‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieuresChapitre 69 sur 133 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

La tragédie contemporaine. Les sujets tares. Devanciers de Racine. — Après Bérénice et ses féminines langueurs , Bajazet fut un retour à la tragédie virile, et d'autant plus hardi que Racine abordait un sujet contemporain avec une décision qu'il crut devoir excuser dans une de ses préfaces, en s'abritant sous l'autorité d'un ancien. « Le poète Eschyle, disait-il en visant les Perses, ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès qui était peut-être encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. » Il aurait pu chercher plus près de lui ses exemples; car, en fraj^ant à la Muse tragique les voies du moyen âge, le Cid indiquait la fécondité dramatique des sujets modernes dans la tragédie.

Ce n'était même pas la première fois que les Turcs figuraient sur notre scène. Parmi les prédécesseurs ignorés qui tentèrent cette nouveauté, nous citerons d'abord la Sultane de Gabriel Bounyn qui, en 1554, représenta la mort de Mustapha, étranglé par ordre de son père, Sohman le Grand, un an après ce crime, dont fauteur vivait encore. 11 y a là des chœurs mythologiques, et des musulmans qui jurent par les dieux païens. C'est l'enfance de l'art. — Un siècle après, en 1630, le même événement inspira Le grand et dernier Solyman, de Mairet, imité de II Solimano de Bonarelli délia Rovere (Venise, 1619). Sans valoir Sophonisbe, cette pièce a du moins une certaine verve dramatique, et des vers d'assez belle venue. Dans une action qui se passe un peu partout, et parmi des personnages trop nombreux, on distingue le jeune Mustapha qui se recommande par sa fierté. Des détails familiers tempèrent ou varient l'horreur du sujet : par exemple, lorsque Mustapha, calomnié par la sultane Roxelane et le vizir Rustan, va franchir le seuil du Sérail où ratt.end la mort, une fenêtre s'entr'ouvre ; et, avec un mouchoir,

il en tombe un billet lancé par une jeune esclave qui l'avertit du péril.

Nous ne ferons pas le même éloge de VIbrahim de Scudéry dont l'emphase égale la platitude, du Soliman de Dalibray qui date de 1637, de la Roxelane que Desmarets lit imprimer en 1643, et du Grand Tamerlan et Bajazet de Magnon publié en 1647. Ici, le style est aussi faible que l'invention. L'essai le moins indigne de mémoire serait encore VOsman que Tristan l'Hermite composa en 1647. 6n y remarque un curieux souci de couleur locale, en particulier dans cette description du cortège qui escorte Osman :

Quarante Capigis le suivaient seulement,

Et six pages d'honneur, dont l'un portail sa trousse,

Et les autres tenaient les cordons de sa liousse.

Dessus ses brodequins, et sur sa veste encor

Éclataient des rubis, des perles et de l'or;

Et dessus le fourreau d'un riche cimeterre...

De larges diamants brillaient de tous côtés.

Quant au goût, une citation suffira : Osman y apostrophe en ces termes son peuple qui murmure :

Qui vous fait assembler pour me donner conseil? L'ombre est-elle en état dC éclairer le soleil?

Succès brillant. Les partisaas de Corneille. Mme de SévI- {çné prend l'ofTenslve. — Mais tous ces noms oubliés n'intéressent plus que réruditiou, surtout en face de l'œuvre originale qui ne devait rien à d'obscurs devanciers. Joué le mardi 5 janvier 1672, à l'Hôtel de Bourgogne, Bajazet fut l'événement de l'année qu'inaugurait son brillant succès. L'enthousiasme de ses admirateurs eut un tel retentissement qu'au lendemain du triomphe les plus malveillants n'osèrent pas troubler ce concert de louanges par des notes dissonantes. Le Mercure luimême, qui venait de naître cette année même, dut mettre une sourdine à sa mauvaise humeur. Il se permit à peine quelques sourires maussades dans l'article où il dit ironiquement : « Le mérite de l'auteur est si grand qu'aujourd'hui l'on ne peut trouver sur le Parnasse une place digne de lui être «ITerle ».

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L'opinion « du bel air », dit Mme de Sévigné, dans le sens où nous dirions aujourd'hui du Tout Paris, est contagieuse, et les dissidents ne luttèrent pas tout d'abord contre le courant. Dans une première lettre du 13 janvier 1G72, Mme de Sévigné se borne à constater une victoire dont s'attristait sa piété cornélienne. « Racine, écrit-elle à sa fille, a fait une comédie qui s'appelle Bajazet et qui enlève la paille : vraimetit, elle ne va pas empirando comme les autres, {les autres, c'étaient Britannicus et Bérénice). M. de Tallard dit qu'elle est autant au-dessus de celles de Corneille que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer; voilà ce qui s'appelle bien louer : il ne faut point tenir les vérités cachées. Nous en jugerons par nos yeux c' nos oreilles :

Du bruit de Bajazet mon âme importunée

fait que je veux aller à la comédie. »

