‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 67 sur 133 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Succès d'attendrissement. Résistance de IHnie de Sévîgné. de Saint-É\xeniond. Dissertation de Tabbé de Villars. Réponse de Subligny. « Tite et Titns ». — 11 faut être aveugle pour oser dire que Racine n'a pas su varier ses sujets et ses couleurs ; car chacune de ses œuvres nous ménage une surprise. Bérénice en est une nouvelle preuve.

Cette pièce parut à l'Hôtel de Bourgogne, le vendredi 21 novembre 1670, une semaine avant la tragédie de Corneille, Tite et Bérénice^ que la troupe de Molière représenta, le 28 novembre de la même année. Le plus jeune des deux concurrents avait pris les devants, et ses acteurs eurent pour eux la supériorité du talent. Six ans plus tard, en 1676, Corneille attribuera son échec au jeu de ses acteurs. Lorsqu'il supplie le roi de faire jouer ses dernières pièces, il dit :

Agésilas en foule aurait des spectateurs, Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.

Tite et Bérénice se traîna péniblement jusqu'à la vingt et unième représentation. La tragédie de Racine fut aussi applaudie à la trentième qu'à la première. Il suffit de rappeler, à ce propos, que le rôle de Bérénice fut joué dans la tragédie de Racine par la Champmeslé, dont La Fontaine a dit que sa voix charmante « allait droit au cœur ». Ce fut un biùUant succès, et l'approbation du roi entraîna celle de la cour. « Monseigneur, écrit Racine dans sa dédicace dédiée à Colbert, vous avez été témoin du bonheur qu'elle {Bérénice) a eu de ne pas déplaire à Sa Majesté. » Si Monsieur n'y prit pas autant de plaisir que son frère, le grand Condé l'honora de ses louanges, et lui appliqua spirituellement ces deux vers prononcés par Titus :

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois.

(Acte II, se. ii.)

BERENICE. tn

Malgré cette unanimité d'applaudissemonts, il se trouva pourtant quelques spectateurs réfractaircs à l'admiration, même parmi les amis du triomphateur. Au dire de Tabbé du Bos, Boileau aurait été de ces derniers, déplorant que Racine se fût « consumé sur un sujet aussi peu |)ropre h la tra;,'édie », et regrettant de n'avoir pas été à portée de le dissuader de promettre qu'il le traiterait : mais eût-il réussi à empêcher Racine d'écrire une tra^'édie commandée par une princesse du sang et qui lui offrait un thème si bien fait pour son délicat génie? Ce qui excuse d'ailleurs un juge trop sévère, c'est qu'en ces questions où il s'agit de sentiments tendres la compétence lui faisait peutêtre défaut. Chapelle non plus ne put retenir une épigramme, et un jour qu'on lui demandait son avis, il se contenta de répondre par ces deux vers de la chanson :

Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie.

Cette critique sent le voisinage des cabarets où fréquentait si volontiers l'incorrigible buveur.

A plus forte raison se produisit-il une assez vive opposition dans le camp de Corneille et de ses partisans. Cette foi», Mme de Sévigné n'eut pas une larme pour Bérénice. Quant à Saint-Evrcmond, qui était d'un âge à ne plus guère comprendre les folies de l'amour, il ne put compatir au désespoir de Titus, et dans son opuscule sur les Caractères des Tragédies, nous lisons : « Chez le Titus de Racine, vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la douleur ». Il est vrai qu'il ne se montra pas plus indulgent pour le héros de Corneille. 11 l'accusa t d'aller, contre la vérité et la vraisemblance; ruinant le naturel de Titus et le caractère de l'empereur, pour donner tout à une passion éteinte; c'est vouloir que ce prince s'abandonne à Bérénice comme un fou, lorsqu'il s'en défait comme un homme sage ou dégoûté. » Après les escarmouches vint le combat. Il y coula des flots d'encre. Paurmi les libelles ' qui firent du bruit, signalons la dissertation de l'abbé de Villars, que Mme de Sévigné jugea « fort plaisante et fort spirituelle », malgré € cinq ou si.x

