II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE
L'action. Son propre» lu;;Iqiie, dan» une apparente mono» toiiic. — Tilus nginam Berenircn, oui ctium iiiiptias polliritus fivihatui\ slalim ab wbc (liiiiisil invilus invilam, ces deux lignes de Suétone {Tititif, ch. vil), que liacine traduit ainsi : « Tilus qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome malgré lui et malgré elle, dès les pn^miers jours de son cm{)ire », ont été le germe de cette pièce. 11 ne s'y agit, en somme, que d'une rupture entre deux amants. Dans la vie commune, lien n'est plus ordinaire que cet événement; car, tous les jours, des convenances sociales séparent à jamais l'un de l'autre deux cœurs faits pour vivre ensemble. Ce malheur devait être fréquent dans un siècle où les classes et les personnes étaient séparées par des barrières si difficiles à franchir. Quel scandale ne lit point alors la passion de la Grande Mademoiselle pour Lauznnl Mais, si cette situation peut devenir touchante, elle se prête plutôt à Tel gie qu'à la tragédie, surtout quand les péripéties font défaut. Or ici, dès le deuxième acte, l'empereur a pris son parti. Par conséquent, le départ de Bérénice est décidé d'avance; et, pour nous conduire au dénoù ment, le poète n'a plus d'autres ressources que l'analyse des émotions contenues dans ce mot « Hélas! » par lequel la tragédie se termine.
rependant, cette action, qui semble stalionnairc, avance d'un progrès logique, et son apparente monotonie est variée par mille nuances que renouvelle l'intérêt. C'est ici qu'il faut répéter avec
Racine que « l'invention consiste à faire quelque chose de rien ». Mais ce rien s'appelle le cœur humain; et jamais observateur ne fut plus ingénieux à ausculter ses moindres battements. Voilà un miracle de psychologie toute pure, et c'est le cas de remarquer qu'à y bien regarder, le théâtre entier de Marivaux procède de Bérénice, pour la finesse et le jeu des ressorts, comme le théâtre entier de Crébillon procède du cinquième acte de Rodogune, pour le genre du pathétique. Ici le fil ténu de l'intrigue menace trois fois de se rompre, trois fois il se renoue sans effort; et il n'y a pas là d'autre artifice que le mouvement naturel des cœurs : car un retour de passion suffit à ranimer la vie dramatique d'un sujet dénué d'épisodes, et toujours prêt à s'épuiser. Cette vérité d'expression n'a rien perdu de son charme; et, toutes les fois qu'elle a rencontré sur la scène des interprètes habiles, le public a retrouvé, comme dit Voltaire, ses applaudissements et ses larmes. Des petits vers du temps nous ont conservé là-dessus un piquant témoignage : en novembre 1752, la Gaussin jouait Bérénice, et avec un tel art que la sentinelle de garde au théâtre fondit en larmes, et laissa tomber son arme. Les caractères. Bérénice et Didon. Le sacrifice dans l'amour. Mlle de la Vallicre. -— Dans une exquise préface, Racine compare son héroïne à celle de Virgile, à la reine de Carthage; et, sauf le bûcher, il voit entre elles des traits de ressemblance. Non, Bérénice n'est point la sœur de Didon, pas plus que de l'Ariane de Catulle ; car elle ne nous offre ni violence, ni fureur. La nuance s'est adoucie. Dès l'abord, et malgré des menaces qui ne trompent personne, on pressent que le poignard n'a pas de rôle à jouer dans cette idylle. Bérénice pourra languir, minée par le long ennui de l'absence ; mais cette consomption d'une mort lente ne connaîtra pas les transports du désespoir. Cette juive, qui l'est si peu, aurait plutôt une sorte de résignation chrétienne qui la désarme, en attendant qu'elle la console. M. Sainte-Beuve ne va-t-il pas jusqu'à dire qu'à son retour en Palestine « elle rencontrera quelque disciple de l'apôtre qui lui indiquera le chemin de la Croix >?
Le trait qui la caractérise est un désintéressement qui ne se fait jamais valoir; car il s'ignore. Elle entre en scène comme aurait fait Mlle de la Vallière, si elle eût osé. Son cœur est
BÉRÉNICE. aSS
plein «lu nom adoré : elle a besoin de le rép»''ler sans cesse et d'y ini'iei' le sien, mais sans exaltation triomphante, avec une modestie ingénue, et un air de pudeur qui gagne l'estime. Loin d'être orgueilleuse de sa faveur, elle s'empresse de se dérober à la Ibule des courtisans. Sous sa tendresse, pas une arrièrepensée d'ambition, pas une ombre de vanité : car dans Titus elle n'aime que la personne mémo; et l'odat de la lorlune impériale, loin de l'éblouir, lui serait |iliilot importun.
Nous la voyons passer de la contiunce à l'inquiétude, do la joie à la crainte, sans que la sérénité de son àme en soit altérée. A peine y a-t-il un léger nuage vite dissipé. Notons pourtant ce mot d'ironie et de dépit :
Retournez, retournez vers ce sénat auguste, Qui vient vous applaudir de votre cniaulé;
(Acte V, se. y.)
et peut-être aussi une fausse note dans ce vers :
H fuit, il se dérobe & ma juste colère.
