme traduit intrépidement l'abbé du Bos. Mais louons un anachronisme qui nous vaut ce type e.xquis de candeur et de grâce.

Burrhus, la conscienL*e. — Il nous reste à dire un mot sur iUirrhus. On sait que Sénèque et lui furent les précepteurs donnés à Néron pour le couvrir de la renommée qu'ils devaient l'un à l'éloquence dont il parait la vertu, l'autre à l'intégrité de ses mœurs. Rome appela le lustre d'or les cinq années de cette régence trop courte pendant laquelle, entre Agrippine impuissante et Néron contenu, régna le parti des honnêtes gens. Après avoir protégé le fils contre les embûches de sa mère, Afranius Burrhus défendit la mère contre l'ingratitude de son lils.

Quand elle fut dénoncée par Lépida, il se porta garant de son innocence ou de son châtiment, et fit lui-même la visite domiciliaire qui désarma Néron. Mais il eut l'étrange et coupable faiblesse de venir, à la tête des tribuns et des centurions, assurer de sa fidélité Néron bourrelé de remords et de craintes dans la nuit qui suivit sa première tentative de parricide. Néanmoins ce soldat, s'il dilTère sensiblement, dans l'histoire, du héros de vertu qu'il est devenu dans Racine, laissa un nom plus pur que celui de Sénèque, chez lequel perce trop le courtisan, et tTiDRS LirrKiivinrs. i. — 18

qui, de faiblesse en faiblesse, finit par descendre jusqu'à l'apologie du parricide.

Racine était donc autorisé, dans une certaine mesure, par l'histoire, à personnifier en Burrhus la conscience et le devoir; et ce qu'il faut admirer c'est l'art qu'il y a employé. Sans ostentation, avec un courage bienséant, qui évite d'offenser et ne craint pas de déplaire, il dit également la vérité à l'ambition d'Agrippine, dans laquelle il respecte la mère de César, et à la scélératesse de Néron , dont il ménage pourtant la dignité suprême. Malgré le calme de sa tenue, son éloquence n'en sera pas moins pleine d'une véhémence qui entraîne, et d'une chaleur qui pénètre, lorsqu'il recule épouvanté devant le crime qu'il veut prévenir. Nous ne lui reprocherons alors que trop d'illusions, puisqu'il est encore plein d'espérance, et croit à une réconciliation prochaine. Mais l'optimisme est le faible des âmes loyales, aussi n'en devons-nous pas médire.

I^arcissc, le tentateur. Rôle fies affranchis sons l'Empire» — Il fallait un art bien sûr de lui-même pour opposer de si près à la vertu de Burrhus le contraste de Narcisse et de sa perversité. Car le mépris n'a rien de tragique; on a même prétendu, bien à tort selon nous, interdire à la scène, comme révoltants, des personnages tels que le Félix, le Prusias et le Maxime de Corneille. Mais Racine et Corneille justifient leur emploi de ces personnages antipathiques par les ressources qu'ils en tirent. Ici, d'ailleurs, le rôle est autorisé par l'avènement de ces affranchis * qui furent les ministres des Césars. Grecs, Syriens, Asiatiques, appartenant à des races fines, élégantes et promptes à tout oser, ils devenaient pour l'Empereur secrétaires, intendants, compagnons de travail, de jeu, de table, et de plaisirs; ils pourvoyaient à ses vices, el, laissant aux familles illustres les apparences du pouvoir, en possédaient la réalité. Car le prince était à leur merci. Commodes par leur bassesse, utiles par leur intelligence, nécessaires par leur droit de familiarité, charmants par leur corruption, lettrés, actifs, hardis, rompus aux affaires et aux intrigues, ils vendaient les

1. Après six ans de services signalés, un esclave pouvait être affranchi. Ces nouveaux citoyens étaient exclus des charges curulcs.

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charges, les gouvcrncnienls, les grâces et la justice; ils confisquaient, ils proscrivaient; bref, ils organisaient la ligue du mal public.

Tel lut Pallas, le financier fastueux, galant et séducteur, dont l'orgueil ne connut plus de bornes, quand le sénat l'eut fait descendre des rois d'Arcadie. 11 ne commandait à ses esclaves que du geste, en détournant les yeux; il ne daignait pas saluer les patriciens, lorsqu'ils se courbaient vers lui. Lors du mariage d'Agrippine, il rciusa fastueusemcnt un don de quatre millions, en disant qu'il était heureux de sa pauvreté. Or, quand il fut tué par Néron, il laissa soixante millions de notre monnaie. — Tel fut aussi Narcisse que l'histoire nous dépeint triste, laborieux, assidu, épargnant à Claude tout souci d'affaires, le suivant au sénat, dans les jugements, lui résumant la cause quand il venait de s'endormir, toujours prêt à le souffler, à l'avertir, à le contenir, mais surtout avide d'honneurs et d'argent. Dans la rue, il se faisait escorter par les consuls; pour s'enrichir, il entreprit les travaux du port d'Ostie et du lac Fucin; son trésor surpassait ceux des rois de l'Orient.

Tout en personnifiant en lui cette aristocratie de valets pour lesquels l'Empire fut une curée, Racine a fait de ce personnage une création égale à Tlago de Shakespeare. Lisez en cllet la scène IV de l'acte IV, où, délivrant Néron des dernières craintes qui le retiennent, et l'attaquant par toutes ses faiblesses, Narcisse réveille le tigre et le lance sur sa proie. Cette révolution morale vous paraîtra vraisemblable, naturelle et nécessaire, tant le poète a fait un miracle d'adresse dans ce chef-d'œuvre qui rend visible aux yeux la défaite d'une âme, c'est-à-dire lidée-mèrc de celte tragédie dont le principal personnage est la conscience '.

1. Il faut on lire l'exccllcnto analyse dans Laliarpo {Lycfe, t. V, 2» partie liv. III, chai), m, section 2), qu'on a grand tort do no plus guère consulter, surtout sur lo thëàtro du .\vu" et du xviii« siècle.

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