1. C'est ainsi que Racine appelle la lettre do l'abbé Montfaucon de Villara.

petils mots qui ne valent rien du tout », C'était traiter avec beaucoup d'honneur les chicanes d'un pédant qui vit dans les plus belles scènes « un tissu galant de madrigaux », et accusa Bérénice d'apostasie, parce qu'étant juive elle voulait épouser un païen : « La juive, dit-il, ne parle plus que des dieux et des immortels; ayant oublié Dieu, elle en oublie la loi et se résout à mourir en désespérée. » En damnant celte impénitence finale, le perfide abbé terminait sa diatribe par celte insinuation malveillante : « Antiochus n'est introduit que pour donner un rôle ennuyeux et vide au mari de la Champmeslé ». Ce trait toucha le poète à l'endroit sensible, comme on s'en aperçoit à l'amertume de sa seconde préface, où son mépris égale sa colère : « Je lui pardonne, dit-il, de ne pas savoir les règles du Théâtre, puisque, heureusement pour le public, il ne s'apphque pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne veut pas dire un mot sans plaisanter. » Puis, il le relègue parmi « ces quatre ou cinq petits auteurs infortunés » qui espèrent « qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur vie ». Mieux eût valu peut-être ne pas relever des critiques dépourvues de tout crédit, et dont les bévues ne méritaient que le dédain du silence ou de l'oubli.

Nous ne suivrons pas dans tous ses incidents une polémique aussi monotone qu'impuissante. Il sérail fastidieux d'analyser en détail la réponse faite à l'abbé de Villars et à ses deux lettres par un anonyme auteur de la Folle Querelle, lequel serait Subligny s'il faut s'en rapporter aux historiens du Théâtre français. Mentionnons seulement une facétie bouffonne imprimée à Utrecht, en 1673, sous ce titre : Tite et Titus, ou les Critiques sur les Bérénices. C'est un badinage dont le cadre rappelle les Dialogues des morts de Lucien. La scène se passe au Parnasse. Les héros des pièces rivales viennent au Temple de Mémoire porter plainte au tribunal d'Apollon conlre un imposteur qui a volé leur nom à chacun d'eux. Ils se sont pourvus d'avocats. Thalie défend la cause de Corneille, et Melpomène celle de Racine. Après enquête et plaidoiries contradictoires, Apollon, qui a vainement essayé de les réconcilier, se décide à les renvoyer dos à dos par une sentence qui condamne l'une et l'autre

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partie. Il traite Bérénice do conreuae, et Tile de fripon, de traître. 11 tance, verlcnn'nt le galimatias de Corneiilo. Racine est plus ménagé par raulenr inconnu de cette fantaisie parfois plaisante, souvent triviale. Plus tard encore, le 11 octobre 1C83, les Italiens donnèrent une parodie de Bérénice, dans une farce intitulée Arlequin Prolée. Le (ils de Racine dit en ses Mémoires que son père eut l'esprit d'en rire, comme les autres, mais qu'il en conçut un vrai chagrin, et que c'était dans de pareils moments qu'il se dégoûtait du métier de poète, et qu'il faisait résolution d'y renoncer. Mais Louis Racine oublie que son père avait déjà renoncé au théâtre. Dans celte farce — dont l'auteur était un spirituel conseiller au parlement de Rouen, Nolatid de Fatouville, auteur de VArlequin Grapignon, dont nous avons parlé à propos des Plaideurs, cl lV une Précaution inutile qui sera un des modèles du Burbier de Séville — , Arlequin infligeait à Bérénice € une rime indécente » et s'égayait surtout aux dépens du confident Paulin. Ce nom finit par être célèbre dans la farce italienne. La raillerie : Quel Paulin! Quelle béte! tendit à passer ea proverbe.