(Acte IV, se. I.)
Elle sera prompte à s'immoler, dès que, rassurée par la certitude de n'être point oubliée, elle puisera dans cette sécurité la vertu du sacrifice. C'est qu'elle craignait moins de n'être pas l'épouse de Titus que de perdre sa foi. Elle part malheureuse, mais pacifiée par la douceur d'un amour partagé qui va se changer en amitié sublime. Il est permis de préférer les accents d'Ilermione, de Roxane ou de Phèdre; pourtant, ne le disons pas trop haut; car il y a bien du charme dans la suavité de cette héroïne toute racinienne dont le type s'oppose directement au.v adorables furifs de Coineille.
Tllas et le plenx l'Inôo. I.a paHMion et la raison d'Élat. — De tous les personnages, Titus est celui qui, par la lutte sérieuse de ses sentiments opposés de roi et d'amant, juslilie le plus le litre de tragédie donné à ce roman dramali(iue. Aussi n'admellons-nous pas les mé|)ris infligés par Rousseau à c la faiblesse d'un empereur et d'un Romain qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maitresse et son devoir >. Oui, il y aurait
injustice à traiter de la sorte un rôle qui corrige les langueurs d'une action parfois trop lyrique. La vérité est plutôt que Titus comprend et concilie toutes les bienséances. Les révoltes de son cœur ne l'empêchent pas d'obéir à la raison d'Etat, et il n'hésite point sur cette question de délicatesse ou d'honneur. Peut-être même jugera-t-on qu'il n'est pas assez passionné, qu'il ressemble trop au pieux Énée. Ce serait exagérer; car, lorsqu'il brise un lien d'affection, il n'a jamais pris les engagements suprêmes qui aliéneraient sa liberté. Voilà pourquoi il peut dire :
En quelque extrémité que vous m'ayez réduit, Ma gloire ine.xorable à toute heure me suit : Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L'empire incompatible avec voire hyménce, Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, Je dois vous épouser cncor moins que jamais. Oui, madame; et je dois encore moins vous dire • Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite.
(Acte V, se. VI.)
Après ce langage que Bérénice est digne d'entendre, on n'a donc plus le droit de l'appeler avec Jean-Jacques « un vil soupirant de ruelles ».
D'ailleurs il est aussi éloigné de ressembler au vrai Titus, — lequel ne vit guère dans toute l'affaire qu'une liaison de garnison à rompre au plus vite — que sa poétique amante diffère de la Bérénice de l'histoire, quinquagénaire alors, mère de famille et qui, comme Diane de Poitiers, avait eu le privilège de charmer les princes, de père en fils, etc.
Passons, en constatant seulement que si Corneille s'éloigna un peu moins de l'histoire, il l'a fait au détriment de la poésie, ce qui suffit à amnistier Racine de ses heureux mensonges '.
Autiochns. Le style. — Quant à Antiochus, nous sourions volontiers à ses dépens, mais non sans avouer qu'il se tire avec
1. Les curieux trouveront les choses remises au point, dans la thèse toute récente (1894) de M. Maurice Wahl, De regina Bérénice, Paris, Dupont.
assez (le bonne grâce d'une situation fausse. Il tient donc son rang; et, malgré sa faculté de soumission ou de silence :
Je me suis tu cinq ans,
Madame, et vais encor me taire plus longtemps,
(Acte 1, se. IV.)
il prête moins au ridicule que le roi de Naxe, ce pis-aller d'Ariane dans la pièce de Corneille. Il a môme un soupir de mélancolie rêveuse qui suffit à sa gloire, lorsqu'il s'écrie :
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
(Acte I, se. iv.)
Le style est toujours en parfait accord avec les sentiments. Sa simplicité d'expression a une force pénétrante, et une onction qui attendrit. Ce charme se communique aux plus menus détails. Par exemple, quand Phénice dit à la reine :
Laissez-moi relever ces voiles détaches,
Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés.
SoulTrez que de vos pleurs je répare l'outrage,
(Acte IV, se. u.)
rien n'est en apparence plus vulgaire que l'empressement d'une suivante qui propose à sa maîtresse de rajuster sa toilette : « eh bien, ces soins familiers ont leur éloquence, lorsque Bérénice répond :
Laisse, laisse, Phénice; il verra son ouvrage.
Dans l'art de traduire ainsi les émotions les plus intimes, Racine est le maitre des maîtres; si Bérénice n'est pas son chefd'œuvre, on peut donc regarder cette pièce comme incomparable en un genre où il n'avait pas de modèle, et n'aura pas d'égaux. Il est évident que quoique faite sur commande, et peut-être sur mesure, cette tragédie répondait à son penchant secret. Aussi est-il heureux que Boilcau n'ait pas empêché son ami de donner sa parole à Henriette d'Angleterre. Il composa son œuvre in cachette, comme en son enfance il dérobait à ses maitres le roman d'Héliodore : l'heureuse faute! comme vient de le prouver encore, après deux siècles, le retentissant succès d'une reprise récente.