Le Mercure date de janvier
D'ordinaire si prompt k la répli«juc, le poète n'usa pas celte fois (le représailles. Dans ses deux préfaces, il se contente de se justifier par une apologie aussi discrète que modérée.
Pour ce qui est des événements, il avait la partie belle : car, bien tjue tout récents, ils ne se trouvaient consi^Miés dans aucun document ofliciol ou authentique, et ses détracteurs en savaient encore moins (jue lui-même. Il put donc invoquer en toute sécurité le témoi^mage de quelques personnages considérables qui avaient habité Constantinople, entre autres d'un ambassadeur, M. de Cézy, et du chevalier de Nantouillet. Était-ce un expédient ima^'iné pour rassurer les incrédules, ou imposer silence au.v indiscrets? 11 est certainement permis de révoquer en doute ces mémoires intimes et inédits de M. de Cézy dont il aurait eu confidence. Mais le procédé fut de bonne guerre, et nous n'aurons garde d'ouvrir une enquête qui serait sans issue; car, de nos jours même, on est réduit à des conjectures sur la phipart des révolutions tramées dans le mystère du Sérail. 11 est probable que, si M. de Cézy put recueillir quelques vagues rumeurs, il ne réussit point à soulever les voiles sous lesquels se dérobaient les sanj^lanles intrigues du Ilarem. Quant au chevalier de Nantouillet, qui avait du sel dans ses chansons et du naturel dans son esprit, au témoignage de Saint-Simon, il dut mettre du sien en des récits difficiles à contr(Mer. Les traditions adoptées par Racine se trouvent du moins confirmées par Mézerai qui écrit, dans son Iliatoire des Turcs (t. II, p. 10;')), en parlant d'Amurat : « Sa cruauté avait fait massacrer ses deux frères Orcan et Bajazet, n'ayant pardonné qu'à Ibrahim parce qu'il lui paraissait imbécile d'esprit >. Ce meurtre, rapporté d'ailleurs par plusieurs autres auteurs antérieurement k Racine, n'a pas cessé d'être affirmé depuis par des historiens estimés, entre autres par M. de Hammer, qui a puisé ses informations aux sources orientales.
Ne faut-il pas d'ailleurs accorder au poète la liberté de se mouvoir avec aisance parmi les faits dont il dispose, surtout 'juand ils sont lointains? Tout contradicteur risqiiorait de substituer ici un roman à un autre. Qui donc, au .wW siècle, connaissait au vrai les mœurs, les idées ou les sentiments de cette population féminine séquestrée datns une apathie volup-
tueuse par un despote qui d'un signe commandait l'amour ou la mort? Tout au plus pouvait-on dire que « les Turcs ne font pas tant de façons pour se marier », que les favorites n'ont là-bas aucun droit, aucune existence légale, et que les héroïnes de la pièce sont trop savantes dans l'art d'aimer pour un pays barbare où règne le mépris de la femme. Pourtant Racine répond à cette objection, quand il dit avec une finesse qui n'est pas toute spécieuse : « Y a-t-il une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes les femmes n'ont point d'autre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire, et à se faire aimer? » Mais passons condamnation sur de menus anachronismes dont l'importance n'est qu'accessoire, et contentons-nous de cette vérité approximative qui dépayse assez le spectaleur pour qu'il s'y prête à l'illusion, ou, si vous le voulez, à la fiction. L'essentiel, c'est que les sentiments permanents du cœur humain soient exprimés avec puissance par des caractères vivants qui ne démentent pas trop le type turc conçu par le préjugé populaire, d'après les relations des voyageurs. Or, n'étant pas alors très exigeant sur la fidélité du costume, le public mettait de la complaisance à se laisser tromper. C'est le cas de répéter avec Louis Racine : « Dans Bajazet, tout est vraisemblable, quoique peut-être il n'y ait rien de vrai ».
Roxane, la reine Christine et Catherine de DIcdicis. — Au lieu d'insister sur des chicanes, remarquons, en passant, que les amours de Roxane et de Bajazet ont quelque analogie avec ceux de la reine Christine et de Monaldeschi, dont l'assassinat à Fontainebleau remontait à 1657. Le rôle d'Atalide prêtant son nom à une intrigue entre Bajazet et la sultane rappelle aussi le souvenir de Mlle de Boutteville, qui remplit le même rôle entre Mlle du Vigeau et le grand Condé. Le jeu finit même par devenir assez sérieux pour exciter la jalousie d'une rivale. — Enfin, un rapprochement plus curieux encore nous est offert par la Princesse de Clèves. Dans ce délicieux roman qui parut en 1678, Mme de la Fayette raconte un épisode dont' Catherine de Médicis est la Roxane. Eprise du vidame de Char- Ires, elle lui déclare une passion qui expose ce gentilhomme à
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un cruel embarras; car il est engagé dans des lions qui lui sont chers, et d'autre part il n'ose se refuser à d'augustes avances. 11 a donc l'air de les encourager, et louvoyait entre deux écueils, lorsque la reine surprend une lettre fort tendre qu'il destinait à une autre adresse. Elle dissimule un instant, mais afin de mieux assurer sa vengeance, puisqu'elle s'arrange de manière à impliquer le perfide dans la conspiration d'Amboise, où elle le fait périr. 'Sauf la loi des vingt-quatre heures qui commandait un procédé plus expéditif, ces deux drames se ressemblent donc par la situation, les incidents, les ressorts, et la délicatesse psychologique. Dans les deux cas, un vernis d'élé gancc adoucit également les scandales d'une corruption qui se complique de cruauté. Bref, il n'y a qu'un pas de Byzance à Paris, et du Sérail à la cour des Valois. La principale différence est dans les turbans et les longues robes. Mais ce travestissement suffit alors à faire croire que Bajazet venait de la Turquie.