•logement d« Voltaire et de ItoiiNseaa. — Nous devons rappeler aussi le jugement de Voltaire déclarant que c cette tragédie à l'eau de rose » est une simple églogue, et formulant cet arrêt : « Si on avait proposé un tel sujet à Sophocle ou à Euripide, ils l'auraient renvoyé à Aristophane. L'amour qui n'est qu'amour ne semble fait que pour la comédie ou la pastorale. > Ces rigueurs n'ont pas été ratifiées par la postérité; car si les larmes sont le plus sur des éloges, l'attendrissement public n'a pas cessé de justifier la prédilection de Racine pour une œuvre qui, par sa grâce et son enchanteresse douceur, mérite, selon le mot de M. Paul Mesnard, d'être appelée l'^sther de son théâtre profane.

Tandis que ce sujet parait à Voltaire mesquin et stérile, J.-J. Rousseau, dans sa Lettre à (TAlembert, reconnaît la séduction d'une peinture touchante; mais il voit un péril moral dans ces sympathies qui conseillent l'indulgence pour le-^ faiblesses de la passion. « On tremble, dit-il, que Bi-rénice ne soit rf-nvoyée,... chacun aurait voulu (jue Titus se laissât vaine-u, mémo au risque de l'en moins estimer... Ln reine part, san.' le

congé du parterre ; l'empereur la renvoie invitus invitam, on peut ajouter, invito spectatore. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti : tous les spectateurs ont épousé Bérénice. » Ce blâme oublie trop un dénoùment héroïque où le devoir triomphe de l'amour. Mais Racine ne se serait nullement plaint d'une pareille censure : elle l'eût charmé comme un hommage rendu à son génie.

Occasion de la pièce. Henriette d'Angleterre et Bérénice. Titus et Lonis XIV. Marie de Mancini. Allusions voilées. — Tous les historiens littéraires ont raconté l'occasion du duel dramatique dans lequel un caprice d'Henriette d'Angleterre engagea le glorieux vétéran de notre scène et son jeune rival. MeuLj par Dangeau, courtisan accompli, la négociation fut si discrète que l'un au moins des deux antagonistes, et justement celui qu'il eût été charitable d'en avertir, ne se douta pas du piège. Si le complot eut l'intention d'assurer la défaite d'un poète qui ne plaisait pas à la nouvelle cour, la malicieuse princesse rie jouit pas de la victoire qu'elle avait préparée; car elle succomba victime d'un mal subit, trois mois avant l'apparition du poème qu'elle venait d'inspirer. Ce deuil cruel fut une des causes qui contribuèrent à un succès d'émotion qu'on ne saurait comprendre, si on ne restituait le milieu qui l'explique, et les circonstances qui en furent l'à-propos. Plaçons donc le tableau dans son jour favorable, et soulevons le voile des allusions qui s'y croisent en tous sens.

Il en est une fort délicate, et sur laquelle on ne saurait pourtant se taire, bien qu'il convienne d'y toucher avec réserve. Nous voulons parler de l'intérêt secret et tout personnel que put avoir Madame à suggérer l'idée de ce drame intime. Il est certain qu'il y eut un penchant mutuel entre des cœurs séparés par le devoir. Outre l'assertion formelle de Voltaire, qui a bien son prix, au moins comme écho direct de la légende, les Mémoires de Mme de la Fayette ne laissent guère de doute sur cette inclination que la raison finit par étouffer. Après un moment de vertige, tous deux reculèrent effrayés devant l'abime, mais non sans une de ces tristesses confuses dont l'amertume niilée de douceur se prête si bien à la poésie. Est-il donc téméraire de supposer que la gracieuse princesse prit un plaisir