Elle n'y manqua pas; et, au retour, le surlendemain, comme si la Champmeslé avait le plus de droits à l'applaudissement, elle débute ainsi : « Ma belle-fille • m'a paru la plus, merveilleuse comédienne que j'aie jamais vue; elle surpasse la des Œillets de cent lieues loin; et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d'allumer les chandelles, quand elle parlait. » Quant à la pièce, elle ne peut lui refuser un com pliment, mais sans cordialité. « Bajazet est beau : j'y trouve quelque embarras vers la fin. Il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. » Les réserves mêmes .«ont pourtant flatteuses, puisqu'elle ajoute : < Je trouve cependant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque >. Le rapprochement était juste, et l'éloge plus grand qu'elle ne croyait. Mais elle craint d'avoir été trop généreuse; car elle ter mine par ces mots de repentir ; « Pour ce qui est des belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus que votre idée était au-dessus de..,. Souvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera (je ne dis pas surpassera) des divins endroits de Corneille.... Cependant je voudrais, ma bonne, que vous fussiez venue avec moi, après dîner; vous ne

1. Allusion assez leste au caprice tic son fils pour la ChampmeaU

vous seriez point ennuyée; vous auriez pcul-ôU-e pleuré une [M'iite larme, puisque j'en ai pleure plus de vingt. »

Ti'l fui rémoi de sa pn-mitM-e surjirise; mais, à la réfloxion, elle se ravisa. Dès que la tragédie eut été imprimée, elle la lut à tète reposée; et, l'envoyant à sa fille, l'acrompagna de cette boutade : « Voilà Bnjazet. Si je pouvais vous envoyer Ui Champmesh', vous trouveriez celte comédie belle ; mais, sans elle, elle perd la moitié de ses altrails. Je suis folle de Corneille. Il nous redonnera encore VulcUérir,, où l'on verra encore

la main qui crayonna

La morl du grand Pompée, cl l'amour de Cinna. •

C'est (pie la cabale avait eu le temps de s'enhardir, et de rallier ses troupes. On s'en aperçoit à ce dernier billet que recul Mme de Grignan : * Je voudrais vous envoyer Ui ChampmesU*, pour vous réchauiïer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; les mœurs des Turcs y sont mal observées; ils ne font point tant de façons pour se marier. On n'entre point dans In raison de cette grande tuerie II y a pourtant dos choses agréa- Ides, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine; sentons-en la différence. Il y a lies endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin <\H\Mexandre et t\uAndroinaiiuc. Bajazet est au dessous au sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies pour la Champmeslé : ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être anioureu.x, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vii'il ami Corneille! Pardoniioiis-Iui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transporlent : ce sont dos traits de maître qui sont inimitables. Despréau.x en dit encore plus que moi'; en un mot, c'est le bon goiit, tenezvous-y. » On voit par cette explosion que Mme de Sévigné se dédommagea d'imo conlrninte qui lui avait coûté. Ce jugement nous prouve qu'elle avait sur le cœur la défaite de Corneille, et

I. Il parait quo Uoilcau, tout en apprëciaot l'exposition de cett« tragédie, ju^ca la vorsilication iii^f;ligée. Depuis qu'il était illustre. Racine s'alTranchusait de cotto tutelle. I)c lu des ombrages. L'Ar «iarque froiifait parfois le tourcil.

peut-être aussi les équipées de son fils, le jeune marquis, mêlé avec Racine à une société d'acteurs où certains périls alarmaient la tendresse d'une mère.

Il y eut donc en ces conclusions une partialité fort injuste, mais pourtant assez clairvoyante sur les faiblesses du peintre, notamment sur les fausses couleurs de son tableau. Ce fut en effet le point vulnérable; et Corneille, qui se piquait de vraisemblance historique, donna le premier signal d'un blâme qui éveilla bien des échos. Un jour qu'il assistait à une représentation de Bajazet, il aurait dit à Segrais : < Je me garderais bien de le dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que j'en parlerais par jalousie; mais prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople : ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. » C'est ce que le gazetier Robinet avait déjà dit en cette épigramme :

Ghampmeslé dessus ma parole De Bajazet soutient le rôle, En Turc aussi doux qu'un François, En Musulman des plus courtois.

Les critiques. Donneaa de Visé. La vérité historique mise en cause. Apologie de Racine* Les mystères du Sérail. La -vraisemblanee* — La brèche étant ouverte, un autre y passa. Ce fut Donneau de Visé, le fondateur du Mercure K Tout en affectant une courtoisie aigre-douce pour un génie que « ses amis plaçaient entre Sophocle et Euripide », il le félicite, avec une nuance de persiflage , d'avoir « su faire une tragédie achevée », sans rien emprunter à l'histoire. Puis, sur la foi d'on ne sait quelle relation faite par « un Turc du Sérail » et traduite par un M. du Loir, il prétend qu'Amurat IV eut trois frères, qu'il en fit étrangler deux, dont aucun ne s'appelait Bajazet, que le grand vizir était Méhémet-Pacha, et non Acomat, qu'au lieu de le laisser à Constantinople le sultan l'emmena au siège de Babylone, que la favorite Roxane l'accompagnait aussi dans cette expédition, en un mot que la pièce de Racine est une pure fiction.

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