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d'innoconte coquetterie à s'enchanter de son rêve, à en ressaisir riirtivement la lointaine vision, et à consoler ainsi un regret mélancolique? Sans doute ces arrière-pensées ne durent pas être exprimées; mais Racine était assez lin pour soupçonner ce qu'il avait l'air d'ignorer, et se faire, sans conlidence reçue, l'interprète adroit d'un souhait mystérieux qu'il allait idéaliser. En acceptant son sujet d'une telle main, il aurait donc deviné des vœux qui ne s'exprimaient point, et n'en aurait répondu que plus sûrement à une attente qui se gardai^ hii'u d'avouer son désir. Ces sentiments ne l'urent-ils pas publiés, en «juelquc sorte, aux yeux de toute la cour, par la mort de ccllo qui, dans le dernier adieu, eut le droit de dire à Monsieur : < Je ne vous ai jamais manqué » ? El n'y eut-il pas dans l'éloquence contenue de cette protestation, pour des spectateurs clairvoyants, une lueur rapide dont s'éclaira tout à coup ce roman de tendresse et de sacrifice"? Sous la Bérénice de l'histoire sembla revivre pour eux l'àme charmante dont ils pleuraient la perte.

Mais, en admettant que Racine n'ait pas voulu songer à la duchesse d'Orléans, on ne contestera pas du moins que sa pièce évoque tout naturellement le souvenir de cette heure historique où Louis XIV entendit Marie de Mancini s'écrier : < Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars ». Ce soupir n'a-t-il pas été traduit dans ces vers :

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!

(Acte rV, se. v.)

Vous m'aimez, vous me le soutenez;

Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!

(Acte V, se. v.)

De ce côté-là, l'erreur n'est plus possible. Oui, nous imaginons que si la nièce du cardinal vit jouer Bérénice, elle se sentit défaillir, quand l'amante de Titus disait :

Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire ?

(Acte V, se. v.)

Henriette (l'Angleterre était, dès l'enfance, amie de Marie d". Mancini. Il y eut dans ce souvenir comme un mot d'ordre

donné. Un poète courtisan a l'oreille fine. D'autre part, si Mlle de la Vallière ne fit pas un ingrat, Louis XIV dut la reconnaître aussi dans ces vers :

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche? Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien. Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.

(Acte II, se. IV.)

Bossuet lui-même, dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse, devant un auditoire religieux, n'avait pas cru que ces anecdotes de cour fussent au-dessous de la dignité qui convient à la chaire; car il avait dit : « L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde. 11 peut bien y soulever des tempêtes, et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques. Mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. »

Enfin, il n'est pas moins manifeste que Titus fut pour tous les yeux la vive image du souverain que les Quinault, les Benserade et autres rimeurs d'opéras ou de ballets adoraient comme un dieu, sous maint déguisement mythologique. C'est lui que Bérénice glorifiait en plein théâtre lorsque, célébrant

Ce port majestueux, cette douce présence,

elle s'écriait d'un cœur enthousiaste :

Ciel! avec quel respect, et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi! Parle : peut-on le voir sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître *?

(Acte I, se. y.)

1. Bcnserade avait dit, en 1669, dans le Ballet royal de Flore :

Avec étonnement l'univers lo remarque :

Comme un pilote expert, il sait mener sa barque. Ses moindres actions le découvrent d'abord, Et l'on n'a pas grand'peinc à chercher lo monarque. On le trouve à sa mine, à sa taille, à son port. Le ciel lui réservait ce degré de puissance; Quand même par le sang il no l'aurait point eu, Tout se serait rangé sous sou obéissance. Et le sceptre eut été lo prix de sa vertu, S'il ne l'avait reçu du droit de sa naissance.

Voilà ce que le lecteur ne doit pas perdre de vue, s'il veut appiécier toute ropporliinité d'une «euvre dont l.i f^ràce honore l'époque autant que le poète. Elle est inséparable de ces années radieuses où toutes les délicatesses du sentiment eurent leur écho sympalliique, sinon à la ville, du moins à la cour. lii'-n'nice est donc bien contemporaine de Mile de la Vallièrc, et de son règne passager. Elle fut digne de donner le ton aux romans de Mme de la Fayette, et son rellet se prolongea sur la Princesse de Clèves.

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